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Patrícia Melo
Interview
Le carnaval infernal de Melo


Patrícia Melo

par Anne Riera



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Née avec l'école de la littérature urbaine au Brésil, Patrícia Melo brosse un portrait sans concession de la ville de Rio. Un chaudron livré à la violence, la drogue et la corruption, sous l'oeil affamé des caméras.

Devant les caméras du monde entier, des gamins, Nike aux pieds et mitraillette en bandoulière, narguent l'objectif. Ils ont quinze ans, ils sont trafiquants de drogue, ce sont les maîtres des favelas de Rio. Petit Roi voudrait être comme eux, un cow-boy respecté, craint, aimé aussi. Un héros de fait divers. Il n'a pas dix ans et appartient déjà à un gang; il surveille pour ses aînés l'entrée de la favela. Sa mère Alzira est domestique, son père, alcoolique, dort quelque part dans la ville sous un tas de cartons.

Petit Roi, lui, ne veut pas de ce destin de misère taillé sur mesure. Il sèche l'école malgré les coups, les cris, les suppliques désespérées de sa mère. Il va gravir les échelons, les uns après les autres, tuer pour faire ses preuves, devenant livreur, puis soldat, avant de prendre la tête du trafic local. Autour de lui, navigue et chavire une foule de personnages, cafetier, prêtre, D.J., prostituée, petites frappes et fausses bourgeoises... Petit Roi les connaît tous. Il sera leur héros et leur tyran, élevant des temples, punissant les traîtres, obéissant à des codes obscurs, issus d'un autre âge, oeil pour oeil et dent pour dent.
"Soleil, poux, magouilles, braves gens, lambeaux, mouches, télévisions, usuriers, soleil, plastique, tempêtes, toutes sortes de débris, funk, soleil, ordures et escrocs infestent l'endroit."
Dès les premières lignes de Enfer, on est immergé dans le bidonville de Rio. La phrase est saccadée, énumérative; l'auteur, Patrícia Melo, veut tout dire, les bruits, les odeurs, les couleurs, les habitants. Le rap rythme ce roman total qui dit la favela dans une explosion d'images polyphoniques, qui dit, dans un fourmillement de personnages, l'exclusion et l'illusion d'en sortir par le fracas des armes. La violence est partout. Celle du trafic de drogue, celle de la pauvreté, celle aussi d'un terrible déni d'existence quand, ici, corruption et hypocrisie font office de politique sociale.
Grandeur et décadence d'un gamin de Rio, Enfer avance sur un fil tendu entre la farce tragique et le drame grotesque. Après O Matador et Éloge du mensonge (qui vient d'être réédité en poche dans la collection Babel), c'est le troisième roman traduit en France de Patrícia Melo. Ni roman social, ni western, Enfer est le roman d'une ville en proie à ses démons qui, ne trouvant aucune issue, choisit de s'avachir devant les telenovelas. Explications, dans un français mélodieux.

Comment pourrait-on qualifier votre roman? Est-ce une tragédie moderne, un roman noir, un roman initiatique?
J'ai beaucoup de mal à étiqueter ce que j'écris. Ce qui est sûr, c'est que je n'aime pas l'étiquette de roman policier qu'on m'a collée dès mon premier livre Acqua Toffana (paru en 1994 et pas encore traduit en France, ndlr). Je trouve que ma littérature ne s'encombre pas des définitions que l'on peut appliquer au roman policier anglais ou américain. Ce qui m'intéresse, c'est l'aspect psychologique des personnages et surtout la question de l'urbanité aujourd'hui. J'appartiens à l'école de la littérature urbaine au Brésil. C'est un courant récent qui n'est apparu que dans les années soixante. Il y a quelques années encore, vous ne connaissiez à l'étranger que des écrivains brésiliens régionalistes, ou proches de ce qu'on appelle le réalisme magique, deux formes littéraires désormais très éloignées de notre réalité. Aujourd'hui, selon moi, au Brésil comme ailleurs, les écrivains contemporains se doivent d'exprimer l'univers urbain.
La ville de Rio, et surtout ses favelas, semblent précisément un des personnages central de votre livre. Mais vous semblez surtout aborder la ville à travers le prisme de sa violence. La violence est-elle indissociable de votre vision de Rio?

