Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros
Chroniqueur
Crypto-schmilblick




Tous nos chroniqueurs

Pouvons-nous tolérer la violence des mots d'ordre révolutionnaires ?

Jouons, c'est l'été.
Il s'agira ici d'observer une simple phrase, récemment portée aux banderoles des " forums sociaux " ces réunions informelles qui se multiplient ci et là, afin d'envisager les modalités d'un monde-qui-ne-serait-pas-une-marchandise. L'Esprit Malin du Matricule s'est mêlé d'effacer un terme dans cette phrase, et puis de le remplacer par le substantif truc. Au lecteur, alors, de deviner ce qui se cache derrière ledit truc. Allez, on y va :

" UN AUTRE TRUC EST POSSIBLE "

Rendez vos copies. Peu importe votre réponse : quelle qu'elle soit, vous avez perdu. Car c'était un piège odieux.

Pas le moindre monde à se mettre sous la dent, aucun hypothétique avenir dans le placard, rien qui se cache derrière le truc aux étoiles. En réalité, la phrase n'a pas été modifiée d'un iota. C'est bien ce slogan-là, tel quel, qui, parmi d'autres, surplombait les forums. " Un autre truc est possible " : une telle indigence accable mais ne surprend pas. Car l'essentiel des discours émanant de la mouvance altermondialiste (ATTAC, AC ! et autres sigles) opère une remarquable décoloration du langage. Très peu d'images, mais qu'on répète à satiété, de sorte qu'elles se vident de leur sang (voir l'omniprésente marchandise, repoussoir obligé de l'Éducation, des Arts et des Lettres) ; l'abandon des oppositions frontales, au profit d'une expression qui s'affiche nuancée (on sait qu'anti devint alter, décourageant alors tout appétit de casse) ; le contournement systématique des éloquences, ce qui veut dire qu'elles sont jugées suspectes : ne trahiraient-elles pas certaine position archaïque, voire des nostalgies honteuses d'action directe, paix à leurs âmes embastillées. À la déchetterie, donc, le grand soir, les patrons et la lutte des classes. À la terrasse des verts cafés, on leur préférera frêt, homophobie et développement durable : des vocables raisonnés, très démocratiquement élus et exempts de tout pathos simplificateur. Gauche, Raison et Modernité se rejoignent enfin.
Évidemment, on s'achemine ainsi dans un bâillement vers une nouvelle phraséologie, tellement acharnée à ne plus rien connoter qu'elle se borne à exprimer ses seules frilosités. Ironie du sort : arborant une morale de l'exactitude, mais plus certainement motivé par la recherche du consensus, le prétendu discours réaliste s'éloigne toujours un peu plus de ce qu'il prétend représenter. Le monde avait déjà de bien vagues contours, le truc n'a plus aucune figure. Il se contente de nous cligner de l'oeil, euphémisation souriante et régressive moi vouloir truc , substitut générique indépassable quoi après le truc ? quoi de moins que le truc ? L'excitation, sans nul doute, va gagner les masses : elles qui frétillaient déjà de militer pour des contradictions (gloire au commerce équitable, impeccable oxymore dont se gargarisent main dans la main petites assos et grandes surfaces). Les voilà maintenant invitées à défiler pour ce qui n'a plus de nom. L'été s'annonce chaud.

Gilles Magniont

   

Revue n° 055
(Juillet-août 2004).

    agrandir
Commander.

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos