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Emmanuel Darley
Interview
L'humanité en question


Emmanuel Darley

par Laurence Cazaux



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Flexible, hop hop ! ", une comédie sur le monde du travail et " Être humain ", un oratorio à partir d'un fait divers, la prise d'otage d'une école maternelle à Neuilly en 1993, sont réunies dans un même recueil. Deux facettes surprenantes d'Emmanuel Darley.

La rentrée d'Emmanuel Darley est très chargée. Une dizaine de compagnies monte ses pièces cet automne. Rendez-vous est pris à Laval, jour de la première de Flexible, hop hop ! par le Théâtre Dû. En parcourant son site internet, une rubrique " vague bio " laisse présager qu'il est plutôt pudique. L'interview est chaleureux, entrecoupé de silences, de phrases en suspens et de rires.

Sur votre site internet, vous écrivez : " Né à Paris en 1963. Circule d'abord beaucoup derrière ses parents. Afrique, Lorraine, banlieue parisienne. Retour en 1977 dans la capitale. Ensuite déménagements réguliers en son nom pour atterrir finalement actuellement dans l'Aude. " Quel goût vous laissent tous ces voyages ?

Mon père travaillait dans la culture, nous avons déménagé suivant les postes occupés. Dans l'enfance et l'adolescence, j'ai toujours eu l'impression de déménager. Je pense qu'on se fabrique des enfances. Pendant longtemps, je me suis dit que la mienne n'avait pas été très heureuse, ce qui est sans doute faux. J'étais plutôt solitaire, ce n'était pas toujours facile, parce que je débarquais, je n'avais pas d'attache dans les lieux.

Très tôt, par le travail de votre père, vous êtes proche du monde du spectacle ?
C'est marrant, malgré cela, j'ai toujours tendance à dire que je n'avais pas une vraie culture théâtrale. J'étais plutôt intéressé par la musique, le cinéma, la littérature. Mais comme mon père travaillait dans ce domaine-là, j'aidais à ranger les chaises à la fin du spectacle, j'adorais ça ou alors j'assistais aux répétitions, je restais avec celui qui réglait les lumières, ce sont des choses sans doute bien ancrées.

Avant l'écriture, il y a d'abord eu la musique...
J'ai découvert le rock à peu près en 77, au moment de l'explosion punk. La musique constitue un grand regret et une grande passion. Je n'ai pas autant persévéré dans ce domaine que pour l'écriture. Mais ce désir premier a vraiment à voir avec ce que je pense de l'écriture, dans l'idée d'utiliser une sorte de rage et de colère. Au départ, je pensais que la musique était le moyen le plus spontané d'extérioriser cela. L'écriture c'est une autre façon de dire les choses que je trouve maintenant plus intéressante, moins physique, moins bruyante et plus dans la retenue.

Ensuite si nous reprenons la " vague bio ", vous écrivez lapidairement : " Études courtes de cinéma puis vie professionnelle. Libraire quelques années. "
Mes études de cinéma ne durent pas très longtemps, car je ne suis pas très doué pour les études. Jusqu'alors j'écrivais des textes courts, des chansons. Je me suis alors attaché à n'écrire qu'une seule chose et à aller au bout. J'ai donc commencé Des petits garçons en pensant à un scénario. Et c'est devenu un roman. Au bout d'un moment, j'ai eu besoin de travailler financièrement. J'ai donc été libraire à Paris chez Tschann pendant pratiquement quinze ans. À un moment j'étais quasiment responsable de la librairie. J'étais à deux doigts de faire ça toute ma vie, je me suis arrêté juste à temps.
Comment se passe la publication
Des petits garçons, un premier roman hanté par la folie, le meurtre, l'enfermement ?
J'ai commencé à écrire ce texte en 1987. J'ai mis beaucoup de temps à l'écrire. Puis à me décider à l'envoyer à un éditeur, P.O.L. J'ai eu la réponse un an après avoir envoyé mon manuscrit. J'avais renoncé à écrire entretemps, je m'étais dit, n'obtenant pas de réponse, que mes écrits n'en valaient pas la peine.

Votre écriture est d'emblée très singulière, avec des trous, elle dispense au lecteur des bribes sans qu'il sache où il se trouve : dans la réalité ? Dans la tête de quelqu'un ? Est-ce une manière de nous obliger à remplir des vides ?
Au départ pour Des petits garçons et Un gâchis, c'est vraiment inconscient. Ensuite l'écriture de théâtre m'a précisé là-dedans. Tout de suite, j'étais en réaction contre le bavardage, les descriptions, j'avais envie d'être beaucoup plus brut, de rechercher la simplicité. Et de ne pas situer les choses, ni géographiquement, ni temporellement. Ce qui m'intéresse c'est d'arriver à reproduire ce qu'on fait chaque jour, entre ce qu'on dit à voix haute aux gens et ce qu'on pense intérieurement, j'essaie de mettre tout ça en même temps, comme c'est réellement. Évidemment, ça peut paraître confus.
Votre deuxième roman,
Un gâchis, vous l'écrivez en restant libraire ?
J'aimais bien travailler en librairie. Puis l'écriture a pris de plus en plus de place, j'ai dû faire un choix. J'ai arrêté de travailler en librairie en 1999. Autrement j'aurais continué à n'écrire qu'un seul livre à la fois, sur plusieurs années. Un gâchis je mets quatre, cinq ans à l'écrire. Avec plusieurs versions différentes que je propose à P.O.L qui les refuse. La première fois, j'ai réécrit, je pense qu'il avait raison, le résultat n'était pas terrible, j'ai retravaillé pour aboutir à la version qui maintenant est publiée. Et il l'a refusée de nouveau. Donc, soit je jetais mon manuscrit et j'arrêtais l'écriture, mais j'avais évolué entretemps, je suis donc allé voir Verdier qui a dit oui de suite.

Comment est reçu Un gâchis ?
C'est assez violent. C'est un texte qui a été assez dur à défendre. (Le texte évoque l'errance d'un homme qui se termine par le meurtre d'un enfant, ndlr).
Votre écriture peut être perçue comme miraculeusement gênante, c'est un compliment ?

Oui, c'est un compliment.
Vous cherchez à déranger ?

Pas forcément. Mais je préfère ça qu'être lisse et insignifiant.
Après vos deux premiers romans, deux pièces de théâtre,
Badier Grégoire et Une ombre, qui semblent faire partie d'un même cycle explorant une violence faite à l'enfance, une même incomplétude et difficulté à être.
Tous ces textes-là sont plus ou moins autobiographiques. Je voulais dire des choses de moi et j'ai trouvé pour le faire des moyens de fiction. Pour Un gâchis, je me suis intéressé à un fait divers, un meurtre d'enfant. Derrière ça, il y a plein de questions sur la solitude, l'identité, le renoncement. C'est un cycle. Les choses circulent entre les textes. C'est ce que j'aime beaucoup. Ensuite, j'ai eu l'impression d'avoir fait le tour de cela, je suis passé à autre chose.

Comment fabriquez-vous vos histoires, que gardez-vous d'un fait divers par exemple ?
Pour Une ombre, le point de départ est venu d'une vision dans une rue à Paris : un type absolument immobile, contre un mur, qui avait l'air d'attendre depuis longtemps. Je l'ai vu le matin et le soir, à la même place, dans la même position, ça m'avait très impressionné. J'ai toujours été fasciné par les gens dans la marge. À cette image, j'ai mêlé un fait divers que j'avais récolté dix ans auparavant d'un type assez âgé qui avait vécu pendant six mois avec sa soeur morte. Puis il y a beaucoup de choses des textes d'avant, l'errance, le fait de marcher, et en même temps il y a déjà les prémices de Pas bouger.

De quelle manière prenez-vous de la distance par rapport au fait divers ?
En imaginant une existence, des pensées, des sentiments à des personnes qui sont dépeintes soit par un acte violent soit par une image qu'elles renvoient d'elles-mêmes. J'essaie de voir ce qu'il y a derrière.
Dans un texte écrit sur votre grand-mère peintre, vous dites :
" Qu'est-ce qui inspire et qu'est-ce qui hante ? " Cette question a-t-elle une réponse ?
Tout ça est très inconscient. Quand je relis maintenant mes premiers textes avec beaucoup de distance, c'est intéressant car je vois ce qui vient vraiment de moi, ce qui est pioché dans des articles, ce qui est inventé, c'est une espèce de mélange. Il y a des fois où les choses qui hantent ne se retrouvent pas dans l'écriture, pas encore en tout cas, ça avance quoi...

