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Abdourahman A. Waberi
Interview
Abdourahman A. Waberi "Ecrire le pays réel


Abdourahman A. Waberi

par Dimitris Alexakis



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Cahier nomade, le deuxième recueil de Waberi, écrivain djiboutien installé en France, précise une ambition de longue haleine : écrire l'abandon d'un pays, une histoire en marge de l'Histoire, le fait du colonialisme. La parole est ouverte.

Au mois d'août 1966, le général de Gaulle fit escale sur la côte française des Somalis. Une surprise l'attendait dans ce confetti de l 'Empire : des porteurs de pancartes que le gouverneur croyait venus saluer l'homme d'État exigèrent tout bonnement l 'indépendance immédiate (...) du territoire... Blessé, le général fit trois petits entrechats , et s'envola. Le confetti ne devait se détacher de la Métropole qu'une dizaine d'années plus tard. Après le départ du grand homme, beaucoup de cadavres furent retrouvés , gorge tranchée, à la morgue municipale... Le gouverneur de la ville était parvenu à étouffer la mémoire collective, pour longtemps. Mais il avait oublié les bébés - promesse , menace d )' un futur. Abdourahman A. Waberi avait un an.

Pour qui découvre Djibouti à travers Le Pays sans ombre (1994) et le Cahier nomade (1996), les deux recueils que ce jeune écrivain a publiés aux éditions du Serpent à Plumes, l'indépendance de 1977 apparaît moins comme un arrachement que comme un deuil inaccompli; un grand nombre de militaires français se trouvent d'ailleurs toujours en poste dans la ville. Au travers de courts textes, à mi-chemin de la nouvelle, de l'enquête journalistique et du conte, Abdourahman A. Waberi sonde la mémoire de son pays natal : une mémoire lacunaire, piégée, passée directement de la main des colons à celle des nouveaux maîtres, experts en rhétorique, charlatans d'indépendance. Il évoque ici cette histoire, le rapport qu'il entretient avec la France, où il est arrivé en 1985 et où il a choisi de vivre, son projet d'écriture : écrire le pays réel et ouvrir Djibouti, cette ville au visage lépreux , à l'universel - cap sur le monde .

On a le sentiment en vous lisant que la présence française à Djibouti était une occupation abstraite, réduite à quelques signes.
C'était effectivement une présence - absence : elle était et est toujours centrée autour de points névralgiques : le port, l'aéroport, les garnisons. Le pays ne présentait pas d'intérêt matériel, mais un intérêt symbolique et stratégique : les Français voulaient affirmer leur présence dans cette partie du monde, à côté des Anglais et des Italiens. Djibouti n'a jamais été une colonie de peuplement. Cela a permis aux autochtones, qui étaient des pasteurs nomades, de faire avec l'occupation. Ils ont pu ruser. Ils venaient en ville uniquement pour les soins...
Cette présence - absence donne un caractère particulier au pays...

Oui. Un caractère un peu schizophrénique.
Djibouti ne semble pas avoir connu cette joie éphémère, mais collective, qui a marqué en Algérie l'accession à l'indépendance.

C'est une indépendance qui a été octroyée, plus qu'arrachée. La joie, certes, il y en avait, mais elle a vraiment été de courte durée. J'avais douze ans à cette époque. En vieillissant et en relisant l'Histoire je me suis rendu compte que ça avait été négocié dans un ministère parisien, qu'on avait constitué des listes : N'appelez pas Untel , Untel ), parce que ces gars sont anti - français; si vous mettez Untel , Untel ), tout se passera bien.
Pouvez-vous dresser un état des lieux de la situation politique de Djibouti?

La démocratisation remonte à 1992. C'était l'époque qui suivait le "discours de La Baule". Mitterrand y soutenait que l'heure du multipartisme était venue, et une certaine opposition africaine a repris ce credo : même lui nous encourage dans cette voie, qu'est-ce que vous attendez? Ce mouvement a permis quelques avancées mais de nombreux régimes africains se sont contentés d'une démocratisation de façade. À Djibouti le président est au pouvoir depuis l'indépendance. Le régime sort à peine du parti unique. On sent en permanence une violence larvée : des menaces sur le lieu de travail, des tentatives visant à décourager les gens...
Vous évoquez souvent les chanteurs de blues djiboutiens...

Les avis non-autorisés proviennent souvent de ces poètes-chanteurs. Ce sont eux qui interprètent la réalité du peuple, qui la lui rendent intelligible. Le guux est un chant d'origine nomade, qui était pratiqué par les jeunes chameliers : un chant très masculin, qui parlait de la difficulté à devenir adulte, à mener son troupeau . Quelques personnes ont tenté de le remettre au goût du jour en y intégrant des éléments du blues et du rythm'n'blues américains; le résultat est un chant très mélancolique, très langoureux, qui dit une difficulté d'être. Ceux qui l'ont popularisé ont été isolés, clochardisés, laminés individuellement.
Comment cette musique intervient-elle dans votre travail?

Dans le Pays sans ombre, je cite Saïd Hamarghod, un monsieur qui a aujourd'hui plus de soixante-dix ans : ... je ne me lamente pas / je suis né pour la douleur / un jour je guérirai / un jour je guérirai... Cette traduction représente le niveau le plus bas du travail de réappropriation, ou de réinterprétation, d'un fonds traditionnel : c'est de la traduction littérale. J'essaye surtout, en fait, de traduire dans mon écriture une espèce de rythme : c'est plus difficile, et en même temps plus fantasmé, moins vrai en un sens.
Vous citez dans
Cahier nomade le poème de Constantin Cavafy intitulé La Ville: Tu ne trouveras pas de nouveaux pays , tu ne découvriras pas de nouveaux rivages. La ville te suivra.
Il s'agit d'un petit discours interne à l'usage des Djiboutiens. Cette citation fait écho à une nouvelle du Pays sans ombre où je me mettais dans la peau de tous ces jeunes gens qui en ce moment, à Djibouti, rêvent de partir au Canada. Comme l'émigration est un phénomène récent elle fait l'objet d'une espèce d'engouement. Je voulais leur dire que l'étranger n'est pas toujours l'Eldorado.
Dans un entretien accordé à France-Culture, Abdelkader Djemaï parlait de la blessure de l'analphabétisme : il rappelait que sa mère ne peut pas lire les textes qu'il écrit...
Mes parents ne savent pas lire non plus. Et je suis plus jeune qu'Abdelkader... J'ai un regret : mon père, à qui j'ai dédicacé le Cahier nomade, est mort juste avant mon premier livre. Quand bien même il n'aurait pas pu le lire, il l'aurait vu physiquement... À Djibouti il y a toute une génération qui n'a pas eu accès aux lettres, en tous cas avec un syllabaire européen, français en l'occurrence. On compte là-bas quatre langues officielles : deux langues nationales, l'afar et le somali, l'arabe, qui est semi-national car il y a une minorité yéménite, et le français, qui est la langue de culture et d'expression officielle. L'écriture et la lecture en langue française sont le fait d'une petite élite.
Existe-t-il des traductions de vos textes, en somali par exemple?

Le problème est très simple : à Djibouti, on peut difficilement écrire dans une autre langue que le français. Il peut y avoir une littérature djiboutienne en arabe, il y en a eu dans l'histoire : des poètes de langue arabe, qui étaient souvent des poètes religieux. Mais ni la langue somalie ni l'afar ne sont enseignés à l'école. J'ai donc un rapport éminemment oral avec le somali. Je pourrais à peine écrire une lettre à un ami. Le cas des pays anglophones est différent : les langues nationales étaient enseignées à l'école. Dans les pays de colonisation française, cet enseignement est très récent. Il y a eu quelques tentatives volontaristes dans les années 7O : on parlait de littérature nationale, d'authenticité, mais il n'y a pas en Afrique francophone de grande littérature en langue nationale. Je n'en vois aucun exemple.
Le problème de la réception est donc particulièrement aigu.
Oui. Il s'agit d'une littérature qui est destinée à une minorité, et qui pour cette raison est hyper-valorisée. Cette situation génère des distorsions. Beaucoup d'écrivains africains en souffrent. Ce sont des noms qui comptent, qui sont au programme dans leur pays, et qui sont très mal reçus et très mal publiés en France. La langue française est leur patrimoine. C'est un objet qu'ils adorent, qu'ils magnifient, qu'ils défendent... et il n'y a pas un seul papier sur eux. J'appartiens à une génération qui connaissait déjà ces problèmes de réception : j'étais donc un peu plus armé. Et puis la réception, depuis quatre ou cinq ans, n'est plus la même. Il y a même parfois un côté exotique qui joue en notre faveur...
Vous arpentez un espace de dunes, de sables mouvants.Vous refusez délibérément de conclure.
Le fait que je ne conclue pas, que je ne m'appesantisse pas, est volontaire. On m'a dit que j'avais par moments quelque chose de didactique. S'il y a dans mes textes quelques aspects didactiques c'est qu'il s'agit de discours internes. Je suis effectivement un arpenteur, mais un arpenteur de l'éphémère. Je choisis la nouvelle qui est un art de l'éphémère. En écrivant ces deux recueils je voulais obtenir une vision kaleïdoscopique de Djibouti, aborder différents aspects : à certains moments j'ai travaillé sur le mythe, à d'autres sur l'histoire récente, sur l'oralité ou les contes.
Au contraire d'un Kateb Yacine, vous paraissez revendiquer la place du témoin, plus que celle du lutteur.
L'époque de Kateb était absolument autre. C'était celle de la conférence de Bandoeng. On pensait alors pouvoir ouvrir une troisième voie, afro-asiatique. Remarquez que Kateb a été marqué très tôt, à Sétif, par l'expérience de la lutte. On était avec lui dans la position du combattant. Il faut bien voir qu'il y a eu trente ans de médiocrité sous le F.L.N. : cela rejoint ce que je disais sur la violence insidieuse à Djibouti. Il n'y a pas de place aujourd'hui en Algérie, à Djibouti ou au Nigéria pour un Kateb Yacine. Ken Saro-Wiwa1, qui faisait la synthèse entre les arts et l'action politique, a fini à la potence. Soyinka et toute la classe intellectuelle nigérienne vivent à l'étranger. Mais il y a un exil intérieur, qui est beaucoup plus dur que l'exil extérieur. Beaucoup d'écrivains africains, dont on n'entend jamais parler en France, sont restés sur place. Ils vivent dans des conditions ignominieuses et en même temps ne veulent pas partir : ils s'imposent un double exil. On pourrait écrire une histoire de la littérature dans les geôles africaines. Je pense à quelques Somaliens assassinés : à l'écrivain Mohammed Djama Farah, qui a été tué par deux petits soldats parce qu'il n'était pas de la tribu du Sud, deux petits soldats qui ont dit : Celui - ci est un Issak , il n'a rien à faire à Mogadiscio.
Vous écrivez dans
L'Équateur du coeur : .. un être sans yeux (...) ne s'exprime que par flots d'images. Quand il veut décrire une ville , il signale d'abord une ligne d'horizon.
J'ai remarqué que l'écriture se faisait souvent par flots d'images et que je commençais chaque texte en posant une ligne d'horizon. Je crois que ça vient des paysages nomades. Je trace une ligne d'horizon, et j'essaye ensuite de danser sur cette ligne...
