Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros
Mehdi Belhaj Kacem
Interview
Il me semble toujours prendre les choses...


Mehdi Belhaj Kacem

par Pierre Michon



Tous nos interviews

Lors de son entretien au Matricule N° 9, le jeune Mehdi Belhaj Kacem n'accordait que peu de respect aux écrivains contemporains. Seuls échappaient à son jugement sévère Julien Gracq (" cette vieille Baderne " et Pierre Michon pour lequel l'hommage avait été appuyé. L'auteur des Vies minuscules a lu Mehdi Belhaj Kacem avec plus que de l'intérêt. Deuxième volet d'une correspondance aiguisée.

" Il me semble toujous prendre les choses par plus bas que le bas "

Pierre Michon : Vous lisant, on est doublement agressé -et réconforté : on est d'un côté violemment immergé dans ce temps que nous vivons, dans cette mosaïque barbare de marginalités exaspérées et redondantes qu'est notre monde; et on a en même temps l'impression d'être confronté à quelque chose de très ancien, la grande posture littéraire vaticinatrice, prophétique, un peu mégalo -cette hauteur énonciatrice qui fait Lautréamont ou Artaud.

La langue impeccable dont vous avez l'usage se déploie dans les charniers de l'être, sous les ponts, dans les boîtes et dans les trips. Pensez-vous que votre écriture (sa force, sa jouissance) naisse de la conflagration violente de ces inconciliables -de l'explosion de trente siècles de culture occidentale dans ce que vous appelez "le bourbier goth"?
Mehdi Belhaj Kacem :
Je dirais qu'à l'image du corps d'Irène Lepic ou de celui de son amie enfoncée dans un mauvais trip, le corps de l'histoire est gigogne ("L'histoire est un cauchemar dont j'essaie de me réveiller", écrivait Joyce dans Ulysse, et j'ajouterais : un cauchemar à tiroirs) : c'est d'abord dans les trente dernières années qu'on a pu voir exploser trente siècles de culture occidentale; puis ces trente années ont exemplairement exhibé toute leur gamme d'échecs et d'apories dans les années quatre-vingt et il m'a été donné d'observer de très près un remarquable échantillonnage humain de cette ignoble décennie, échantillonnage minuscule et pourtant là encore exhaustif dans sa présentation de ces "mosaïques barbares de marginalités exaspérées et redondantes qu'est notre monde". Je pense qu'on n'a jamais fini d'exfolier ces enveloppements successifs de siècles et de mois, de mois et de jours, de jours et de millisecondes, de peuples et de singuliers, de générations et de progénitures, de nations et de petits gangs, de macrocosmes et de microcosmes; bref cette structure ou pour mieux dire cette complexion organique gigogne de l'Histoire qu'on peut ainsi parcourir dans tous les sens, par exemple de la grande Histoire occidentale à la tribu goth et retour; d'où peut-être cette "mégalo" qui n'a en tout cas rien d'une "posture" car jamais, je dis bien jamais, je n'impose ni n'essaie d'imposer à qui que ce soit une quelconque supériorité de principe, ami ou ennemi, lecteur intelligent ou critique -aucune excellence en quelque sorte a priori face à ce qui m'entoure, face au monde et à autrui; au contraire il me semble toujours prendre les choses par plus bas que le bas, et ne pouvoir jamais commencer que par là, par l'étiage de la société, de la pensée, de l'écriture; cette mégalomanie je la perçois donc avant tout comme la plus extrême humilité puisque je ne me prévaux de rien en abordant aussi bien la vie que l'écriture et que la violente conflagration dont vous parlez est si violente pour la raison suivante : je ne fais rien d'autre que de jeter ce que je possède de connaissances historiques, philosophiques, littéraires, et surtout mes quelques capacités nerveuses et intellectuelles, dans ce que je vis, sans restriction d'aucune sorte, car c'est à mes yeux la seule utilité possible de ce corps de capacités et de connaissances : l'employer sans le moindre calcul, à corps perdu -seule façon d'observer ce que valent vraiment ces connaissanes et capacités. C'est tout le contraire de l'orgueil ou de la mégalomanie : m'offrir au monde à titre de cobaye et m'y noyer comme poussière au soleil, et de plus m'y noyer par le plus enfoui : plus que de la modestie, c'est d'un relativisme absolu qu'il s'agit.
En admettant l'existence d'une "mégalo", elle serait plutôt un symptôme, un effet secondaire du processus, et cette fois-ci au sens le plus psychiatrique du terme mégalomanie (mais qui montre à quel point la psychiatrie se trompe dans ses postulats mêmes) : le mouvement où je suis pris -peu importe que ce "je" se nomme Irène, Zombex ou Mehdi- peut m'obliger, non par devoir moral mais par réaction biologique incontrôlable, à m'investir intellectuellement, nerveusement et sexuellement (les psys de pointer leur museau fétide) dans quelque chose qui par ailleurs devrait m'excéder et nous excède tous de fait de toutes parts : l'Histoire ou la Société, le Cosmos ou le Temps; champs qu'on ne peut investir que par des processus d'ordre démentiel -par exemple la "mégalo", et je ne me retrouve absolument pas dans ce terme. Michel Foucault a admirablement montré que tout ce qu'on qualifiait de folie ne désignait jamais que les différentes limites historiques de la rationalité. Mais j'insiste une dernière fois sur le fait que c'est d'abord d'une extrême modestie qu'il s'agit : plus trivialement, on voit tant d'écrivains qui se croient partiellement ou totalement absous de travail parce qu'ils s'inscrivent dans la littérature, manière d'hagiographie plus ou moins accessible à tous, lors même que je n'attends rien de la littérature et ne veux rien en attendre, que la jouissance du travail en lui-même et pour lui-même -mais jamais le prestige littéraire sous quelque forme que ce soit; je suis trop relativiste, en somme, pour être réconforté par quoi que ce soit d'autre que le travail accompli à tout instant, dans la plus parfaite solitude : ni la gloriole littéraire présente, ni l'invocation de grands noms du passé, ni quoi que ce soit de ce genre. Seul le travail compte.