Avec Pas bouger, vous parlez de la naissance de votre écriture théâtrale.
C'est un drôle de moment. Badier Grégoire et Une ombre, je pense toujours que ce n'est pas réellement du théâtre, c'est une forme plus dialoguée, mais il n'y a pas encore une langue différente. Je rencontre Jean-Marc Bourg (de la Compagnie Labyrinthes, à Montpellier, ndlr). Dans un laboratoire, il avait demandé à six scénographes de proposer une maquette de décors à partir desquelles six dramaturges devaient écrire. Je pars d'une proposition assez abstraite de Christiane Hugel, comme un casse-tête, avec des petits bouts de bois verts, alignés, un seul est rose, et de l'autre côté, un petit personnage comme un soldat de plomb sauf que c'est un cycliste. J'aime bien ça, car quand j'étais petit à l'école, on jouait au Tour de France. Donc ça me plaît beaucoup et il se passe quelque chose ce jour-là, je ne sais pas très bien quoi, j'écris Pas bouger en pratiquement une journée, dans une espèce de frénésie incroyable, je ne m'arrête même pas pour manger ni rien...Trois jours après, une lecture est faite par Jean-Marc Bourg et Alex Selmane, dans les rôles qu'ils auront par la suite. À la lecture, tous les gens présents rigolent et ça, c'est incroyable, parce qu'en fait jusqu'à présent j'ai écrit des textes sinistres alors que je suis plutôt un type rigolo. (rires)

C'est à ce moment-là que vous débutez un travail sur la langue comme un travail de partition ?
L'envie est venue de là de travailler vraiment la langue, les sonorités, la ponctuation. Je me mets à écrire, non pas à voix haute, mais à l'oreille interne on va dire. Quand j'écris, j'ai un rythme de phrase auquel je me tiens. C'est comme une contrainte poétique d'un nombre de pieds, sauf que c'est moins mathématique et contraignant.

De fait, votre écriture donne l'impression d'avoir énormément bougé.
Au début l'écriture c'était très instinctif, physique, comme un besoin et puis petit à petit, je suis allé voir du côté de la grammaire, de la conjugaison. Apprendre à construire, à travailler la langue, la façon de raconter les choses. En prendre plus conscience.

Est-ce qu'il y a un style Emmanuel Darley ?
Après Pas bouger c'était difficile, en plus la pièce avait bien marché, j'ai écrit trois quatre textes dans la même veine. J'ai changé ensuite avec Quelqu'un manque. Je ne pense pas écrire toujours pareil, c'est sûr qu'il y a certaines choses qui se retrouvent, les élisions, l'absence d'articles... Mais je suis attaché à différentes formes. Il y en a deux dans le théâtre. Plutôt un côté comédie, qui joue vraiment sur la langue, le rythme, les sonorités, et un autre du côté de Quelqu'un manque ou d'Etre humain, où la phrase est plus longue, où elle se déroule sur le souffle. Après, il y a la langue des romans, c'est autre chose encore.
Quand Jean-Marc Bourg parle de votre écriture, il détourne l'expression d'Aragon, les mots des pauvres gens et la transforme en les pauvres mots des gens. Pour lui, vos mots ont plusieurs goûts, et leur pauvreté les rénove.

J'aime beaucoup être attentif à ça, aux expressions, je trouve la langue très vivante dans la bouche des gens et pas forcément chez les personnes les plus cultivées. Je m'intéresse beaucoup aux gens, comment ils parlent dans les villages, les campagnes, les régions, les cafés, les journaux. Je note beaucoup, des phrases, des expressions que je réutilise ou que je détourne. J'ai toujours un carnet dans la poche arrière de mon pantalon, mon carnet de poche fessière. Dedans, il y a un mélange incroyable, des numéros de téléphone, la liste des courses à faire, mais en même temps des choses entendues, des noms de rue, de gens, des expressions, des titres... Certaines notes, je les réutilise tout de suite. D'autres ne serviront peut-être jamais ou dans très longtemps. Régulièrement, quand je suis dans le flou, je revisite les carnets d'avant et je retrouve des idées de forme ou de sujets à traiter.
De fait, il se dégage toujours beaucoup d'humanité dans vos textes.

Je suis toujours partagé entre on pourrait dire, moi individu qui ai tendance à détester l'humanité (rires), et en même temps j'ai toujours une grande tendresse pour les gens. J'aime bien les regarder. Il y a plein de petites choses comme ça, même parfois sinistres, des petits gestes de quelqu'un tout seul dans son coin, j'aime bien ça, on se sent vivant.

Les deux nouvelles pièces qui viennent de paraître, Être humain et Flexible, hop hop ! amorcent un autre cycle par rapport à vos précédents textes.
Le point de départ de ce changement, c'est Quelqu'un manque (le texte va être édité prochainement aux Éditions Espaces 34, ndlr), l'un des rares textes pour le théâtre écrit sans commande. C'est venu à un moment où je sentais que je pouvais m'enfermer dans la langue de Pas bouger. J'avais envie de parler de la maladie, de l'agonie, de trouver une légèreté pour dire ça et d'aller plus loin dans le fait de ne pas savoir où et quand ça se passe, de faire parler des personnages alors qu'ils sont morts. Comme pour Être humain.
Être humain
questionne la prise d'otage par cet homme qui se faisait appeler H.B., les deux mêmes initiales de Human Bomb, bombe humaine et Human Being, être humain. En vous passant commande de ce texte, Jean-Marc Bourg a vu juste, sur ce questionnement qui vous est proche, autour de l'humanité d'un être dont il ne reste plus que des initiales et qui choisit de mourir dans une école maternelle, le lieu de l'enfance.
Quand Jean-Marc Bourg m'a demandé d'écrire sur ce fait divers, le souvenir de cet événement était très vivace pour moi. Je crois qu'il avait envie d'un texte assez politique. Et j'ai vraiment cherché ailleurs, vers ce qui se passe dans la tête de cet homme à ce moment-là, qu'est-ce qui fait qu'il est venu là, quelque chose de l'ordre de l'intime. Que pense un homme qui sait très bien qu'il est déjà mort ?
Les morts prennent souvent la parole dans votre oeuvre.

Pour moi, ils sont toujours là, même si c'est dans le souvenir des autres et la petite chose qu'ils n'ont pas eu le temps de dire, ils peuvent la dire une dernière fois.
Comment avez-vous travaillé
Être humain avec J.-M. Bourg ?
Il m'a fait la proposition du sujet. Ensuite j'ai écrit plusieurs versions. La plupart ont été de mon fait. Puis tout un travail de réécriture est venu du plateau, de manière très précise, par rapport à la langue, au rythme de l'écriture, pour aller à l'essentiel de ce que je veux dire. Ce travail de précision, Jean-Marc Bourg le fait très bien. Pour moi, le texte de théâtre, c'est un matériau. Il peut bouger, il est prêt à recevoir les propositions des autres, je ne suis pas figé, même si je ne transige pas à certains endroits.
Vous inventez dans
Être humain, des espaces de représentation en rupture, des flash-back, mais aussi des séquences qui sont peut-être seulement rêvées.
C'est comme si les personnages faisaient leur mise en scène. C'est souvent présent dans ce que j'écris, c'est très enfantin, on fait semblant de, on joue à si on disait qu'on était ailleurs.
Flexible, hop hop ! est une farce sur le monde du travail, très efficace. Vous avez retrouvé la jubilation de faire rire sur un sujet d'actualité ?
Flexible, hop hop !
est né d'une commande de Patrick Sueur. J'avais comme consigne d'écrire une comédie pour un nombre précis d'acteurs. J'ai amené l'idée du travail (dans la pièce, il s'agit de fabriquer des klang faits main, les employés doivent donc dire klang en cadence, ndlr). Le point de départ de Flexible, hop hop !, c'est des phrases que j'ai entendues dans la bouche de ministres et qui sont totalement vides, comme cette expression de Jean-Louis Borloo : l'ascenseur social. Ces discours de ministres ou de responsables du patronat me mettent vraiment en colère. Et c'est jouissif de transformer la rage en colère.

Dans vos derniers textes, le rapport au monde s'affirme de plus en plus.
C'est sans doute vrai. Pendant longtemps j'ai eu l'envie de ne pas raconter l'époque, de faire quelque chose qui soit hors du temps, hors d'un lieu précis.
Une première commande C'était mieux avant (une farce politique, ndlr) m'a fait beaucoup avancer. J'ai commencé à avoir envie de parler de choses bien réelles, de notre époque, sur la politique, le travail. Je suis parti d'un endroit où je parlais de moi et petit à petit c'est plus tourné vers les autres.

Dans vos textes, il y a un mélange d'extrême pudeur et d'extrême violence, c'est un grand écart difficile à tenir, comment ça se passe ?
Je ne sais pas. Tout ça est très violent de toute façon, même la pudeur, c'est violent, je crois. C'est une violence contenue.
Cette violence-là reste toujours aussi présente ?

Oui ça va (rires)... Maintenant je trouve des formes différentes en écrivant pour le théâtre, en travaillant sur l'idée de la comédie, mais le moteur reste un mélange de colère, de violence et de rage. C'est ça le vrai moteur dans l'écriture.

* Être humain sera créée du 22 au 26 novembre à Montpellier, au théâtre d'O, par la Compagnie Labyrinthes.

Flexible, hop hop !
et Être humain
Emmanuel darley
Actes Sud-Papiers
112 pages, 15 e

Laurence Cazaux

   

Revue n° 068
(Novembre-décembre 2005).
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Une ombre    
Indigents
Qui va là? (suivi de) Pas bouger    
Plus d'école
Un des malheurs    
Kaboul
C'était mieux avant
Fabrique de Faulx
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