Le mensuel de la littérature contemporaine

Dominique Mainard
Dossier auteur
Voyages en terres d'émotion

Dominique Mainard
Dominique Mainard



L'écriture chez Dominique Mainard emprunte les chemins de l'émotion pour lier par la fiction le monde réel et celui des songes. Elle bâtit des formes pour révéler ce qui ne peut être dit. Dans la compagnie des écrivains.

Dominique Mainard le dit aussitôt : elle craint de décevoir. " C'est beaucoup plus facile de parler de soi-même que de parler de ce qu'on écrit. " Et d'insister sur le fait qu'elle n'est vraiment pas un écrivain cérébral, qu'elle ne sait pas trop ce qu'elle pourra dire de son oeuvre, qu'elle en dira toujours moins que son lecteur, parce que voilà, elle marche à l'émotion. D'ailleurs, durant l'entretien, elle multipliera les digressions et autres actions de diversions.

Ce sont deux palombes nées récemment sur son balcon qui donneront le premier prétexte à quitter le torturant exercice de l'interview, puis des tartelettes au citron achetées pour l'occasion et dont les miettes rebondissent sur le canapé. La pluie dehors et faut-il sortir le parapluie pour protéger les deux bébés palombes ? Le jus d'oranges sanguines, vous êtes sûr que vous n'en voulez pas ? Ce sera aussi, bien souvent, la question retournée au questionneur. On le sent pourtant, la jeune femme n'est pas dupe de son savoir. Seulement, peut-être, lui est-il nécessaire de ne pas trop démonter la mécanique de l'écriture puisque l'émotion y gît et qu'elle est un carburant hautement volatil.

Comment naissent vos histoires ?
C'est arrivé souvent qu'elles naissent d'une chose vue, sur quoi je commence à écrire et il arrive alors que la scène originelle disparaisse même de la nouvelle que j'ai écrite à partir d'elle.
La scène du vieillard coupé en rondelles dans Le Grand Fakir, vient d'un rêve que j'avais fait et où je disais à la personne dont j'étais amoureuse et qui m'avait abandonnée : " pour chaque année que tu as passée loin de moi, tu me donneras une partie de ton corps. " Et c'est devenu le roman que j'étais en train d'écrire.
Pour Le Ciel des chevaux, au départ, il y avait cette histoire d'un frère et d'une soeur que j'avais très envie de traiter.
Souvent, je suis extrêmement touchée par quelque chose dans un livre, par exemple, en ce moment j'ai lu une courte scène d'un livre, La Femme d'en face de Michael Knight paru chez Joëlle (Losfeld, ndlr) où une vieille femme est amoureuse d'un jeune homme. Elle ne le lui dit jamais et elle s'en veut. C'est un personnage extrêmement secondaire mais qui me touche beaucoup et je pense que mon prochain roman tournera autour de ça. Le départ d'un projet de roman peut être quelque chose de vraiment minuscule. C'est une émotion qui me touche et j'ai envie de travailler sur cette émotion-là.
Les lectures me nourrissent énormément au point de donner naissance à ce que je peux écrire en espérant après que ce que j'écris soit complètement personnel.

Vos romans et vos nouvelles mettent souvent en scène un personnage qui cherche à se sauver ou à trouver la voie de sa réalisation. Écrivez-vous pour vous sauver vous-même ?
C'est un sauvetage l'écriture. Sans elle, je ne saurais pas qui je suis aujourd'hui. Ça m'a construite. Je pense que je n'aurais pas survécu si je n'avais pas eu l'écriture. C'était si difficile l'enfance et l'adolescence, que je pense que l'écriture m'a sauvée de la mort.
J'écris d'une manière incroyablement égoïste : pour moi-même seulement. Je n'ai pas de message à délivrer, le contenu est dans le contenant...
Mais dans le même temps qu'écrire me permet de trouver ma voie, cela m'enferme aussi. Je suis très admirative des gens qui voyagent beaucoup, qui vont à la rencontre d'autres personnes, coutumes. Le voyage immobile qu'est l'écriture me coupe de ça. Je lisais une interview de Jørn Riel : chez lui, l'écriture accompagne des aventures de vie extraordinaires...
Mais si je ne suis pas devenue voyageuse ou peintre, c'est que l'écriture était mon chemin.

Dans votre première nouvelle publiée " Edna Marvey ", l'héroïne refuse longtemps de s'épanouir bien qu'elle soit guidée, à travers la mort, par deux de ses aïeules qui la poussent à se libérer des carcans. De la même manière, écrivez-vous sous la dictée de ce genre de fantômes ?
Non, pas du tout s'il s'agit de fantômes familiaux. En revanche, c'est évident que j'écris à partir des auteurs que j'ai aimés. D'ailleurs souvent je cite les auteurs lus et aimés en nommant mes personnages : Flannery, Nadèjda, Agota. C'est une forme d'hommage ou de clin d'oeil à un auteur que j'ai découvert récemment. Toutes les lectures que j'ai eues sont extrêmement importantes, extrêmement présentes dans l'écriture. La lecture est vraiment primordiale. Si je devais me priver de quelque chose, je me priverais plutôt d'écrire que de lire. L'écriture est essentielle, mais la lecture est vitale. La première est agréable mais peut aussi être source de douleurs alors que la seconde n'est que pur plaisir. Et la réconciliation entre le monde où l'on vit et celui que l'on porte se fait pour les deux tiers par la lecture, je crois, et un tiers par l'écriture.
Même quand j'écris, la lecture reste primordiale. Certains auteurs disent ne rien lire quand ils écrivent. Moi si. C'est vrai qu'il y a un mimétisme entre ce qu'on écrit et ce qu'on lit. Un jour, j'écrivais une nouvelle alors que je traduisais Janet Frame et je me suis rendu compte à quel point ce que j'écrivais était un reflet de ce que je traduisais, mais je ne peux pas me passer de lire. J'essaie de lire des choses en parenté avec ce que j'écris quand l'écriture est difficile. C'est une aide. Agnès Desarthe disait un jour qu'elle choisissait un livre parrain de celui qu'elle écrivait. C'est souvent le cas pour moi aussi, il y a toujours un livre à la source. C'était Faits divers de la terre et du ciel de Silvina Ocampo pour La Maison des fatigués, La Peau du ciel de Nadèjda Garrel pour Leur Histoire et pour Le Ciel des chevaux, c'est un livre que j'ai beaucoup aimé : Les Mains libres de Jeanne Benameur.
Mais je n'ai vraiment aucune réflexion sur la manière avec laquelle les lecteurs peuvent ou doivent recevoir ce que j'écris.

Leur Histoire déjà faisait penser à l'univers de Jeanne Benameur, plus particulièrement à Les Demeurées. Vous l'aviez lu ?
Oui bien sûr. On m'en a beaucoup parlé, il faudrait d'ailleurs que je le relise. Ce n'était pas une parenté directe mais probablement qu'il m'en est resté quelque chose.
Mais Les Mains libres m'a vraiment beaucoup touchée. Je ne pourrais pas dire que c'est le parrain du Ciel des chevaux mais c'est le livre dont je me suis sentie le plus proche en écrivant.

