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Maurice Pons
Interview
Écrire au silencieux


Maurice Pons

par Philippe Savary



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C'est avec une ironique désinvolture que Maurice Pons s'amuse à raconter des histoires horribles. L'oeuvre de ce conteur aigre-doux et discret commence à sortir de l'ombre. Il est temps de s'y plonger.

Depuis 1958, il réside au Moulin d'Andé dans l'Eure, entre Seine et sentiers. Il est à la fois le gardien et la mémoire de ce haut-lieu de rencontres et de création, dirigé par Suzanne Lipinska. C'est une étape prisée par les artistes du monde entier. On y organise des séminaires, des festivals, des concerts de musique de chambre. Il y a aussi des studios pour les cinéastes, des ateliers pour les peintres, des appartements pour les écrivains. " Un endroit discret et fameux ", résume Maurice Pons ; si fameux qu'il fera " venir ses copains ".

C'est là que François Truffaut y tourna Les 400 Coups et la scène finale de Jules et Jim. C'est là qu'Alain Cavalier prépara son premier long métrage, Le Combat dans l'île, avec Romy Schneider. C'est aussi là que Perec écrivit La Disparition, entièrement à la main, " dans la chambre Jeanne d'Arc " puisque la légende raconte qu'avant de se faire brûler à Rouen, la pucelle s'était arrêtée au Moulin. En 1965, Les Choses obtenait le prix Renaudot. " Nous étions édités tous les deux chez Julliard. Perec n'était pas très heureux à cette époque. Je lui ai dit : Viens, on est peinard au Moulin. " Perec y séjournera près de quatre ans, et une chambre porte maintenant son nom.
Malgré sa voix haute et traînante, Maurice Pons a la politesse des grands timides. On le sent plus enclin à évoquer les heures glorieuses du Moulin que son propre travail. Pourtant, celui qui épaula Simone Signoret pour écrire sa biographie mérite une sacrée attention. Son ton malicieux et décalé, sa façon anachronique d'appréhender la réalité, sa plume élégante et mélancolique dévoilent les traits d'un des conteurs français les plus remarquables, et des plus économes : une dizaine de titres en un demi-siècle d'écriture c'est peu dans le monde du livre, on risque l'oubli, ce qui oblige Christian Bourgois et Le Dilettante à rééditer ses oeuvres.
Découvert par René Julliard (Métrobate, 1951), dans sa collection " La porte ouverte " consacrée aux débutants, Maurice Pons se fait remarquer avec ses Virginales (1955), un recueil de courts récits, écrits à la source fraîche de l'enfance. S'inspirant des Enfantines de Valéry Larbaud, l'auteur y consigne avec tendresse, les pudeurs, les émois, les hantises d'un âge d'or, qui ne laissera pas insensibleTruffaut (il adaptera " Les Mistons "), et auquel l'oeuvre de Pons reviendra souvent s'abreuver face à la brutalité du monde (et la guerre d'Algérie en particulier). Au mitan des années 60, Pons donnera son célèbre roman, Les Saisons. Des générations de lecteurs ont lu effarés ce voyage au bout de l'enfer, celui de Siméon, écrivain reclus dans une obscure vallée, cerné par l'horreur et la putréfaction. La même année, Flammarion publiera une épopée tragique tout aussi envoûtante : L'Oiseau bariolé de Jerzy Kosinski. Le traducteur se nomme Maurice Pons. À Siméon succèdera ensuite la figure du poète libertaire Segesvar dans Rosa (1967), pastiche d'un roman historique à la fois sensuel et métaphorique, qui en appelait à " recommencer le monde " et invitait à " une désertion définitive ". Malgré des registres très différents, Les Saisons et Rosa révèlent une même préoccupation compassionnelle face à la violence ou la barbarie et la même intemporalité.
Au gré de ses Souvenirs littéraires, Maurice Pons précise que Les Voyages de Gulliver ont bercé son enfance et attisé ses rêveries son père était un grand spécialiste de Swift. On trouvera donc peut-être là les origines d'une imagination florissante allant jusqu'à titiller la farce. Son double, épris de belles bagnoles, ne dévorera-t-il pas amoureusement sa torpédo jusqu'au dernier écrou ? puisque " Entre les roues arrière, le réservoir à essence dessinait la fascinante éminence bombée d'un jeune pubis " (Le Festin de Sébastien). En témoignent ses nouvelles. Elles ont une fraîcheur désabusée, et des chutes navrantes, car on y trépasse beaucoup. Au prix d'une écriture délicatement ouatée, Pons crée des personnages toujours mystérieux, souvent sauvés des eaux, mais qu'un dernier ressac engloutit définitivement. Ses histoires inoffensives font l'effet d'une caresse qui sait porter le coup fatal.
Le titre de son nouveau recueil, Délicieuses frayeurs, annonce bien ce qu'attend le lecteur : des textes où se mêlent le merveilleux au malaise, l'ironie au sérieux, le burlesque au désastre. Le Dilettante en profite pour rééditer son précédent volume, Douce-amère. On y lit ceci : " Je n'aime rien tant que de flâner seul le soir dans les rues inconnues d'une grande ville étrangère (...). J'ai le sentiment que si je venais à disparaître ainsi, personne jamais ne me retrouverait ; mais généralement je ne disparais pas ". C'est dans le secret de cet écart ingénu que Pons libère ses récits venimeux. Entretien express avec un petit maître du pathétisme tranquille.

Maurice Pons, vous n'aviez rien publié depuis vingt ans, hormis vos Souvenirs littéraires en 1993 (Quai Voltaire). Au risque de vous agacer, pourquoi ce silence ?
Évidemment, votre question m'agace. Pourquoi dire que je n'ai rien publié depuis vingt ans, hormis mes Souvenirs littéraires. Mais ces souvenirs, il a bien fallu que je les écrive ! La première édition fait tout de même 207 pages ! Et la seconde à peu près autant, dans un autre format, chez un autre éditeur !

" L'exercice de la littérature m'est toujours apparu comme une activité secrète, et presque honteuse ", écriviez-vous à l'occasion de la réédition de vos Virginales. Pour quelles raisons ?
C'est une question qu'il faudrait poser à mon psychanalyste, si j'en avais un. Pourquois suis-je ainsi partagé entre le désir d'écrire, de voir publié tout ce que j'écris, et la gêne, presque la honte d'être lu ? Surtout par les lecteurs qui me sont proches.
Écrire, c'est se dénuder devant les gens, d'autant que je parle beaucoup de moi dans les livres. Finalement, c'est peut-être davantage de la pudeur que de la honte...
Pourtant, j'ai eu la chance d'être reconnu très vite par les écrivains. Julien Green ou Jacques Chardonne ont écrit des articles sur mes livres. J'étais invité à des déjeuners avec Claudel et Mauriac au Figaro lorsque j'avais 25 ans. C'était impressionnant.

Il vous avait fallu onze ans, dites-vous, pour écrire les onze nouvelles qui composent Douce-amère...
Onze ans pour écrire onze nouvelles, c'est un peu une boutade. En fait, comme on demandait à Picasso combien de temps il mettait pour peindre une toile : " deux jours, ou quelque fois deux heures mais toute une vie entière ", répondait-il.

Fabuliste, conteur... on peut aussi ajouter artisan en pathétique. L'écrivain peut-il tout inventer ?
Je pense qu'on n'invente rien absolument. L'imagination, l'inspiration, la création, tout cela se fabrique à partir de ce que l'on est, de ce qu'on vit, de ce qu'on connaît, des gens que l'on rencontre, des souvenirs de lectures ou de spectacles... La création littéraire comme on dit consiste à déformer la réalité, à tricher avec le réel et le vécu, à " mentir vrai " comme dit superbement Aragon. Et cela pourquoi ? Je réponds par un conseil de Ingmar Bergman : " Sois toujours intéressant. ". Cela vaut autant pour un livre la moindre nouvelle que pour un film la moindre séquence.
C'est quoi une nouvelle aboutie ?

Ça doit tourner bien rond, avec un petit cataclysme final. Ça ne doit pas se terminer sur des points de suspension...

C'est le cas pour " La Fenêtre ", qui ouvre Délicieuses frayeurs, où un malade raconte à ses impotents de chambrée ce qu'il voit dehors...
Cette nouvelle était parue en première page du Figaro littéraire dans les années 50, je crois. Oui, quatre mecs sur leur lit d'hôpital... C'est un texte sur le pouvoir des mots. Celui qui est prêt de la fenêtre invente un monde avec des mots. L'écriture sert à ça : faire rêver. Il faut donner du rêve. Mais le monde n'est pas seulement celui qu'on voit... Quand un peintre fait le portrait d'une femme, ce n'est évidemment pas qu'une femme qu'il peint. La magie de l'art, c'est ça.

Une autre raconte l'errance sordide d'un matelot, pourtant heureux de fêter Noël sur la terre ferme...
C'est un personnage animé par une grande force d'espérance. Il veut croire en de belles choses, mais finalement ça rate, cette espérance n'aboutit à rien. C'est un thème qui revient souvent dans mes nouvelles.

" La Vallée " porte en elle le germe de ce qui deviendra ensuite votre roman Les Saisons, publié en 1965. Pourquoi l'avoir étoffée ?
" La Vallée " est un des rares textes que j'ai écrit dans l'urgence, en 1960, pour paraître dans le fameux numéro des Lettres nouvelles de Maurice Nadeau entièrement écrit par les signataires du Manifeste des 121. C'est un thème que je mijotais depuis des années. Mais je n'avais pas encore rencontré ni imaginé le personnage de Siméon. C'est grâce à lui que j'ai pu inventer, imaginer, romancer tout l'itinéraire irréel, impossible, insoutenable qui le mène dans la vallée et vers sa mort atroce à la fin des Saisons.

Comment peut-on écrire un roman si dur, si noir, un tel portrait de l'homme en bête sauvage ?
C'est ma façon à moi de faire glisser un message. C'est infime.
On est quand même passé par des périodes abomidables. Mes copains ont été envoyés en Algérie. On était tous impliqués dans cette sale guerre. Je raconte dans Embuscade à Palestro (Le Rocher, 1992 ; première édition sous le titre Le Cordonnier d'Aristote, Julliard, 1958) qu'une quinzaine de soldats français ont été descendus à la mitraillette. On ne peut pas effacer de sa mémoire cet épisode-là. Il faut subir.
Et ça ne s'arrange pas. Qu'est-ce qu'on déguste. Je ressens toujours les mêmes révoltes contre l'injustice, la méchanceté, les atteintes à l'honneur. Et face à cette horreur, le triomphe des autres, les Bush et cie... On vit dans un monde cruel. Il faut l'assumer. D'où Les Saisons. Quand un monde est inhabitable, on le change ou on en change. Mais le pauvre Siméon, s'il veut changer le monde, c'est encore pire, il rencontre un monde qui s'appelle la mort.
Je ne me prends pas pour Victor Hugo (rires). Mes livres, c'est juste un petit combat pour des choses auxquelles je crois et pour les gens que j'aime.

Vous résidez depuis près de cinquante ans au Moulin d'Andé. Quel attachement vous retient ?
Le Moulin d'Andé est mon lieu de vie, de travail, de repos. C'est là que j'ai écrit tous mes livres. C'est, comme disent beaucoup de ses résidents, un vrai paradis. Ce pourquoi, peut-être, j'ai pu parler si allégrement de l'enfer des Saisons.

Délicieuses frayeurs
Maurice Pons
Le Dilettante
122 pages, 14 e

Philippe Savary

   

Revue n° 072
(Avril 2006).
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Le Festin de Sébastien
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