La violence est le sujet central de mon livre. La vie à Rio, aujourd'hui, est indissociable de cette violence qui est elle-même directement liée au trafic de drogue. Mais je n'ai pas seulement voulu parler de la violence des armes, j'ai voulu aussi parler de la violence de l'exclusion sociale, de la violence de l'analphabétisme, de la violence que nous commettons chaque jour, au Brésil, quand nous fermons les yeux sur ce qui arrive autour de nous.
Je suis née à Sao Paulo, j'ai grandi dans la classe moyenne. J'ai été très impressionnée la première fois que je suis arrivée à Rio. Les favelas sont plantées au milieu de la ville, au lieu d'être comme ailleurs cantonnées à la périphérie, et la différence sociale, la misère, l'exclusion sont des choses que l'on côtoie tous les jours, parce que les favelas sont sur les collines, parce qu'elles dominent la ville et se projettent dans la ville. C'est quelque chose qui crie, quelque chose que l'on ne peut pas ignorer et que les Cariocas ignorent pourtant. Aujourd'hui, j'ai choisi de vivre à Rio et j'ai l'impression que cela m'a donné une nouvelle liberté. Je viens de l'extérieur et je crois que cela me permet d'avoir un regard plus alerte. Surtout, je me suis dit, si je peux écrire sur cette réalité-là, je peux écrire sur n'importe quoi.
Comment avez-vous travaillé concrètement? Vous êtes vous immergée dans une favela?

Non, je ne suis entrée qu'une seule fois dans une favela. J'ai surtout fait des recherches sur la violence et, avant tout, je me suis nourrie de la presse. C'est dans la presse que j'ai découvert que toutes les formes de violence, hold-up, kidnappings, vols de voiture sont ici indissociables du trafic de drogue. Les médias s'en font les relais chaque jour. Dans les pages des faits divers, on peut suivre la vie de chacun des trafiquants. Ce sont des gens très célèbres au Brésil. Et ils font tout pour l'être. Ils se font prendre en photo avec leur mitraillette, provoquent la police dans leurs interviews... Leur carrière est fulgurante. Ils commencent à huit ou neuf ans comme guetteurs pour les trafiquants et à vingt ans, c'est fini. Ceux qui ne sont pas morts sont en prison.
Y a-t-il aujourd'hui un romantisme autour du trafiquant comme il pouvait y en avoir dans les années soixante-dix autour des révolutionnaires?

Oui. Mais c'est quelque chose de très ambigu. D'un côté, ces trafiquants rêvent de vivre comme des personnages de film, d'être faits prisonniers par trois cents policiers puis de s'évader ou de mourir de façon hollywoodienne. Pour obtenir cette forme de reconnaissance sociale, ils savent qu'il faut se faire aimer des habitants de la favela. Et c'est là que leur comportement devient ambigu. S'ils jouent au Robin des bois, c'est pour mieux servir leurs intérêts. Ils s'immiscent dans les défauts de la société pour mieux rendre les habitants de la favela dépendants d'eux. En donnant de l'argent pour acheter des médicaments par exemple, ils achètent le silence des habitants. S'ils font construire des écoles, ils prennent soin de le faire autour de leurs centres stratégiques pour s'en servir comme d'une protection.
Ainsi, Petit Roi est-il un héros très ambigu. Ses valeurs sont à la fois celles d'un bandit d'honneur et d'un monstre. Il n'est pas seulement respecté parce qu'il fait régner la terreur. C'est un assassin, mais il n'est pas seulement et totalement un assassin. C'est aussi un gestionnaire qui veut que son entreprise fonctionne bien, c'est aussi quelqu'un qui aime les habitants de sa favela, qui fait construire un temple pour sa mère.
D'un autre côté, ces exclus de la société ne jouissent pas de ce que l'on appelle une "liberté positive". Ils ne sont pas forcés au crime mais en même temps ils n'ont pas d'autre choix. Petit Roi veut une visibilité sociale, il veut interférer dans la vie de sa communauté. Puisqu'il ne peut pas devenir médecin ou ingénieur, puisque ne lui est offerte aucune autre projection sociale, il choisit le crime. Cette impossibilité de changement, c'est précisément ce qui caractérise L'Enfer de Dante. C'est aussi ce qui explique le titre de mon livre, Enfer.
À travers le personnage de Lecteur, qui, comme son nom l'indique, est le seul dans le gang à lire, à s'informer et à avoir une vision politique du trafic de drogue, vous semblez pourtant proposer un début de solution au règlement de cette violence.

Tous mes personnages reflètent ma vision de la situation brésilienne. Je ne suis pas du tout optimiste, mais à la fois, je ne suis pas pessimiste non plus. Ce sera toujours la même situation infernale, mais je pense en même temps que ça ne peut pas devenir pire. C'est pour cette raison que la construction de mon livre est circulaire. Les choses peuvent changer d'aspect, elles ne changeront pas de qualité. C'est un cycle sans cesse recommencé.
Quant au personnage de Lecteur, il défend plus précisément ma position en faveur de la légalisation de la drogue. Si je ne pense pas que nous puissions résoudre la violence de notre société, je pense que nous pouvons atténuer celle liée au trafic de drogue. La répression telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui au Brésil est hypocrite. On accepte d'être vissé aux pilules pour dormir ou pour mincir, mais on refuse l'idée de plaisir liée à la drogue. Cette politique hypocrite d'interdiction fondée sur la morale génère plus de violence que l'utilisation des drogues elle-même. C'est un échec flagrant.
Vous ne semblez jamais porter de jugement moral sur aucun de vos nombreux personnages. On a pourtant l'impression que votre compassion se porte surtout sur les femmes qui, comme Alzira, la mère de Petit Roi, comptent parmi vos plus belles inventions.

