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Laurent Mauvignier
Interview
Misère de l'amour


Laurent Mauvignier

par Jean Laurenti



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Avec Seuls, Laurent Mauvignier prolonge le sillon qu'il creuse depuis quelques années : offrir une voix à ceux que le monde ignore, donner vie et épaisseur aux ombres. Dans ce nouveau livre, le désespoir doit composer avec la révolte. Éclairages.

Dans les livres de Laurent Mauvignier on ne voit pas beaucoup le ciel. Ou alors par accident, parce que la pluie vient bien de quelque part, ou qu'on guette l'avion qui ramène quelqu'un qu'on n'attendait plus et qui, de toute façon, repartira. La désespérance hante ces vies suspendues entre la grisaille des jours et les rêves anciens dont on se souvient parfois.
Seuls
est le quatrième livre de cet écrivain né en 1967, fervent lecteur de Thomas Bernhard et de William Faulkner.

Il fait suite à Loin d'eux, Apprendre à finir et Ceux d'à côté, tous publiés aux Éditions de Minuit. Pour les personnages de Laurent Mauvignier, être au monde n'a rien d'évident. Être n'est pas ici un verbe d'état, mais d'action, voire de combat : celui qu'on mène quand on s'efforce d'exister, dans un monde où on est quantité négligeable. C'est cette quête qui produit la substance du récit. Du côté de l'auteur, elle nécessite la création d'une " langue ", qui sera le refuge de ces exilés, le lieu d'où pourra se dire leur plainte et s'accomplir leur geste. La phrase y est soumise à un travail incessant, tour à tour étirée à l'extrême, concentrée, privée de fin. Dans Seuls, elle est portée par un choeur qui conte une histoire tragique, celle d'un amour devenu fou à force de ne pouvoir se dire.

Le titre de votre nouveau livre, Seuls, aurait pu être celui d'un des précédents...
Oui, bien sûr. Ça pose la question de la redite. De la même façon que je n'ai pas peur du ressassement dans un livre, je n'en ai pas peur non plus entre plusieurs livres. Je pense à la formule de Faulkner : on a chacun l'espace d'un timbre et on doit sans cesse le creuser. Bien sûr, les choses se retrouvent, se croisent. Je pense à la sculpture, par exemple. Le fait de tourner autour d'un objet que je ne sais pas définir vraiment... en espérant être dans une spirale concentrique, de plus en plus proche de cet objet. Dans Seuls, par rapport au premier livre, on touche à une matière plus intime. Je vais vers des territoires qui étaient à peine esquissés dans Loin d'eux. Entre ces deux livres, j'ai le sentiment que la question du désir s'est encore creusée. Elle est de plus en plus à nu. De ce fait, il n'y a pas vraiment de ressassement. Plutôt quelque chose qui emprunte les mêmes chemins, mais qui ne va pas au même endroit.

Le motif de la solitude est-il davantage central dans ce livre-là ?
Il a été très difficile, très long de trouver un titre. La solitude est un motif, mais parmi d'autres, cachés dans le tapis. Comme dans mes livres précédents, il y a cette question : comment sortir de soi, de son corps ? Comment faire violence à soi ou aux autres pour sortir de son corps ?

Vos personnages sont en effet comme enfermés, ils se cognent aux murs...
Oui et ce thème me ramène à un autre, celui du social... Ce n'est pas le social en soi qui m'intéresse, mais en tant que contrainte du réel. Si on prend un tableau de Francis Bacon, on voit une matière organique, qui est un corps humain, contraint, frappé par un espace qui est formé par des aplats, des lignes droites... Pour moi, le social a un peu cette forme-là. Il suscite une volonté d'exister, de pousser les murs.

Justement, la question sociale est plus présente dans ce livre que dans les précédents. On sent comme un marquage social dans le comportement de Tony face au monde petit-bourgeois de Pauline, qui lui est étranger.
Je ne peux pas faire autrement que de me préoccuper de ça, je suis vraiment là-dedans. Ce livre-là est peut-être plus abouti que les autres, parce qu'il assume mieux cette dimension sociale. Ça pose la question de la place qu'on occupe, et pour moi cette place passe par la langue...