On vous lit dressé contre tous les clergés modernes, la bien-pensance généralisée -qu'elle soit majoritaire ou minoritaire, cultivée ou goth, petite-bourgeoise ou terroriste. Et, ce qui est plus rare, cette révolte est argumentée, avec une exaltation glacée. Ma question est naïve : cette merveilleuse connaissance de tous les ressorts sociaux, d'où vous vient-elle? De lectures, peut-être philosophiques? De votre biographie? Pouvez-vous en parler -vous faire connaître, en somme?
Il est extrêmement rare que je me reconnaisse dans une formule, mais j'aime beaucoup celle d'"exaltation glacée".
Cette connaissance vient en effet de tout ce que vous dites mais une fois de plus mis à l'épreuve d'une expérience concrète, comme si je jetais tout ce qui me vient de cette biographie et de cette lecture en pâture au troupeau goyh par exemple -et en apprenant à connaître ce troupeau en m'y exposant c'est lui qui finit par devenir ma pâture. Biographiquement, j'ai grandi en Tunisie jusqu'à l'âge de treize ans pour ensuite venir vivre en France; j'ai reçu ma première éducation à l'école tunisienne où l'écriture du français ne me fut enseignée que quatre ans après l'arabe, pour assez vite en faire ma langue d'élection, notamment quand mes parents m'inscrivirent au lycée international à l'âge de douze ans -et je passai donc de l'enfance très pauvre et populaire de l'école tunisienne à la très grande bourgeoisie (fils d'ambassadeurs ou de politiques) du lycée international, puis à la bonne bourgeoisie française du lycée où j'allais dès mon arrivée en France (Saint-Cloud); tout à fait par ailleurs, c'est immédiatement après une période très violemment asociale, dont rend compte 1993, que je me plongeai dans une forme non moins violente et extrême de sociabilité -le contexte décrit par Irène Lepic. Tout cela pour bien faire voir que j'ai constamment vécu dans des conditions de transhumances à répétition, qu'elles fussent de nature intérieure ou extérieure, géographiques ou morales, linguistiques ou autres, et toujours sur le mode du violent contraste et de la fracture; si j'ai parfois pu en souffrir très vivement je considère globalement cet état de fait comme une chance et désormais c'est moi-même qui m'emploie à maintenir cette dynamique éternellement transhumante de l'existence -et là peut-être réside la principale raison de cette "connaissance" qui vous intrigue : une pulsion dynamique qui m'est désormais infuse m'oblige d'une part à toujours tout remettre en perspective, où que j'aille et quoi que je vive, d'autre part à me faire tout percevoir sur le mode du glissement, du déplacement, de la fracture, de l'anamorphose, bref du constamment mouvant.

