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Miguel Delibes
Interview
Delibes, gentleman de Castille


Miguel Delibes

par Christophe David



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Chasseur, pêcheur et romancie, Miguel Delibes est prophète en son pays mais très mal connu du public français. Verdier achève la publication de sa Trilogia del campo avec Le Chemin (1950).

Rencontrer Delibes, c'est un peu comme rencontrer Pagnol. S'il est quasiment inconnu en France, c'est un véritable classique en Espagne : Le Chemin, que publient aujourd'hui les éditions Verdier -45 ans après sa parution en Espagne et 35 ans après l'insuccès de la traduction que le très faulknerien M.E Coindreau en avait donnée chez Gallimard- y est inscrit au programme de tous les lycées.
Des écrivains de sa génération, R.J.Sender ou G. T. Ballester, que l'on ne découvre chez nous que ces dernières années, depuis la révélation au public français de C.J.Cela (1) par le Nobel en 1989, il est sans doute le plus régionalement ancré.

Il peut paraître curieux de voir quelqu'un prendre ainsi la défense de la Castille qui est plutôt synonyme de centralisme et de domination : n'est-ce pas elle qui a soumis l'Espagne et même l'Amérique? Mais, la Castille de Delibes, ce n'est pas Madrid, c'est la Vieille Castille, la région de Valladolid - rurale, pauvre et oubliée. Il l'a défendue comme journaliste pendant les 20 ans où il a dirigé le journal El Norte de Castilla puis comme romancier. Mais il ne faudrait pas aligner ce combat sur celui des Basques ou des Catalans : "Il n'existe pas aujourd'hui, en Castille, un profond sentiment régionaliste, pas plus qu'une conscience historique et culturelle profonde". Il s'agit seulement de rendre son image à la Vieille Castille, qui ne se reconnaît pas quand on l'identifie à Madrid. La Castille de Delibes, c'est la Castille des humbles - los humildes comme il aime à le répéter.
De visite à Paris pour la création théâtrale de La Guerre promise, d'après son roman, le Castillan a bien voulu revenir sur l'époque où, grâce au Chemin, il a su trouver la voie de son castillan littéraire.
Qu'est-ce que vous pensez aujourd'hui des deux romans qui ont précédé
Le Chemin? En gardez-vous quelque souvenir agréable?
Ce dont je me rappelle surtout c'est du prix Nadal que j'ai reçu pour La Sombra del ciprés es alargada. Ce roman était austère, pas assez développé, écrit dans une langue archaïque. C'est le genre de roman qu'écrit un jeune homme de 18 ans. Mais, j'ai commencé tard, à 26 ans, à l'âge où un auteur est déjà à peu près mûr. J'étais mal informé et j'avais peu de lectures derrière moi. J'aurais dû le laisser dans un tiroir comme de simples exercices et attendre.
La parution du Chemin fut un véritable événement en Espagne en 1950...
En effet, il fut très bien accueilli et il l'est toujours dans les pays où on le traduit. On se passionne partout pour les aventures de ces garçons. Sans doute parce que tous les hommes sont identiques jusqu'à l'âge de onze ans. La haine, l'ambition, toutes ces choses commencent après.
Comment se présentait le paysage littéraire espagnol à cette époque?

Il était aride, sec, assez sec. Baroja publiait ses derniers romans qui n'avaient plus la qualité des autres. Azorín publiait encore des recueils d'articles. Nous étions peu de romanciers et de plus il était très difficile d'être publié. Le Nadal était un peu comme un tribunal. On y était face à des juges qui offraient au lauréat la publication sur un plateau. Jusque dans les années 60, il était impossible pour un jeune romancier d'accéder à la publication sans le Nadal. Aujourd'hui la situation est différente, on édite des premiers romans.
Le prix Nadal était une sorte d'oasis...

Il avait la prétention de faire connaître de nouveaux noms et il a tenu ses promesses pendant ses 15 premières années. Le premier Nadal, c'était Carmen Laforet (2), une jeune femme inconnue qui arrivait des Canaries. C'était un prix réservé à des écrivains inconnus et il luttait pour garder cette indépendance. Ce qui n'est pas allé sans susciter des inimitiés. Tous les grands noms du roman espagnol pendant 15 ans sont passés par le Nadal.
La légende veut que vous ayez écrit
Le Chemin en trois semaines?
Oui, à raison d'un chapitre par jour. J'avais décidé de faire des chapitres de 15 feuillets. Je ne savais pas combien j'en ferai. J'ai respecté la contrainte sauf pour les chapitres 2 et 3 où je décris le village. Ils sont un peu plus courts. Il n'y avait pas matière à faire plus et ce n'était pas la peine de les gonfler. Il est paru tel quel.
Le Chemin
a été plus facile à écrire que vos deux romans précédents...
Bien plus facile. Les autres romans portaient un déguisement littéraire. L'écriture du Chemin a été spontanée, naturelle.
Vous avez senti que vous aviez trouvé votre... chemin ?

Oui, je sentais que j'avais trouvé ce que je cherchais. La simplicité, le poli et la clarté de la langue castillane. Enfin, je croyais l'avoir trouvé. J'ai travaillé à m'en rapprocher encore dans mes romans suivants. Mais, j'avais trouvé la voie dans Le Chemin.
Le Castillan et la Castille jouent pour vous le rôle d'un idéal esthétique...

Le Castillan, c'est le meilleur espagnol parlé dans le monde. Sans accent, sans artifices. J'ai toujours eu comme objectif d'écrire et de décrire la Castille. Tous mes romans sauf Diario de un emigrante, dont l'action est située au Chili, se déroulent en Castille. Mais, l'émigrant en question est un Castillan qui ne rêve que d'une chose : revenir en Castille. (Rires)
Il y a beaucoup d'enfants dans vos romans. Avez-vous déjà écrit pour les enfants?

Ecrire pour les enfants, c'est souvent prendre une voix de fausset, une voix de grand-mère. (Rires). J'ai écrit des contes Tres pajaros de cuenta, sans prendre ni voix de fausset ni voix de grand-mère. Mais j'ai beaucoup écrit sur des enfants. Il y en a dans la moitié de mes romans : La Sombra del ciprés, El Camino, Los Santos inocentes, Sissi, mi hijo adorado... L'enfant est quelqu'un de très important à qui on ne donne pas l'importance qu'il mérite. Comme personnage de roman, il a plus d'intérêt pour moi qu'un adulte. Il a en lui le mystère de son destin, il n'a pas encore réduit le monde aux quatre murs de son bureau. L'enfant rend possible plus d'amplitude et de beauté.
Les enfants lisent
Le Chemin en Espagne?
Oui, vers 16 ans. Il est inscrit au programme des lycées. Mais, ils le trouvent en général inachevé. Ils se demandent si le héros, Daniel, est allé en ville... On leur propose souvent comme exercice d'imaginer la suite du roman. C'est avec ce roman que les Espagnols découvrent mes livres. S'ils accrochent, ils lisent les autres.
Comment vous situez-vous face au réalisme d'une Pardo Bazan ou d'un Galdos?

Je crois que nous n'avons plus rien à voir avec eux. La guerre a ouvert une parenthèse. Pour eux, l'auteur est une sorte de Pharaon qui dispose de ses personnages. Tout cela disparaît avec la guerre civile. J'avais 17 ans quand elle a fini. J'appartiens à la génération de Cela et de Carmen Laforet. Je définirais mon style comme un réalisme poétique, magique dans certains romans. Le roman espagnol prend maintenant ses distances avec le réalisme, il tend vers plus de volatilité.
Quand
Le Chemin est sorti, on vous a comparé à Steinbeck...
A l'époque, je n'avais rien lu de moderne. J'avais lu Dostoievski, Dickens -c'est tout. Je me suis mis ensuite à lire Steinbeck, Hemingway, Dos Passos, etc. et c'est effectivement de Steinbeck que je me sens le plus proche. C'est le romancier des humbles. Ce que que je préfère dans son oeuvre, ce sont les romans courts, pas A l'Est d'Eden ni Les Raisins de la colère.
Qu'avez-vous fait pour la Castille comme écrivain et comme journaliste?

J'ai dénoncé une situation qui, malgré tout, continue d'être celle de la Castille. La Castille, aujourd'hui, vit des subventions de l'Union européenne. On nous donne des subventions pour ne pas cultiver la terre, pour tuer des vaches ou encore pour protéger les loups. Notre terre donne 2000 kilos de blé par hectare. En France, vous en produisez 5000. Notre terre est mauvaise, notre ciel est mauvais. La récolte est mauvaise même si c'est une bonne année. La dernière directive de l'Union européenne nous demande d'arracher la vigne. En Castille il y a un proverbe : "Buen vino, cepa añeja" ("A vieille vigne, bon vin"). Nos vignes sont centenaires et donnent un vin excellent, mais elles n'en donnent qu'un litre par pied de vigne contre dix en France. Aujourd'hui, la Castille est toujours une région pauvre, en crise.
On a dit de vous que vous aviez arraché la Castille à la Génération de 98 et à Machado en particulier pour la rendre à elle-même, que vous aviez
"desnoven-tayochizado" la Castille...
Ils ont esthétisé la pauvreté castillane, moi j'ai fait de la sociologie dans mes romans.
On peut faire de la littérature avec de la sociologie?

Bien sûr, on peut décrire des types, des modes de vie.
Qu'est-ce qui a changé dans le paysage littéraire en Espagne depuis la mort de Franco?

Pour ce qui est du roman, il y a eu une explosion d'auteurs. Mais, on ne peut encore pas dire qui seront les grands auteurs de cette génération. Pour ce qui est du théâtre, c'est une catastrophe. Il n'y a pas d'auteurs, pas d'acteurs ni de public. Pourquoi? A cause du prix des places. Une place de théâtre coûte 2500 pesetas (environ 100 francs). C'est trop cher pour le niveau de vie espagnol. Résultat : personne n'écrit pour le théâtre et les acteurs travaillent pour le cinéma ou pour la télévision.
C'est la raison pour laquelle on adapte des romans pour le théâtre...

J'ai adapté Cinq heures avec Mario,La Hoja roja et maintenant Las Guerras de nuestros antepasados. Ce sont des romans qui peuvent être adaptés au théâtre. Leur action est limitée dans le temps et dans l'espace. Mais, je ne vois pas quel autre de mes romans pourrait être adapté au théâtre.

(1) C.J. Cela, auréolé de son prix, déclarait en 1989 que seul Delibes en Espagne aurait mérité cette récompense.
(2) Née à Barcelone en 1921, passe son enfance et son adolescence aux Canaries, elle obtient à 22 ans le prix Nadal 1944 avec son premier roman Nada. Le second La Isla y los demonios ne paraît qu'en 1952 et une oeuvre abondante suivra. Elle est un peu aux années 50 espagnoles ce que Françoise Sagan est à nos années 60. Aucun de ses romans n'a été traduit en français.

Christophe David

   

Revue n° 010
(décembre 94-janvier 95).
Commander.

Miguel Delibes


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