Est-ce lié à un questionnement que vous avez dans votre vie personnelle ?
Oui, évidemment. Même si je ne suis pas dans l'autobiographie, ni l'autofiction... Des textes comme Entretien dans la montagne, de Celan, ce sont des choses qui me touchent beaucoup. Cette idée de l'homme en marche, à la recherche de son propre lieu. Tout ça peut ramener à une seule notion : celle de la place de chacun dans le monde. Je viens d'un milieu ouvrier, j'ai grandi dans une petite ville, une zone pavillonnaire. J'ai fait un BEP comptable que je n'ai pas eu, puis je suis entré aux Beaux Arts... Comme beaucoup de gens, j'ai été élevé par des parents qui m'ont dit : " Pour nous aimer, ne sois pas nous... " Nos parents nous ont appris que pour les aimer, il fallait les trahir. D'où l'idée d'exil... On n'est jamais nulle part à sa place, socialement parlant. Et alors, naît le besoin de refonder une famille, une communauté par la langue, par l'écriture...

Est-ce qu'on peut dire que la matière première de votre travail sur les personnages, le point de départ de vos histoires, c'est la souffrance ?
Pas vraiment, ça part plutôt de la voix du personnage... du lieu de sa plainte. Je perçois un murmure, une revendication. La souffrance, c'est une notion compliquée. On peut aussi la désirer. Non, je ne peux pas me limiter à cette idée de souffrance, parce que je ne sais pas quels sont les mobiles... Je me souviens qu'au cours d'une lecture de Apprendre à finir, certaines personnes trouvaient que la narratrice avait un comportement masochiste, d'autres, un comportement sadique. Moi, les deux me paraissaient recevables.

L'important est que ça aboutit à une libération du personnage dans ce livre-là...
Oui, et en ce sens c'est un livre très positif, la fin d'une aliénation. Seuls, en revanche, assume l'aliénation jusqu'au bout. Sa tonalité est beaucoup plus sombre.

Dans Seuls, la souffrance est surtout dans l'impossibilité de la dire...
C'est la question du refus, du non-dit... Je pense beaucoup à Melville, avec son Bartleby : son entêtement, c'est celui de Tony avec lui-même, avec les autres... un acharnement qui n'est pas très éloigné de celui d'Achab envers Moby Dick... Moby Dick n'est pas une baleine, comme Pauline n'est pas une femme non plus, c'est une image... Est-ce que mes personnages aiment leur souffrance, est-ce qu'ils en jouissent (comme chez Bataille), est-ce qu'elle est leur repère ? On ne peut pas donner une réponse globale. C'est vrai que la souffrance peut donner la sensation d'exister je souffre, donc je suis , ça c'est quelque chose que tout le monde connaît. Je me pose des questions auxquelles j'essaie de répondre en écrivant. Écrire a aussi un côté aliénant : on essaie de répondre à des interrogations en faisant des livres, mais on n'y parvient pas. Alors d'autres questions viennent et il faut encore continuer... Chaque livre soulève de nouvelles questions. C'est un mouvement exponentiel...

Dans Seuls, Tony met en scène sa souffrance avec une sorte d'auto-ironie grinçante...
C'est peut-être une des questions du texte : comment aujourd'hui on peut écrire une histoire d'amour, comment on peut vivre une histoire d'amour sans être dans l'ironie. Comment on remplit notre sensation de néant, comment on affronte tout ça. Tu te dis qu'en 2004, une histoire d'amoureux éconduit, c'est complètement intenable... Et de toute façon, écrire un roman en 2004, c'est complètement intenable... On est tellement écrasé par ce qu'on ne sera jamais. C'est comme si on était condamnés à être des spectateurs, à ne plus être acteurs. Et d'une certaine manière, on n'a plus qu'à réinvestir cette impossibilité par la langue, par la parole, par la voix... C'est une manière de reconquérir le droit d'agir. Je ne suis pas dans la course à l'originalité dans mes histoires. Au moins, avec de tels sujets, tu es tenu à une certaine rigueur dans le travail.

Le personnage de Tony choisit le simulacre pour affronter le réel.
Oui, et d'ailleurs, quand il cesse de faire semblant, il disparaît. Le plus souvent la parole a à voir avec le mensonge, ou le non-dit. Pas avec la réalité.

Vous réécrivez beaucoup vos textes ?
Le dernier, qui est un peu plus long que les précédents a fait l'objet d'un travail intense de réécriture. Le texte s'est écrit plus simplement que les autres, mais le travail a été plus long. Il y avait beaucoup de détails, de répétitions dans la phrase, sur lesquels il fallait revenir. Du point de vue du scénario, j'ai pris conscience d'une chose étrange : au fur et à mesure que le texte avançait, tout y disparaissait. Et plus j'enlevais des éléments, plus le texte grossissait. L'idéal serait qu'il ne reste plus rien à la fin, que le texte se vide absolument de tout. Arriver à une sorte de travelling sur un lieu déserté...

Dans votre mode narratif, l'écriture pourrait consister à donner la parole à celui qui ne l'a pas...
Oui, et là, je repense à la dernière phrase de Loin d'eux : " ton rêve de nous voir tous un jour avec les mêmes mots, oh oui tu dirais, qu'on ait tous les mêmes mots, et qu'un jour entre nous, comme un seul regard ils circulent. " On est dans l'utopie, le fantasme... comme ce que dit Kafka dans son journal, ce rêve de trouver une langue vraie, d'homme à homme... Trouver un langage qui ne soit pas celui de la communication, puisque ce langage-là annihile la communication. Ce n'est pas un langage vrai.

Le moment crucial dans Seuls, la visite de Tony à son père, donne l'impression d'avoir eu lieu hors-champ. Ce qui s'y est dit échappe en partie au lecteur. Un peu comme dans la tragédie, où les scènes capitales se déroulent à l'extérieur de la scène.
Je crois qu'un jour il y aura un livre rien que sur cette rencontre. Pour moi, ça a une importance que le livre n'arrivait pas à porter. C'est la forme du tragique qui veut ça, aussi. Si on veut sentir un déplacement presque physique vers le dénouement on est obligé de tout faire converger dans ce sens-là. Tout le reste est important, cependant, tous ces événements qui permettent de structurer l'ensemble, qui ouvrent des pistes, d'autres possibles... On retrouve l'image de la spirale, avec dans chaque détail, des amorces d'autre chose. Pour moi, la rencontre du père et du fils a quelque chose de la scène primitive, aussi.
Cette scène hors-champ, c'est ce qui fait progresser la narration.

C'est un hors-champ, et en même temps une voix off. Elle contient ce que j'ai dû supprimer. C'est comme ça qu'on diminue le nombre de pages, qu'on resserre vers l'essentiel, qu'on retire les choses qui ne sont pas totalement indispensables... Et tout ça crée des connexions inattendues. Par exemple, la focalisation sur la petite fille de l'affichette, cette gamine disparue qu'on recherche, accompagne la montée de la tension à la fin du livre. Tous ces signes d'étrangeté ponctuent l'action, ajoutent au sentiment d'inquiétude.

Cette montée de la tension dans la narration, c'est la première fois qu'on la ressent autant dans un de vos livres...
Oui, c'est vrai que je vais de plus en plus vers le roman, comme ça. J'ai envie maintenant d'une histoire, avec de multiples personnages. J'ai l'impression que Seuls conclut un cycle, et en même temps il ouvre vers autre chose...

Comment est venue cette double narration : le père de Tony, d'abord, puis l'amant de Pauline, avec un passage de relais insensible d'une instance à l'autre ?
Quand j'ai commencé à écrire, ce n'était pas le père qui racontait. Mais au fur et à mesure du travail, je voyais que quelqu'un parlait de Tony, qu'il essayait de se cacher, d'être neutre, sans y arriver. J'ai réalisé que ça ne pouvait être que le père qui parlait, qu'il avait des choses à dire et qu'il voulait forcer le texte pour cela. Il voulait raconter une histoire et il se cognait à une autre, qui n'était pas la sienne, mais celle de son fils avec Pauline. En même temps, il va vouloir faire entrer son histoire à lui : sa femme, morte, ses soirées tout seul où il attend que son fils l'appelle... Toutes ces choses-là, il va les dire petit à petit, jusqu'à ce qu'il bascule dans le récit, devienne un personnage, et donc ne puisse plus être un narrateur. Ça a pas mal compliqué les choses, parce qu'il a fallu revoir la mécanique du récit pour que l'ensemble reste compréhensible. Ça m'a obligé à relire le texte un grand nombre de fois. Jusqu'aux dernières épreuves j'ai changé des choses qui n'allaient pas. Je ne relirai jamais plus ce livre (rires) parce que j'ai encore l'impression que des détails ne vont pas...

Ce narrateur, qu'est le père, on le perçoit aussi comme faisant partie d'un choeur tragique qui raconte.
Oui, et c'est peut-être plus vrai encore de l'autre narrateur : Guillaume (l'amant de Pauline, ndlr) est davantage une fonction narrative, même si bien en tant que personnage il a un rôle très important. Mais de lui, au fond, on ne sait presque rien. D'autant qu'en réalité, c'est lui-même qui est exclu...

Pauline est un personnage très ambigu...
Elle n'est pas du tout le personnage qu'on a cru découvrir. On réalise qu'elle était au courant de l'amour de Tony, qu'elle était censée ignorer. Et puis il y a peut-être chez elle un peu de perversité... Elle va au devant de ce qui lui arrive. On peut dire que Seuls est d'une certaine façon un roman d'amour. C'est un livre qui pouvait prendre des directions différentes. Comme il joue sur les faux-semblants, j'envisageais plein d'issues en allant vers le dénuement... je veux dire le dénouement... mais au fond, il s'agit un peu de la même chose, non ? Faire disparaître les personnages, les déshabiller. Comme lorsque Tony se rase le crâne au lieu d'aller au rendez-vous avec Pauline.
On pense au film
Taxi Driver de Scorcese avec cette scène, et avec d'autres aussi...
Ah, mais moi aussi ! Je n'ai pensé qu'à ce film-là en écrivant ce texte. Il est un des déclencheurs du livre. Il est très gentil, au début, le personnage de Scorsese. Après ça change !

Dans Seuls, quelque chose est plus perceptible que dans vos livres précédents : le travail poétique, la musicalité de la phrase. Des répétitions en forme d'anaphores...
L'écriture poétique est toujours le souci premier quand je fais un livre. J'ai travaillé ce livre-là différemment des autres : il y a une tension plus forte entre l'oralité et l'écrit que dans les précédents. Apprendre à finir ou Loin d'eux, par exemple, étaient beaucoup plus dans l'oralité. On était plus dans des questions de rythme que de musicalité. Dans Seuls, il y a une mélancolie, une langueur. Dans les livres précédents, j'étais comme en apnée : il m'arrivait d'écrire trente pages en seulement quelques heures, mais ça m'avait pris des mois pour parvenir à cet état. Du coup, certains passages conservent des accidents liés à ces conditions d'écriture. Je pense au passage, dans Loin d'eux, où le père apprend la mort de son fils...

Cette narration en forme de choeur participe aussi à cette écriture poétique.
Je crois que tout ça est inséparable. La question du style est fondamentale. Imaginez Thomas Bernhard sans le ressassement ! C'est là qu'on voit combien Echenoz est un vrai styliste, un grand lecteur de Flaubert. Tout ce travail coûte très cher au quotidien, on ne soupçonne pas combien c'est difficile...

Votre intérêt toujours plus grand pour le social s'accompagne d'un éloignement de toute forme de réalisme...
Oui, au fond quand mon personnage nettoie les trains et qu'il est question de miettes sur les sièges, ce qui m'intéresse c'est avant tout l'effet du mot " miettes ". Je suis plutôt un militant de la phrase qu'un écrivain militant. La réalité c'est d'abord celle du livre qui se fait, sa réalité textuelle. Le réalisme, ce serait faire comme si le livre n'existait pas. Ce serait mentir, effacer le livre. Un livre ne peut pas être transparent, il faut qu'il se voie. C'est un objet dans le réel. Il ne peut pas se substituer à lui. Le réalisme, on sait que c'est inefficace. Comment peut-on parler du chaos dans une langue qui ne serait jamais concernée par le chaos dont elle se fait l'écho ? Ça me paraît être un mensonge terrible.

Vous portez cependant une attention extrême à des détails concrets, un bruit métallique reconnaissable entre tous, une tache de café, des verres de lunettes sales...
Il y a paraît-il des écrivains du plan large, et d'autre du gros plan. J'appartiens plutôt à la seconde catégorie. Les détails permettent de dire beaucoup de choses... Dans Apprendre à finir, le mot " hôpital " ne permettait pas de faire sentir l'hôpital. Tandis qu'avec les bruits de pas dans le couloir, les chambres blanches, le claquement du brancard, on entrait de plain-pied dans cet univers. En même temps, j'aimerais parfois changer de focale. Brasser plus de choses, faire tenir un stade ou un pays dans une seule phrase... Il faut passer par beaucoup de modalités d'écriture pour compenser l'écart entre ce qu'on voudrait dire du monde et notre capacité à le faire.

Seuls
Laurent Mauvignier
Éditions de Minuit
176 pages, 13 e

Jean Laurenti

   

Revue n° 051
(Mars 2004).
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