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Égaré oublié
Les chemins sinueux d'un étrange mandarin




par Eric Dussert



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René-Louis Doyon fut un extravagant lettré. Éditeur failli, critique mordant mais érudit, il laisse une oeuvre parfois brouillonne dont le style chantourné est inoubliable. Il meurt en 1966, après une chute. Parcours exemplaire.

Le cas de René-Louis Doyon est exemplaire du paradoxe des ratés qui oeuvrent comme des forcenés, avec talent parfois, sans jamais infléchir le destin. Né le 2 novembre 1885 à Blida (Algérie), Doyon fut lucide cependant et s'est peint en "candidat parfait aux épaves". (Géronte aux assises, 1932). Esprit curieux et vigoureusement non-conformiste, il se déclare battu mais, bretteur, ne sait pas éviter les débâcles dont les plus profondes sont un mariage désastreux, des amitiés sabotées, de vives polémiques.

. Quant à son oeuvre personnelle, elle est inégale. Son roman Le Baiser du retour a par exemple motivé ce commentaire terrible et drôle de son ami Joseph Bollery : "Baudelaire écrivant du Jean Aicard ou Flaubert du Georges Ohnet ne me causerait pas une déception plus pénible... Je verrais mon père, tendrement aimé et passionnément vénéré, bégayer tout à coup et faire des petits pâtés avec du sable que je ne serais pas assommé davantage." C'est aller vite que de laminer ainsi ce lettré curieux, fin, audacieux dont le style chantourné est parfois gouleyant, souvent admirable.
En 1925, Doyon détaille ainsi sa méthode : "Ni plan, ni brouillon, ni note, ni références; j'enfante dans la fièvre (...) sans souci d'esthétique, d'éthique, de morale ni de public.(...) J'aime à la conception et, en vrai mâle, j'oublie mes enfants. (...) Ses bonnes pages ne manquent pas -notamment dans les croustillants Mémoires d'homme, souvenirs irréguliers d'un écrivain qui ne le fut pas moins (1953). Et puis il fit bien un métier d'éditeur qu'il concevait avec grandeur en travaillant avec les meilleurs typographes de son temps (Audin, Coulouma, Nypels) et mit à ses travaux sur Rictus, Tillier ou Péladan une verve et une érudition que l'on retrouve dans les Livrets du Mandarin qu'il rédigea seul entre 1923 et 1963.
On ignore la raison pour laquelle Doyon choisit en 1910 la dignité exotique de "Mandarin" mais on sait qu'il fit parler de lui assez tôt. En Algérie d'abord où ses aspirations paraissent étranges. L'enfant aime avec passion la musique, le théâtre et aborde à quinze ans la religion catholique. À "l'audition d'une messe chantée mon adhésion devint impérieuse au chant de la Préface (...) Je n'avais pas compté ma famille, ma mère, les préjugés ni mesuré mes propres possibilités. Le résultat fut une suite de catastrophes." Il renonce au métier d'instituteur, s'engage dans des travaux dilatoires, "grossoyant chez un notaire, représentant d'un vain commerce, étouffant partout; j'allais même jusqu'à demander à un forgeron de me laisser apprendre son métier! (...) toutes les portes et elles étaient peu nombreuses demeuraient closes." Pour passer le temps, il compose poèmes, chroniques, billets d'humeur qu'il place dans les journaux algériens avant de se préparer à la vie religieuse.
En 1908, à l'issue de son séjour au collège jésuite de Salussola (Piémont) -il en gardera le goût des lettres latines et des amphigouris mystiques-, Doyon regagne Marseille où il vit l'expérience relatée dans La Mise au tombeau (Éditions du Cardinal, 2000). Son destin passe au bras d'une jeune fille de vingt ans, Marie-Louise, qui meurt durant l'hiver 1909 après avoir épargné le cloître à son "amant mystique". Comme Huysmans ou Zola, il a été dégoûté par le spectacle de Lourdes. Petit bonhomme rondouillard à damner les provinciales, le Mandarin rejoint le siècle, donne des conférences et orne son chef de chapeaux à plumes. Garante de son statut d'écrivain : une cape violine qu'il ne quitte pas. Monté à Paris, il est d'abord gratte-papier pour les industries Schneider puis entre chez l'éditeur Eugène Figuière qui publie ses proses à l'occasion mais l'emploie à vil prix comme garçon de course puis au poste de secrétaire d'édition. Situation peu glorieuse. Vient la guerre. Réformé pour raisons de santé, il tente de rejoindre le front en tant qu'infirmier. Nouvel échec, riche de promesses celui-là : en novembre 1917, Doyon fonde la galerie de la Madeleine une librairie-salon de lecture, "La Connaissance", doublée l'année suivante d'une maison d'édition.
Le premier livre paraît le 25 février 1919 : c'est Le Cachet d'onyx, suivi de Léa de Barbey d'Aurevilly. L'aventure éditoriale durera dix-sept ans sous la devise "On se lasse de tout excepté de connaître" qui ornera les vingt-six fascicules de la revue La Connaissance (1920-1922) et près de deux cents ouvrages dont de remarquables réalisations. En 1920, un recueil anonyme d'interviews imaginaires, L'Horizon débridé, révèle au monde parisien un joli brin de talent, le sien. Mais le rêve sera brisé lorsqu'un ambitieux Port-Royal de Sainte-Beuve en dix tomes conduit à la faillite de 1933. Le mécanisme de la déchéance est enclenché.
Pour survivre, Doyon vit de petits travaux. Employé à l'occasion par Robert Denoël, il est engagé par l'éditeur en 1937 au titre de secrétaire général. Le temps de croiser Luc Dietrich et il est licencié en 1938 pour des raisons inconnues. À cinquante-trois ans, son destin est scellé. Il trouve encore un emploi de "chômeur intellectuel" à la Bibliothèque nationale durant la guerre mais en est chassé pour avoir eu des mots, relayés par ses Livrets du Mandarin, avec un conservateur. Assisté un temps par son ami bibliophile Paul Marteau qui disparaît dans les années 1950, le Mandarin sera réduit aux expédients et à l'attente. Son épouse disparaît le 7 décembre 1959, sa bonne en 1961. Il reste seul dans la misère jusqu'à ce que son "filsque spirituel" Jules Roy avec lequel il s'était brouillé ne lui revienne. Trop tard. À la demande de Roy, Malraux accorde une bourse à celui qui fut son premier éditeur. Il n'en profitera pas. René-Louis Doyon tombe dans la rue près du Métro Saint-Paul à Paris le jour de la Toussaint et meurt dans la matinée du 10 novembre 1966 à l'hôpital de La Pitié. La conclusion de sa Mise au tombeau aurait pu lui servir d'épitaphe : "Notre vie est une assez douloureuse merveille".

Eric Dussert

   

Revue n° 038
(Mars-mai 2002).

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