À tous ces clergés vous prétendez opposer une singularité qui est le corps propre, votre corps (et bien sûr on pense au dérèglement rimbaldien, ou à Artaud se faisant "un corps, qu'aucune puissance ne pourra plus entamer"). Ce corps libre, pourquoi doit-il s'aliéner -s'écrouer, diriez-vous- dans le corps qui écrit, dans la main à plume? En quoi l'auteur est-il ce "parasite inouï" de tous les consensus, que vous dites?
Ce corps est libre précisément parce qu'il envisage avec la plus grande franchise et frontalité cette dynamique d'aliénation permanente qu'est non seulement la société, mais toute l'existence; l'aliénation en elle-même ne me pose aucun problème puisque tout est aliénation, altération, glissement, subversion, métastase et métamorphose. L'écriture ne fait qu'en témoigner et dégager quelques lignes particulières de ce processus universel. Le problème qui se pose en général et au jour le jour est de distinguer à quel type d'aliénation on a affaire : une aliénation qui, en effet, fige et écroue? Ou alors une aliénation qui libère en dégageant quelques lignes et en les faisant fuir dans des courants inattendus? Une aliénation qui gangue dans une forme rigide, qui vous condamne à un aspect sans recours, qui vous dessine d'un trait définitif, ou alors une aliénation qui vous sauve de la fixation, de la personnalité univoque et sociologique, pour vous faire rejoindre les trajets, les fréquences, les frémissements dont la vie vivante est tissée? Voilà le type de questions que je me pose chaque jour, et pour l'heure l'écriture participe plutôt de la "bonne" aliénation c'est-à-dire qu'elle est un formidable moteur du travail si considérable que je dis; si un beau matin elle se révélait l'aporie de ce travail et marquait une chute dans la redondance et le gel des facultés, j'y renoncerais mais le plus simplement du monde, sans regret ni désespoir, sans emphase ni fuite au Harrar (soit dit en passant : j'aime bien Rimbaud mais il n'a jamais été pour moi un choc comparable à d'autres écrivains, Proust par exemple).
Parasite inouï, la réponse est contenue dans ma première réponse : ce n'est pas un parasitisme de l'écrivain mais de l'être qui, en s'y investissant comme le ténia l'entraille, soutire au monde tous les processus, courants, ressacs et séismes qui font l'homme pleinement vivant.
Ce n'est pas un parasitisme d'"écrivain" spécifiquement.

N'avez-vous pas peur que, par un retournement dialectique qui lui est propre, l'acte d'écrire vous interdise peu à peu cette liberté qui en était le principe, et vous écroue pour de bon dans la "proéminente prothèse" de l'oeuvre?
Même réponse que ce qui précède : si cela arrive, je prendrai sereinement les mesures qui s'imposent.

"Ce ne sont pas quelques adolescents tout de noir vêtus que je tiens à démolir, mais bien vous" -vous l'écrivez. Dans un entretien récent vous dites aussi qu'écrire et publier, c'est faire acte d'amour. Comment cette machine de guerre, cette jouissance massacreuse, est-elle aussi un acte d'amour?
Une réponse simple, et qui tiendrait moins de la froide raison que l'une de ces conversations d'ivrognes que nous pourrions, cher excellent Pierre, avoir ensemble, serait de se référer à la forme d'amour sado-masochiste -mais je formulerais aussitôt une définition toute personnelle de l'amour sade-mase : un amour moins fondé sur la dialectique maître-esclave, de tortionnaire à torturé avec consentement mutuel implicite, que sur une subversion permanente des rôles et des natures, une dynamique d'inversion qui saurait s'investir elle-même à tout instant, qui trouverait en elle-même les ressources d'opérer ses propres renouvellements et c'est par là que la destruction se révèle nécessaire, non par sadisme ou volonté de faire souffrir mais pour, en vertu de ce principe organique d'inversion, sauver l'amour de toute installation, de tout mimétisme, de toute projection phantasmatique qui enrouerait l'amour dans le pathologique redondant. Je pense ainsi que publier est vraiment un acte d'essence politique et amoureux : je ne publierais pas une ligne si je n'étais persuadé que quelqu'un, quelque part, se servira de ces simples communiqués que sont à mes yeux 1993 et Vies et morts d'Irène Lepic, comme réactifs puissants de ce processus d'inversion qui constitue à mon sens la forme la plus jouissive et raisonnable d'amour -et qui passe de fait par un tabassage en règle, une minutieuse destruction du conglomérat de repères, tics, appuis, prothèses, routines que constitue le lecteur en tant que tel -et je suis le tout premier de ces lecteurs.
Non pas brâmer à n'en plus finir qu'on aime vivre et qu'on ne vit que pour aimer, mais tester à n'en plus finir des modalités neuves de vie et d'amour, ne pas laisser des modalités se coaguler et se durcir pour ne pas s'y encroûter, pour ne jamais tomber dans la parodie d'amour sans cesse entérinée par la société, pour se garder de l'horreur de l'installation, du rancissement des facultés, de la mise en boucle du désir.

Pierre Michon

   

Revue n° 015
(février-avril 1996).
Commander.

Mehdi Belhaj Kacem


Livres sur le site
( signale un article critique) :

L' Antéforme
1993    
Cancer    
Vies et morts d'Irène Lepic    
Cancer    
Esthétique du Chaos
Society
L' Essence n de l'amour
Événement et répétition
L' Affect
Existenz, lecture d'un film
L'antéforme
Evidenz, n° 2 (De la ludicité)
Manifeste antiscolastique
L’ Esprit du nihilisme
Inesthétique et mimesis

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos