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Nescio
Intemporels
Farniente mode d'emploi

Les intemporels
Nescio

par Didier Garcia



Tous nos intemporels

crivain économe, Nescio (1882-1961) a laissé un volume de récits : ses antihéros attachants y pratiquent l'art de vivre au ralenti.

Nescio : en latin, je ne sais pas. Tel est le pseudonyme, pour le moins surprenant, derrière lequel le très hollandais Jan Hendrik Frederik Grönloh, dit Frits Grönloh, a dissimulé sa véritable identité. D'autant plus surprenant qu'il n'était pas vraiment homme à ne pas savoir, lui à qui l'on confia pour plusieurs années la direction d'une compagnie d'import-export...
Après tout, peu importe : son oeuvre littéraire fut d'abord celle de Nescio, et elle le resta jusqu'aux années trente. Une oeuvre, c'est d'ailleurs beaucoup dire : trois ou quatre récits, réunis en un volume qui lui valut un beau succès, puis quelques textes en prose, puis plus rien, ou seulement quelques notes, des notations prosaïques sur des lieux de villégiature, publiées trente-cinq ans après sa mort sous le titre Journal de lecture (400 pages encore en attente d'une traduction française), et qui, à l'époque, firent sensation dans le monde des lettres. Quant à Le Pique-assiette et autres récits, il réunit donc l'intégralité de ses textes narratifs, écrits entre 1909 et 1943.

La plupart des personnages de Nescio sont des jeunes gens de 19-20 ans, des traîne-misère qui croisent dans les rues des messieurs importants, remplis de pensées importantes, et affublés, on ne sait pourquoi, de chaussures jaunes. Des jeunes persuadés qu'agir ne rime à rien, et qu'il est bien plus sage d'attendre ce que Dieu a en réserve pour chacun. Ne rien faire (activité purement taoïste), voilà qui laisse du temps pour penser, se nourrir d'espoirs (privilège de l'âge), et imaginer pouvoir un jour étonner le monde.
Des idéalistes donc, dont le modèle serait un Henry David Thoreau devenu citadin mais toujours ému par les beautés de la nature ; des âmes bohèmes tentées par l'art, habitées par des préoccupations qui touchent à l'art en général. Et mieux vaut le toucher de loin, car le Dieu de la Hollande, qui considère sa création avec un étonnement plein de malveillance, se montre peu amène envers ceux qui y vont voir d'un peu trop près, comme ce mâche-laurier capable de vers où la sensibilité parle toute pure : " Combien tristement clopinent les heures aux semelles de plomb " (à le lire, on se dit qu'en effet ne rien faire à du bon). Ces Titans en herbe, pour reprendre un titre du recueil, sont finalement beaucoup plus herbe que Titans. Des farfelus tout au plus. Ainsi Japi, le pique-assiette du récit éponyme. Contrairement aux autres, il a pour lui le mérite de l'honnêteté : s'il confesse n'être rien, mais alors rien du tout (entendez même pas poète, et même pas peintre), il le prouve, le démontre par la pratique. N'être rien, voilà qui l'exonère de faire quelque chose, et encore trouve-t-il qu'il en fait trop, lui que sa condition d'humain contraint aux manger et dormir. Aussi se laisse-t-il, une fois débarrassé de ces corvées quotidiennes, à regarder passer les voitures, les jolies filles, les badauds (parmi lesquels surgit un homme " d'allure chrétien-historique "), demeurant parfois des heures en arrêt devant l'eau d'un fleuve, d'une rivière ou d'une mer, peu importe pourvu qu'il y ait de l'eau et que son regard puisse s'y noyer. Le type un rien écornifleur, qui s'invite chez vous, réclame le gîte, se réveille bien avant vous et vous rafle le peu de pain qu'il vous reste. Et s'il se suicide en tombant d'un pont, c'est presque malgré lui : on peut imaginer qu'il a seulement voulu descendre.
Dans ces récits, on rit souvent, non pas que ce soit drôle, loin s'en faut (donner sens à sa vie reste une affaire douloureuse) ; ce qui amuse, fait sourire, c'est le ton, une désinvolture qui surprend toujours un peu, une ironie plutôt prompte à s'exprimer, ce Dieu de la Hollande souvent bougon qui traite son monde avec condescendance, et les pensées des personnages, qui tournent quand même souvent à vide, parfois si plates et si profondes qu'elles rappellent celles des créatures de Beckett. On y rit aussi de la manière dont l'auteur malmène le récit, n'hésitant pas à l'interrompre pour évoquer son épouse, laquelle recopie ses manuscrits et s'étonne parfois des comportements cavaliers de certains personnages.
Les lecteurs qui apprécient les intrigues bien ficelées resteront sur leur faim : ici, pas ou peu d'histoires, pas d'anecdotes. Ce qui prime, c'est l'introspection, celle qui permet de saisir les reflets d'une destinée, celle qui s'active lorsque le présent met ces antihéros en contact avec ce que la nature a de plus accompli et de plus mystérieux. Devant un coucher de soleil ou l'arrivée de l'automne sur les grands châtaigniers, ils sont tous un peu Nescio : ils ne savent pas (ni expliquer leur émotion, ni rendre compte de telles beautés). L'extase n'est sans doute jamais bien loin dans ces rares moments privilégiés ; reste hélas ! que ces instants ne durent pas : il se trouve toujours un fâcheux pour vous détourner d'une rêverie. Quand ce n'est pas une femme. Une femme, c'est encore pire : il peut vous venir l'idée de la suivre, de vous agiter en pure perte, et tomber dans le désir. Redevenir bêtement humain.

Le Pique-assiette
et autres récits

Nescio
Traduit du néerlandais par Danielle Losman
Gallimard
208 pages, 17 e

Didier Garcia

   

Revue n° 071
(Mars 2006).

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