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Le canard de Pavlov




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Quelques jeux de société pour modifier les mauvaises " habitudes linguistiques ".

Langage dit des banlieues ou des cités : en penser quoi ? L'auteur de ces lignes avoue qu'il n'en a pas de connaissance directe, qu'il fait un peu comme tout le monde intra muros, se contentant des médiations autorisées lexicographes gourmands, institutionnels en mission, transfuges des blocs qui composent une ethnologie plus ou moins souriante. Dans certains livres d'images, l'autochtone banlieusard semble voué au devenir Debbouze : vivent ses acrobaties de bon sauvage, sa science des rythmes et des maladresses. Selon d'autres sources, la réalité serait moins colorée : " Vivre avec quatre cents mots ", annonce lugubre Le Monde du 19 mars.

Acceptons de bonne grâce les calculs qui viennent justifier le titre (350/400 = capital lexical moyen de l'Homme des Banlieues ; 2000 = capital lexical moyen de l'Homme du Monde, youpi), passons sur de nombreux présupposés (poser un lien nécessaire entre " carence orale " et " violence physique ", c'est oublier qu'on peut maîtriser l'imparfait du subjonctif et distribuer des claques). Venons-en tout de suite à la radiographie du terrain, comme on dit. Dans cet article, est décrit l'Espace adolescents de Grenoble. Sous la tutelle du Comité dauphinois d'action socio-éducative (le Codase...), les éducateurs y entreprennent d'enseigner le bon français. En ajoutant des mots ? Non pas, ou pas tout de suite, car il s'agit d'abord d'en enlever certains ceux " des cités " : " Nous essayons de les en détacher, le plus souvent par l'entremise de jeux ", explique une éducatrice. Aïe : le ludique qui pointe son nez, et l'on peut être sûr que quelque chose de terrible se prépare, entre sadisme psychologique et imbécillité pure. Ça ne rate pas : " À chaque fois, par exemple, qu'un jeune emploie l'expression "sur ma mère", nous prononçons immédiatement devant lui le prénom de sa mère, ce qui a pour effet de le déstabiliser ". Facile de comprendre pourquoi : du bout des escarpins assermentés, on marche sur sa langue maternelle ; et puis, pour que la fête soit complète, on écrase les talons sur le-prénom-de-sa-mère. Mais il y a mieux encore. " Quand un autre lance "sur le Coran" à la manière d'un juron, nous lui faisons reprendre sa phrase en remplaçant "Coran" par "canard" "... Coran, canard, Coran, canard : substitution merveilleuse, si logique, si pertinente. Imaginez la tête du jeune, son horizon qui s'éclaircit, son doux désir d'intégration : Mahomet coin coin, accorde-moi un DEUG de psycho, je jouerai moi aussi avec les mots.
On pourrait promener là-dessus un regard désabusé. Marianne n'en est certes pas à ses premières brutalités, elle qui, un temps, écrivait Il est interdit de cracher par terre et de parler patois aux murs des préaux. Mais l'interdiction vaut toujours mieux que le dressage ; qui plus est, nos modernes conditionnements ne se justifient même plus d'un idéal d'unité républicaine. Ils se contentent d'agiter le chiffon de l'insertion professionnelle. " On voit souvent, dans nos structures, un jeune prendre le téléphone et demander abruptement : "Allô ?... C'est pour un stage." À l'autre bout du fil, la personne doit alors deviner que son interlocuteur est un élève de troisième et qu'il sollicite un stage de découverte ", relate la " directrice du centre de prévention spécialisée du Codase ". Pour illustrer l'appauvrissement de vocabulaire, c'est un bien piquant exemple qu'elle choisit : on sait que ces prétendus stages de découverte ne répondent qu'au désir déplacé d'ouvrir l'école sur la vie entendez : l'entreprise , et qu'à proprement parler on n'y découvre rien, si ce n'est le bonheur de travailler gratis. " Solliciter un stage de découverte " constitue donc une formule curieusement précieuse et singulièrement mensongère. S'il n'est de bon indien que l'indien mort, il n'est peut-être alors de bon français que celui qui ment.

Gilles Magniont

   

Revue n° 063
(Mai 2005).

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