J'ai voulu travailler sur les types emblématiques de la société brésilienne : la pute, la femme de ménage, le trafiquant de drogue... L'une des plus belles choses que nous ait offerte la littérature, c'est la possibilité pour chaque lecteur de se faire sa propre interprétation. Je n'ai pas de message à donner. Les messages, c'est bon pour le courrier. J'évite donc de porter des jugements. Ce qui m'intéresse, c'est la complexité des personnages. Et toute la difficulté est de rendre la complexité d'un personnage sans le juger.
Alzira est sans doute mon personnage préféré parce qu'elle représente la bonté humaine. Elle est capable de tout pardonner quitte à tuer quelque chose d'elle. Elle est comme l'image du Christ, une femme de pardon. Sans aucune prétention littéraire, je pense qu'Alzira a quelque chose d'un personnage de Flaubert. Rosa Maria, la prostituée, a elle aussi, d'une certaine manière, la même capacité à mépriser sa propre disgrâce. Mais leur impuissance à toutes deux dans le livre n'est pas emblématique de la situation des femmes dans notre société. Là encore, je me suis surtout attachée aux exclus. C'est un univers barbare, très machiste, où les femmes sont exploitées et pressurisées.
Vous avez essayé de donner la parole à tous les habitants de la favela. Comment avez-vous construit ce livre?

C'est le livre le plus difficile que j'ai écrit. D'abord parce que c'est la première fois que j'écris une saga, une saga au sens grec du terme, avec un chemin à parcourir et donc une construction, un édifice à travailler. Ensuite parce que j'ai décidé d'écrire à la troisième personne. Elle seule me permettait de lier les impératifs de la saga avec les développements psychologiques et, en même temps, les dialogues me permettaient d'entrer dans la tête de chacun des personnages. Quant à la structure même du récit, je me suis inspirée de la construction en trois parties de la tragédie grecque : la présentation d'un conflit, son développement et sa conclusion. Chaque partie est elle-même divisée en trois sous-parties. C'est quelque chose de presque mathématique.
Votre langue est très travaillée, elle mêle langage populaire, références à la musique, aux feuilletons... Elle semble à elle seule vouloir exprimer toute la complexité et la richesse de la favela. Ce travail sur la langue ressort-il ici d'un parti pris sociologique?

Tout ce qui relève de la culture populaire comme la musique, la publicité ou les émissions de radio... tout ce qui appartient à la vie quotidienne et qui se manifeste dans notre langage, tout ce qui peut le dynamiser m'intéresse. Je reste aussi très marquée par mes débuts comme scénariste. À la télévision, on se préoccupe beaucoup du langage familier et de l'aspect économique de la technique narrative. On doit parler visuellement. Même si j'ai éliminé toutes ces préoccupations dans mon travail littéraire, mon écriture reste très imagée, très dynamique. Ce qui m'intéresse, c'est comment faire entrer tout de suite le lecteur dans une histoire. Le cinéma a permis ce qu'on a appelé "les transcendances faciles". On s'assoie dans une salle, on éteint la lumière et on est transporté dans un monde totalement différent. La littérature, elle, doit se colleter avec ce que j'appelle "les transcendances difficiles". Il est difficile de transporter le lecteur dans une favela, dans sa polyphonie, dans sa masse grouillante, montrer comment elle est gravée dans les débris, montrer toute sa richesse visuelle, les graffiti, les couleurs, les cordes à linge devant les fenêtres, le bruit des radios et des télés...
Quant à donner une fonction à l'art, ça j'ai beaucoup de mal. Aristote a écrit une chose que j'aime beaucoup : les choses qui sont terribles dans la réalité peuvent être très belles dans la littérature ou dans l'art, parce que c'est une façon de montrer la réalité d'une autre façon, d'essayer de comprendre cette réalité, de comprendre ce que cette réalité est en train de faire de nous. Pour moi, c'est l'unique définition de l'art possible : essayer de comprendre la réalité. J'évite de parler d'engagement social.

Enfer
Patrícia Melo
Traduit du portugais (brésilien)
par Sofia Laznik-Galves
Actes Sud
400 pages, 22,9 e (150,21 FF)

Anne Riera

   

Revue n° 037
(Décembre 2001-février 2002).
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