Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros
Fabrice Melquiot
Interview
Melquiot l'hé-mot-phile


Fabrice Melquiot

par Laurence Cazaux



Tous nos interviews

Après avoir été comédien, ce jeune écrivain se consacre entièrement
depuis trois ans à l'écriture théâtrale. Les mots coulent de lui, dans un flux poétique étonnant.

Fabrice Melquiot est une comète dans le monde de l'écriture théâtrale. C'est un jeune auteur (il est né en 1972 à Modane en Savoie) avec une production foisonnante (douze pièces publiées depuis 1998 et au moins six autres en attente de publication), un style poétique qui puise dans l'enfance et l'adolescence avec énormément d'énergie. Fabrice Melquiot nous parle d'amour fou, de la perte de l'autre et même quand il traite de la guerre, il parle encore d'amour, d'amitié, de résistance. Dans les deux dernières parutions, Autour de ma pierre, il ne fera pas nuit et La Dernière Balade de Lucy Jordan, la présence de la mort se fait plus insistante, rendant la vitalité encore plus en urgence. Et le désir de la rencontre encore plus évident.

Un premier échange de mail. L'écrivain est en Espagne "à la recherche de quelque fantôme égaré". Il revient la semaine suivante à Paris pour assister aux représentations de sa pièce Bouli Miro au TEP (Théâtre de l'Est Parisien) dans une mise en scène de Patrice Douchet. Rendez-vous est donc pris au théâtre, deux heures avant le spectacle. Dans le hall d'entrée du TEP, une photocopie d'un interview. Quelques phrases piochées au hasard : "Grandir c'est se casser la gueule. On apprend qu'une chose : vivre ne suffit pas. Quand on a pigé ça, y'a intérêt à déconner..." ou encore "Le pays de l'enfance, c'est des noeuds de marin. La pluie tombe dessus, toute la vie. Va défaire les noeuds après ça. Va sourire après ça sans un peu de mélancolie". Fabrice Melquiot arrive, un bonjour chaleureux à toute l'équipe du théâtre et on s'installe dans un coin, près d'une grande table, avec plein de crayons de couleur et de feuilles de papier dessus, destinés à faire patienter les enfants avant le spectacle...

Quels fantômes avez-vous rencontrés pendant votre voyage en Espagne?
J'ai fait plusieurs séjours en Espagne. J'étais parti chercher des impressions sur la perception qu'on peut y avoir des personnages de Cervantès. Et je suis rentré avec un monologue accidentel.
Vous associez souvent l'écriture d'une pièce à un voyage?

Les voyages, je les collectionne depuis que j'écris vraiment, depuis trois ans, où presque tous les mois, je me donne une destination à l'étranger. Chacune de mes pièces est reliée à un voyage, à une aventure vécue. Je pense qu'il n'y a pas tellement de sujets, j'ai plutôt tendance à essayer de suivre mes intuitions. Cervantès, c'était juste une intuition. Je ne savais pas grand-chose, j'avais lu Don Quichotte il y a longtemps. Ce monologue je ne l'attendais pas. J'étais à l'aéroport de Madrid, je devais prendre mon avion après une nuit blanche. Derrière moi s'est assise une très jolie jeune femme. Je me suis mis à observer la manière dont les hommes la regardaient. J'ai commencé les premières lignes d'un texte avec l'intention de les donner à cette femme. Je ne la reverrai sans doute jamais, j'ai donné ces quelques lignes sans aucune autre information. Quand je suis rentré à Paris, je me suis mis à écrire et en huit jours le monologue est venu. J'ai compris, à la fin de l'écriture, que ce personnage était mon Don Quichotte d'aujourd'hui.
Vous n'avez pas de plan précis avant de commencer l'écriture d'une pièce?

Forcément à un moment donné il y a l'émergence d'une structure assez claire, mais elle l'est précisément pour que je puisse l'abandonner. Chaque pièce à une histoire différente. Pour Le Diable en partage par exemple, je suis parti avec une structure d'écriture vraiment précise qui s'est modifiée au cours de mon voyage en Yougoslovie et dont j'ai très peu dévié par la suite. Sur le dernier monologue, j'ai fait confiance aux premières lignes. À un moment donné, c'est le texte qui souffle. En fait, je n'ai pas de méthode d'écriture, je n'ai pas non plus de lieu d'écriture, je peux écrire n'importe où et n'importe quand.
Vous parlez des émotions pures, vous faites dire à Perlino dans
Perlino Comment : "on ne vit bien qu'avec elles, avec leur souvenir au moins. Le souvenir des émotions pures de quand on est petit. Sinon être grand est une chose trop dure, c'est de l'escalade et on tombe, on se brise les jambes". L'enfance est-elle votre port d'attache?
Je m'attache à restaurer le rapport à l'enfance. C'est dans doute pourquoi j'écris des textes accessibles aux enfants, même si ce ne sont pas des textes pour le jeune public. À mon avis, c'est très important que les enfants mettent les pieds au théâtre, même si c'est pour y dormir ou y rêver. J'éprouve de la fascination pour la candeur. C'est comme un endroit vierge de soi pour pouvoir juste y croire un peu. Mais paradoxalement, s'il y a une joie, un enthousiasme qu'on peut s'autoriser aujourd'hui, c'est forcément en n'étant pas dupe du fond du désespoir absolu sur lequel on vit. De la confrontation entre cette toile peinte très sombre et le désir d'y croire malgré tout, naît une manière très légère de porter sa vie. Bon allez, on dirait que... on dirait que la vie c'est possible.
Est-ce que la naïveté ne peut pas passer pour simpliste?

La naïveté, je la revendique et je l'assume parfaitement. La naïveté, la candeur, l'inconscience, l'innocence, je ne peux pas prendre ces mots-là comme une insulte. J'ai besoin d'innocence, j'ai besoin de restaurer cette petite place lumineuse en moi sinon je ne peux pas vivre. C'est aussi simple que ça.
Comme pour un jeune premier au théâtre à qui se pose la question des autres rôles qu'il abordera plus tard, pour votre écriture on se demande si, à maturité, elle va quitter le terrain de l'adolescence?

Je ne me pose jamais la question de demain. J'ai été acteur pendant dix ans en étant absolument convaincu que c'était là ma place et l'endroit de ma nécessité. Et de manière assez abrupte finalement, un jour j'ai fait le constat que c'était plutôt dans l'écriture. Jouer ou écrire représentent deux gestes qui ont des ancrages très profonds dans l'être. Si on les réalise sans la nécessité, il faut faire autre chose. Je crois que l'écriture m'est nécessaire. Tout ce que je sais c'est qu'aujourd'hui je suis hé-mot-phile. En trois ans, j'ai écrit une trentaine de pièces. C'est tellement jamais douloureux, je suis presque plus heureux pendant le temps de l'écriture qu'en dehors, je ne vais pas me priver de ça. Tant qu'il n'y a pas de panne, je vais me donner au flux qui est là. Et peut-être que ce flux s'arrêtera dans un, deux ou trois ans, mais je n'ai pas envie d'avoir une seule vie. J'en veux le plus possible.
Vous faites dire à Liane dans
L'Inattendu, "Le monde je le vois qui brûle bon dieu mon insouciance bon dieu je ne veux rien savoir je veux croire au jour levé à l'espace insupporté entre deux baisers je veux croire à mon histoire, ma conscience je veux la refiler à quelqu'un le microbe m'en débarrasser." Le monde vous le représentez comme une camisole de force?
Le monde dans lequel j'ai mis les pieds ne me convient pas du tout. C'est pourquoi j'ai choisi de faire du théâtre. Quand on voit la médiocrité ambiante, je crois que le théâtre peut être un lieu ou l'on prend plaisir à penser. Évidemment c'est une manière de vivre à côté du monde. Et en même temps j'ai le sentiment de n'être jamais plus au coeur du monde qu'au théâtre. Une assemblée qui pense et qui prend du plaisir à penser ensemble, c'est devenu aujourd'hui chose rare.
Dans vos deux dernières pièces, le rapport au monde paraît plus grave.

Dans Autour de ma pierre, il y a un désir chez tous les personnages de se sortir de cet endroit-là, de se sortir de soi. En préface de Percolateur blues, il y a un aphorisme : ce n'est pas la recherche du bonheur qui est le grand mobile des actions des hommes, mais le souhait inhérent à chacun des actes de ne pas être celui que je suis. Je crois que c'est une très bonne définition du bonheur, cette aspiration à être un autre sans arrêt. Etre toujours dans la "devientude", ne pas se figer en soi, être toujours dans un ailleurs.
Vos pièces ressemblent à un "désordre de poésie" dans les images que vous proposez, dans la mise en page des textes. Quelle est pour vous la place du poème au théâtre?

Si on remonte à la racine du mot poésie, on retrouve le mot création qui prend tout son sens au théâtre. Je ne crois qu'à ça, à une poésie qui invente, une poésie insurrectionnelle, politique et c'est vrai, j'ai davantage d'intimité de lecteur avec des poètes comme Pablo Neruda, Federico Garcia Lorca ou Blaise Cendrars qu'avec des dramaturges ou des romanciers.
Dans votre écriture, vous pratiquez les ruptures, les mélanges, mélange des genres entre le récit, le jeu, le fantastique, l'onirique, la fantaisie et la gravité, mélange des temps avec de nombreux flash-back comme au cinéma, mélange du chanté et du parlé...

J'essaie d'être au plus près du mouvement de la vie. La vie est faite de ruptures, de contradictions. De même la poésie ne peut être envisagée que si, à un moment donné, on la traite de salope. Si on ne met pas en regard d'une écriture qui s'annonce poétique une grande trivialité, quelque chose manque. Le blanc peut exister parce qu'il y a du noir. Sinon c'est une couleur incomplète.
En quoi le théâtre vous est-il nécessaire?

Très personnellement, le théâtre me permet un mouvement qui m'est vital. Un premier temps de solitude avec l'écriture et les voyages que j'entreprends. Un deuxième temps extrêmement jouissif lorsque le texte devient comme un témoin qu'on se passe, permettant des réunions de plus en plus grandes. Ça commence avec un metteur en scène, ça se poursuit avec des acteurs puis avec le public. J'ai autant besoin de ce rapport à ma solitude que du groupe. Giacometti dit une phrase que j'aime beaucoup répéter : rien de ce que l'homme possède ne vaut l'éclat d'un regard ou la chaleur d'une main. Il ajoute qu'il donnerait son oeuvre pour une conversation. Le théâtre permet des conversations en pagaille, je n'ai pas envie de me priver de ça.
Vous êtes souvent présent aux répétitions ou aux représentations de vos pièces. Pensez-vous être bon public?

Si on écrit une pièce de théâtre, on ne peut pas poser de verrous dessus. Ni se considérer comme propriétaire de ces textes-là. Ce ne sont que des propositions. Comment dire... Lorsque je suis dans le temps de l'écriture, où le temps juste avant, ça prend tellement d'espace à l'intérieur, alors soudain, quand c'est hors de moi, je remercie ceux qui peuvent me débarrasser de ces histoires-là.
Avec Lionel Spycher vous êtes au collège de direction du Centre Dramatique National de Reims où vient d'être nommé Emmanuel Demarcy-Mota. Quel type d'action avez-vous imaginé vis-à-vis du public?

Comme aucun des termes ministériels ne nous convenait, le dernier "auteur attaché" étant vraiment pire que tout, Emmanuel Demarcy-Mota a souhaité mettre en place un collectif artistique de direction avec un musicien, un scénographe, des acteurs et deux auteurs. L'idée était de faire de ce théâtre une maison d'artistes et de se donner le droit de rêver cet endroit.
Nous avons eu une volonté immédiate de travailler sur la restauration du lien entre le théâtre, la ville et le public. Donc immédiatement, nous avons eu le désir d'inventer des choses hors les murs. Par exemple nous avons imaginé les consultations poétiques. Dans les cafés de la ville, la cafétéria du CHU, les transports urbains... nous débarquons par petits groupes de quatre ou cinq avec des blouses blanches et de petits sacs contenant quelques poèmes. Nous essayons de prolonger l'idée de Pessoa selon laquelle la poésie peut guérir de tous les maux. Nous proposons donc des consultations poétiques en tête-à-tête en prenant un "patient" dans le public. Nous nous proposons de guérir les petits bobos quotidiens en lui disant un poème. Ensuite nous rédigeons une petite ordonnance pour les semaines à venir. Voilà, ce sont de petites interventions comme ça qui réunissent les gens sans cette séparation entre la scène et le public.
Si je vous demandais de livrer un souvenir d'enfant?

C'est quelque chose dont j'ai un très vague souvenir. En Calabre dans le village de ma mère, il y a de grandes pentes sous l'appartement qu'on a là-bas, j'avais cinq, six ans, j'ai passé la balustrade et je suis allé au bord du toit. Mon père est venu, évidemment très en panique et en même temps, il essayait de garder le plus possible son calme. Pendant un quart d'heure, il s'est accroupi pour me murmurer des choses et me dire de revenir. Je ne me souviens pas de ça mais il m'a raconté que pendant un bon moment, je suis resté à le regarder sans bouger du bord du toit et puis finalement je suis revenu. Voilà, je sais pas pourquoi je vous raconte ça maintenant mais c'est ce qui vient, je vous le dis.

Fabrice Melquiot
Autour de ma pierre,
il ne fera pas nuit/
La Derniere Balade de Lucy Jordan

L'Arche
106 pages, 11,50 e

Laurence Cazaux

   

Revue n° 045
(Juillet-septembre 2003).
Commander.

Fabrice Melquiot   agrandir


Livres sur le site
( signale un article critique) :

L' Inattendu    
Percolateur blues - La Semeuse    
Perlino Comment    
Le Diable en partage/Kids
Bouli Miro    
Autour de ma pierre, il ne fera pas nuit (suivi de) La Dernière Balade de Lucy Jordan    
Le Gardeur de silences
Ma vie de chandelle
C'est ainsi mon amour que j'appris ma blessure (suivi de) Le Laveur de visages (suivi de) L'Actrice empruntée
Veux-tu ?
Albatros    
Catalina in fine
Exeat (suivi de) Je rien te deum
Salât al-Janâza
Graceful
Lisbeths
Tasmanie
Wanted Petula
Faire l'amour est une maladie mentale qui gaspille du temps et de l'énergie    
Modane : Tarzan Boy (suivi de) M'Man (et de) Miss Electricity    
Blanches    
Bouli Année Zéro
Qui surligne le vide avec un coeur fluo ?

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos