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Festival "Anguille sous Roche" du 26 au 30 mars 2001

Anne Herbauts : le monde bouge

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À tout juste 26 ans, Anne Herbauts a déjà bâti une oeuvre d'importance. Si elle a commencé à publier ses premiers textes à 18 ans, c'est en tant qu'illustratrice qu'elle impose aujourd'hui sa voix. Cette jeune Belge fait preuve d'une curiosité constante pour le monde et d'une attirance perpétuelle pour… l'horizon. Un appétit qui s'exprime avec malice et poésie.

Le petit gros avec les longues oreilles, c'est Armand, le peureux. L'autre petit gros avec la salopette, c'est Édouard le curieux. Les deux compères visitent le monde dans trois albums à l'italienne. L'étendue, dans les livres d'Anne Herbauts, a son importance : elle épouse le fil de l'horizon. On respire bien dans ces doubles pages qui offrent à l'artiste plus de liberté pour exprimer sa fantaisie. Pris en plongée, vu du ciel, Armand et son costume rayé rouge et blanc fait une drôle de boule sur le damier vert du pré où il pique-nique (Boa). Dans Allons voir plus loin, les deux compères sur leur petite terre font penser au Petit Prince de Saint-Ex. Mais le monde bouge, se transforme sans cesse : la ronde terre est un éléphant, puis un ballon de dirigeable, puis un arbre sous lequel Armand et Édouard rêvent… qu'ils font le tour de la Terre.

Voyager dans l'image

Quand elle signe ses albums, Anne Herbauts inverse la graphie des deux “ N ” de son prénom. Comme s'ils étaient vus dans un miroir. Comme si elle voulait signifier que les choses bougent sans cesse et que leur apparence dépend de l'angle sous lequel on les regarde. Sur ce registre, À la plage offre tout à la fois un bel exemple et un beau voyage. Sur le sable et sous l'horizon plat d'un plat pays, Armand et Édouard construisent un château de sable. La marrée emporte l'édifice et ses occupants. Le roi des poissons, Oscar III, rond comme la lune ramènera les deux amis et la tour du château vers une station balnéaire. Le château y deviendra un phare. Le monde change : ainsi le pull d'Armand, transformé d'abord en drapeau (et Armand nu se cache derrière les merlons de la tour) puis en filet de pêche.
On comprend, puisque le monde réserve tant de surprises, les peurs des enfants. Une peur qu'Anne Herbauts désamorce avec une tendre poésie dans Que fait la lune la nuit, splendide album au grand format pour lequel elle a obtenu une mention spéciale au salon de Bologne. La lune, ici, est une personne à la tête ronde et à la coiffure blanche en forme de croissant. Dans des couleurs sombres et une technique qui fait penser à Klimt, Anne Herbauts, nous la montre dormant le jour, puis, au réveil, se préparant à faire venir la nuit. Son action est bénéfique : elle dessine les étoiles, chasse le bruit des villes, soulève les brumes, sème les rêves et chasse les cauchemars. Au fur et à mesure, la page s'obscurcit et son visage devient de plus en plus lumineux. La lune d'Anne Herbauts fait du coucher un moment plein de douceur.

De purs moments de poésie

Ce ne sont pas des histoires que raconte l'artiste, mais plutôt des moments, des sentiments. Dans Le Petit Souci, Archibald est un ours pataud, qui dort avec son nounours. Au réveil, il découvre un petit nuage au-dessus de sa tête dont il ne parvient pas à se débarrasser. Blues. Chagrin. Colère. Le bonhomme ne prononcera qu'un mot, et pour ce petit mot-là, Anne Herbauts réserve toute l'étendue blanche d'une page : “Maman” dit Archibald (serré contre un arbre, dans une attitude d'une poignante justesse). Dire l'absente ne suffit pas à éloigner le nuage. Et ce sont les pleurs qui viendront à bout du gros chagrin. Rien n'est dit de la nature du petit souci mais tout est là, et le lecteur fera sienne la tristesse du gros ours.
L'écriture et l'image s'interpénètrent sans cesse. En perpétuel mouvement, les textes d'Anne Herbauts ne sont pratiquement jamais au même endroit sur la page. Il arrive aussi, comme dans Boa, que les mots modifient le paysage, l'image. Ainsi dans le livre écrit par Stéphan Lévy-Kuentz, Quand tu seras petite, l'écrivain parle de faire la sieste “au lieu d'aller jouer avec les autres…”. Sur l'image, on voit dans la mer un poisson rond avec… une clé de jouet planté dans le ventre. Au mot “lézarde” évoqué dans La Maison bleue correspondent quelques lézards dessinés sur le mur de la bâtisse que “Bonhomme” se construit.
Dans cet album, Anne Herbauts montre la relativité de tout jugement : Bonhomme pense avoir bâti une grande maison là où trois oiseaux moqueurs ne voient qu'un “domino”. Il peint alors la façade de la demeure avec le même bleu que celui de la mer et du ciel réunis. Peine perdue. C'est, finalement, sous le ciel lui-même que Bonhomme décide de vivre. La poésie, chez Anne Herbauts vient souvent du fait que la jeune femme replace toujours l'individu dans l'immensité du paysage. Elle est servie, cette poésie par un dessin émouvant, à l'image du bonhomme sur ses filandreuses échasses dans L'Heure vide, et par des couleurs mélancoliques et vives à la fois. Surtout par une construction d'une liberté vraie, rêveuse, qui donne sa logique au récit et envoie valdinguer la pesanteur de la réalité. On rêvera, émus, à la lecture de Vague, album musical, correspondance intime, poème en images, carnet de travail entre bande dessinée et bouteille jetée à l'imaginaire. Une merveille, vraiment, pour abolir l'espace qui sépare ceux qui s'aiment.

 

Contact et renseignements
Office du livre Poitou-Charentes
14 rue Boncenne - 86000 POITIERS
Tél : 05 49 88 33 60

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