Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Chroniqueur
Le petit rapporteur




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Un Patriot Act bien de chez nous, ou l'art d'assommer les pauvres.

Dernière réussite en date de Jean-Christophe Rufin (médecin, président d'Action contre la faim, Goncourt 2001) : avoir été missionné pour rédiger un rapport " sur la lutte contre le racisme et l'antisémitisme " qui fut rendu en octobre et valut à son auteur les félicitations des plus hautes instances de l'État. On comprend aisément pourquoi. La prose de Rufin singe le discours du Maître : elle ne cesse d'enjoindre, d'interdire et de criminaliser sous couvert d'oeuvrer pour le bien public.
Il est facile de reconnaître les inflexions de cette vox republica contemporaine. Elle tonne, enfle, monte jusqu'au ciel des grandiloquences : les principes introductifs du rapport annoncent qu'il s'agit de " défendre le système démocratique ", de " préserver l'existence de la démocratie ", d'assurer " la survie du système démocratique ", de s'opposer aux " menaces fondamentales à la civilisation démocratique "... Bref, " la démocratie doit se protéger " au bout d'une demi-page, à ce stade de scansion et d'emphase, qui serait encore assez obtus pour en douter ? Il y a donc un danger, ou plusieurs ; pour les identifier, la voix baisse d'un ton.

Toujours ferme mais déjà sereine, elle emprunte la froideur métallique des sciences, distinguant " l'antisémitisme par pulsion " de " l'antisémitisme par stratégie " de " l'antisémitisme par procuration ". Raffinons ainsi les classements, comme au temps glorieux de l'Inquisition, laquelle prévoyait toujours un article pour fonder votre culpabilité. Et pour remplir les cases mises en ordre, inventons au besoin certaines catégories. Le rapport stigmatise l'" antisionisme radical ", forme " subtile " d'antisémitisme par procuration devant être passible des tribunaux ; certains ont remarqué que c'était là établir un délit d'opinion, mais ils n'ont pas relevé avec quelle rouerie Rufin travestit ses analyses. Il évoque l'" antisionisme radical " : cette formule n'a aucun sens, car on voit mal comment l'antisionisme c'est-à-dire le refus de l'idéologie sur laquelle s'appuie l'État d'Israël comporterait des degrés. Mais parler de radicalité permet d'introduire l'idée d'une frange extrême, et donc de l'excès, de la dangerosité, de l'intégrisme qui sait ? Même duplicité du discours lorsqu'il s'agit de nommer un autre ennemi de la démocratie, ces " jeunes irresponsables des quartiers difficiles ". Que de contournements sociologiques suintant le mépris : le " bricolage identitaire propre à la culture de la pauvreté " constitue en ce sens une expression délicieuse, et l'on ne peut que s'extasier de certaine périphrase suave où est révélé un antisémitisme d'importation (nouvelle sous-catégorie, donc) chez des " jeunes issus de familles originaires de pays où l'antisémitisme est banalisé " on n'avait jamais dit arabes en autant de mots.
Quelques gracieusetés phraséologiques plus loin (" dimensionner la réaction publique ", prévenir " l'anesthésie victimaire ", appliquer les " règles républicaines du vivre ensemble "), une fois dévidé l'écheveau des vérités transcendantes (car qui n'a plus d'arguments dicte : il y a des raisons historiques " évidentes ", des faits sociaux non moins " évidents ", des phénomènes " dont il faut reconnaître en soi l'existence "), il ne reste plus qu'à conclure sur une sublime alternative : " Soit les jeunes issus de l'immigration font le choix des valeurs républicaines (...), soit ils rejoignent divers mouvements radicaux qui prêchent la guerre contre l'Occident ". Voilà qui a le mérite de la clarté. La voix reprend de la hauteur, on jurerait qu'elle émane d'un haut-parleur orwellien.

Gilles Magniont

   

Revue n° 059
(Janvier 2005).

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