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Chroniqueur
Voleurs de nom




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Pourquoi s'embarrasser du patronyme ? Tout est bien plus simple quand on devient familier.

C'est un plateau de télévision, avec entre autres un présentateur (Marc-Olivier) et un acteur (Lambert), et voilà que l'un en vient à solliciter de l'autre, comme s'il était dépêché pour marcher sur des oeufs, un " mot " sur " Marie ". Peut-être est-ce l'effet des manières cauteleuses, de cet air de componction qui parachève l'interview : on s'avise tout à coup d'un truc bizarre, d'une manière de parler qui n'a rien d'ordinaire. " Marie " : ils sont nombreux l'Avocat, des journalistes, un peu tout le monde à désigner ainsi l'actrice depuis sa disparition. Juste le prénom. C'est l'usage avec les intimes, les collègues, ceux qu'on croise, les proches des proches ; mais Marie Trintignant, il faut bien l'avouer, nous ne la connaissions en aucune manière.

Il n'y a rien là que de très normal, et de très humain, objecterait Marc-Olivier. Prenez en compte l'ampleur du drame, ses accents de tragédie ; il faudrait avoir le coeur bien froid pour ne pas s'abandonner à un élan d'affection. Il s'agit ici de dire notre attachement et donc notre proximité. Autant alors utiliser des mots très simples, et même en enlever certains. Bien sûr, comme sur la une des journaux à scandale (Estelle : l'horrible cauchemar, L'amour retrouvé de Patrick...), ça revient un peu à envoyer les violons : mais bon, le désastre est tel, on ne va pas finasser.
Finassons quand même un peu. Qui sont-ils, par les temps qui courent, les heureux élus ceux dont on se permet d'effacer ainsi le nom ? À ma gauche, non loin du jardinet, les enfants perdus : juste leur prénom, de temps à autre relevé d'un adjectif, et il s'agit alors d'adopter insensiblement la position du guetteur, de partager l'angoisse et la colère, comme un membre de la famille ou un voisin. Gregory et Marion, ce sont nos enfants, ou presque. À ma droite, tout près du troquet, les immigrés retrouvés : juste leur prénom, parfois son affectueuse déformation, et il devient licite de trinquer en camarade, d'administrer, comme l'écrivit Maurice, qui semblait pourtant si peu démocrate, l'une de ces " grandes claques dans le dos qui font réapparaître la fleur de lys sur l'épaule des forçats ". Jamel et Zizou, ce sont nos copains, ou tout comme. Qu'en est-il alors de Marie ? À proximité des associations et des manifestantes, sur le chemin du tribunal, c'est maintenant notre cause qu'il s'agit de défendre. Et le prénom, dans sa noble simplicité, peut y aider. Passé dans toutes les bouches, il délivre certaines saveurs anciennes (le virginal, l'innocence, la sainte) ; il n'est pas inutile, dans le discours, de le faire figurer non loin d'un état-civil par trop inexpressif : Bertrand Cantat pour son public, Bernard Cantat pour Georges-le-très-informé, qu'importe.
La familiarité déplacée obéit donc à une stratégie d'appropriation. Au travers de ces quelques exemples, c'est quelque chose d'assez obscène et d'assez retors qui montre le bout du nez. Il n'apparaît même pas étonnant qu'il faille se battre pour qu'il n'y ait pas " d'autres Marie " : voilà maintenant que le nom propre est traité comme un nom commun, qu'il est pourvu d'un déterminant et pourquoi pas du pluriel. Ainsi n'est-il plus question d'un individu unique, socialement identifié ; Marie Trintignant est sommée de se fondre dans une classe, un sociotype. Et l'usage du prénom, qui prétend mettre en lumière la personne, n'aboutit enfin, dans sa nudité ostentatoire, qu'à l'effacer. Évidemment, pareille dépossession n'a rien à voir avec l'usage qui couronne certaines icônes populaires : Lino, Johnny, Marylin, Elvis, on n'a pas attendu qu'ils meurent pour être intimes.

Gilles Magniont

   

Revue n° 047
(15 octobre-15 novembre 2003).

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