On a quelquefois le sentiment que vous vous contentez de préciser une intention. Le texte "Août 66" s'achève sur une promesse : J'avais un an . Est-ce que l'écriture d'un roman ne pourrait pas être un moyen de remplir la promesse?
Il y a un cliché qui veut que la nouvelle soit un genre liminaire, préparatoire, et j'étais un peu rebelle à cette idée-là. Ceci dit, comme je n'ai pas l'impression que les frontières entre les genres sont pertinentes, j'ai effectivement un roman en cours...
La nouvelle la plus violente de Cahier nomade est peut-être "Une affaire à vivre", où vous donnez la parole à une femme. Que répondez-vous aux Djiboutiens qui vous interrogent à propos de ce texte?
Je ne revendique pas totalement ce texte lorsque je suis à Djibouti, parce qu'il touche un fondement de la culture. Je minore sa signification. Je prétends que le personnage féminin est problématique . Il s'agit d'un texte très imagé. Le sujet que j'y aborde ne pourrait pas passer dans un langage simple : ça deviendrait pamphlétaire. Mais la métaphorisation est aussi une façon de se protéger. À Paris cette violence n'est encore que de la littérature - tant mieux d'ailleurs! À Djibouti elle peut prendre une force assourdissante. Il suffirait qu'il y ait une voix un peu autorisée qui se drape de la religion pour que ça devienne dangereux. J'essaye de faire comprendre aux Djiboutiens que s'il y a une résistance c'est que l'on touche à un point sensible. Mais je suis très heureux qu'on ne le comprenne qu'à moitié... (rires).
La narratrice d'"Une affaire à vivre" écrit, à propos des écrivains qui parlent du sort réservé aux femmes africaines : J'ai décelé l'imposture des écrivains mâles sussurant un remords qui dit mal la vie lézardée de leurs compatriotes , je leur préfère les mots fougueux de celles qui (...) hurlent par - delà les mots de la raison...
Il y a là une part d'auto-dérision : je suis un écrivain mâle qui se moque des écrivains mâles du tiers monde... Mais je pense à Nuruddin Farah, le romancier somalien. Il considère que la femme est la victime d'une société qui est déjà elle-même victime. Il propose une lecture philosophique et psychanalytique de ce problème. C'est aussi ce que font certains écrivains du Maghreb. La Répudiation de Boudjedra est à ce niveau-là exemplaire. Un texte de Driss Chraïbi, Le Passé simple, publié en 1954, a été au Maroc d'une violence inouïe, vécue à la sortie par la société entière. Même Tahar Ben Jelloun a fait quelque chose dans cette direction. Le travail d'Assia Djebar est de ce point de vue fondateur. Il y a chez elle aussi une posture, celle de la femme écrivain écrivant sur les femmes. Mais elle a gratté des petites choses sur la langue, sur les rapports entre maternité et langue, qui sont essentielles : elle parle de la langue maternelle , d'une langue des femmes qui serait en-deçà de la langue ; elle évoque même cette première langue qui était sur les pierres.... J'ai discuté de ces problèmes avec des Djiboutiennes. Je leur ai dit qu'il leur fallait assumer cette violence, qu'elles devaient la faire parler. Elles m'ont répondu : On ne nous laisse même pas fumer dans la rue , alors comment veux - tu qu'on aille aussi loin? Le dialogue n'était pas encore ouvert. Abdelkader Djemaï m'a dit un jour : OR( COMPARE On n'écrit pas impunément. Si tu écris quelque chose dans le tiers monde , on te le fera payer d'une façon , d )' une autre. D'autant plus qu'avec ce qui se passe en Algérie il suffit de publier à Paris pour être taxé de "laïco-assimilationnisme"! Les défricheurs d'inconscient comme Farah, Assia Djebar sont mis sur le même plan que le premier venu. Ça dénature tout le projet.

Cahier Nomade
Abdourahman Waberi

Le Serpent à Plumes
137 pages, 80 FF

1 Lire : Ken Saro-Wiwa, Si je suis encore en vie... Journal de détention, Stock, 1996.

Dimitris Alexakis

   

Revue n° 016
(juin-juillet 1996).
Commander.

Abdourahman A. Waberi


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Le Pays sans ombre    
Cahier nomade    
Moisson de cr?nes (textes pour le Rwanda)    
Rift routes rails    
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Le pays sans ombre
Aux ?tats-Unis d'Afrique    
Passage des larmes

 

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