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Festival "Anguille sous Roche" du 6 au 10 mars 2000 Bénédicte Guettier : rire avant d'être mangé
Rototo est un livre singulier, de peu de pages : celles-ci, très épaisses et en carton, ont pris la forme d'une tête de félin sauvage et tigré. Livre-objet percé, au niveau des yeux du fauve, de deux trous qui appellent les doigts de l'enfant, Rototo pourrait être l'emblème du travail de Bénédicte Guettier. Ludique dans sa forme, le livre interpelle aussitôt l'enfant. Dès l'ouverture Rototo annonce qu'il a faim (ces yeux sont ronds comme des billes) puis à la page suivante : "Je t'ai vu!!" et une langue rouge se glisse sous les crocs avant de promettre, page suivante : "Je vais te manger" (et la gueule, rouge, s'ouvre). On imagine le plaisir sans cesse renouvelé du jeune enfant auquel un tel sort est réservé. Le ludique auquel la forme découpée du livre apporte sa contribution s'enrichit de ce jeu avec la peur. La forme ludique du livre Quand elle ne joue pas avec ce genre d'angoisse, Bénédicte Guettier ne rechigne pas à proposer au bambin une escapade du côté du scatologique. La Crotte de Tsé-Tsé prend donc la forme
d'un chou à la crème marronnâtre (disons-le ainsi) sur lequel batifole une mouche. C'est une crotte qu'elle s'apprête à déguster. Le tabou, l'interdit, est d'autant plus fort que si le mot renvoie à la chose, le livre dans sa forme, aussi. Et la mouche Tsé-Tsé peut rire malicieusement de la complicité qui la lie au lecteur. La vie à gros traits Les dessins de Bénédicte Guettier empruntent leur force à un gros trait noir et à l'absence de détails. Dans le paysage de la page, le lecteur n'a aucun mal à fixer son attention sur le ou les personnages, un oeil rieur, l'absence d'une bouche pour fixer la surprise, les couleurs vives. Le dessin, brut, trouve son écho dans la graphie du texte en vis-à-vis, écrit le plus souvent à la main d'une encre noire et baveuse. Pour autant les figures restent très expressives et chaque page du très épais Bébécédaire renferme une énergie débordante. L'espièglerie de l'illustratrice La complicité avec l'enfant ne prend pas uniquement sa source dans la qualité du dessin. Ce que l'auteur raconte doit bougrement intéresser le bambin. Éclaboussures d'eau ou d'encre, crottes et pipi d'un côté, frousse, drame et cruauté de l'autre donnent aux livres des horizons espiègles. Voyez la jeune Sarah qui à l'école s'ennuie parce que la maîtresse parle trop et que ça l'empêche de parler, elle, à sa voisine (Sarah à l'école). Sarah construit un bateau de papier qu'elle va faire naviguer dans sa bouteille d'encre
jusqu'à la catastrophe. Voyez Lou, le petit mouton qui refuse de brouter l'herbe car il préfère faire des galipettes et éclabousser son père de boue (Lou). Ou l'index d'Isabelle, qui blessé, en profite pour se la couler douce. La paresse, chez Bénédicte Guettier, est éclatante. La gravité de l'auteur Mais, on l'a vu avec Rototo, Bénédicte Guettier va plus loin. Il ne s'agit pas seulement de mettre en scène et de rire à partir de quelques bêtises : l'auteur aborde des sujets autrement plus graves, voire angoissants. On voit des personnages se faire manger (par un crocodile) ou se laisser abuser avant d'être dévorés (le poisson rouge par le chat dans Le Bocal de Sushi). Dans Trognon et Pépin, Bénédicte Guettier évoque tout le cycle de la vie à travers deux pommes rigolotes dont les noms donnent le titre à l'album. Assez malignes pour échapper à tous les prédateurs qui veulent les cueillir sur leur branche, Trognon et Pépin vont tout de même finir par tomber de l'arbre, se faire écraser par de grosses chaussures et pourrir. Si, au final, leur mort revêt une fin heureuse, la double page où l'on voit les deux pommes s'affaler, se décomposer et renoncer à leur gaieté ("Fini les rires; il ne nous reste pus qu'à pourrir") arrête un moment le temps de la lecture. Ainsi l'énergie ludique de l'artiste ne vise pas tant à distraire le jeune enfant qu'à l'interpeller. Pour ouvrir un peu plus les portes du monde qui l'attend. Contact et renseignements
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