Dans la nouvelle " La Conteuse ", vous écrivez : " Parfois on n'est pas maître des histoires que l'on a commencées ; parfois elles vous échappent et reviennent vous rire au visage. " Vous prenez ce risque de perdre le fil quand vous entrez dans un travail d'écriture ?
Les personnages peuvent m'échapper. Dans tous les sens du terme. C'est-à-dire dans le sens négatif que brusquement ils deviennent des étrangers et je ne sais plus du tout ce qu'ils voulaient faire. Ça c'est terrible. Ça se passe souvent au début d'un roman quand je ne sais même plus où je voulais qu'ils aillent.
Ou alors, sens positif, ils prennent leur chemin, comme c'est souvent le cas.
Pour ce qui est des histoires qui me révéleraient quelque chose, c'est toujours par une lecture extérieure que ça arrive. Je n'ai pas assez de recul pour être consciente de ce qui se cache sous mes histoires. Il faut être deux pour lire ça. Moi, je connais mon histoire et les lecteurs voient dans le livre quelque chose qui leur semble peut-être proche de ce que j'ai vécu et que je peux valider ou non. Moi toute seule, ça m'est impossible.

" Je n'ai pas envie de contrôler, de savoir exactement ce que je fais. Pour pouvoir garder la spontanéité. Il faut que ça reste du domaine de l'intuition, des obsessions qui vous habitent. "

Pourtant on pourrait regarder vos nouvelles et vos romans comme des constructions psychanalytiques. Est-ce que bâtir des histoires vous sert à trouver quelque chose de vous-même ?
Sincèrement quand il s'est passé quelque chose de cet ordre, c'est toujours parce que des lecteurs m'en ont parlé. Sur des points précis et des choses que j'ai oubliées. Je n'ai pas envie de contrôler, pas envie de savoir exactement ce que je fais. Pour pouvoir garder la spontanéité. Si je savais parfaitement de quoi il retourne ce serait beaucoup moins spontané. Soit il faudrait que je le maîtrise parfaitement et là ça deviendrait brillant bien plus construit que ça ne l'est, soit ça reste du domaine de l'intuition, des obsessions qui vous habitent et qui reviennent, ce qui est le cas.

Vous parlez d'intuition, mais celle-ci, chez vous, semble servie par une grande écoute et un regard très attentionné. Par exemple, les objets sont très importants dans vos récits et ils sont toujours exposés avec beaucoup de finesse...
Oui, j'aime beaucoup les objets. Toutes les petites choses ont extrêmement d'importance, tout vit. C'est un sentiment qui m'a empoisonné l'existence pendant longtemps : pour moi les objets ont une vie. Je ne peux pas m'en débarrasser, les jeter. Les animaux, n'en parlons pas.
Pour moi les objets ont une âme.

Quand vous écrivez, vous croyez aux mondes et aux personnages que vous créez ?
Ah oui. Surtout dans Le Ciel des chevaux. Dans le dernier tiers, j'étais vraiment bien avec les personnages. D'ailleurs, l'idée de les quitter, c'était horrible, surtout le personnage de Carmine, je ne sais pas pourquoi. Je ne voulais vraiment pas me séparer d'eux, j'étais bien.
De septembre à mars, je n'ai fait qu'écrire. Ça m'a permis de vivre avec eux tout le temps. Je n'écris pas énormément quand j'écris ; si je peux faire quatre pages par jour, je suis contente, mais en revanche, je vivais avec eux tout le temps et ça c'était un grand luxe que j'ai pu m'offrir parce que j'avais obtenu une bourse du CNL. Sinon, quand je fais des traductions, je suis obligée de couper ce temps d'écriture, de me séparer du roman...

Vous vous êtes un peu sentie la mère d'Anna (Leur Histoire) et celle de Melih (Le Ciel des chevaux) donc ?
Oui, je pense oui. Parfois je me dis que les enfants que j'ai dans les livres sont comme mes enfants. C'est évident que c'est plus simple d'avoir un enfant de papier qu'un vrai gamin qu'il faut aller chercher à l'école, faire prendre son bain, coucher et se coltiner toute l'année. J'ai été très attachée à ces deux-là et pourtant la maternité est un sujet sur lequel je suis beaucoup plus ambivalente.

Vous avez un rapport ambigu aux contes de fées. Souvent vos personnages souffrent d'avoir cru aux contes de fées avec lesquels ils ont été élevés. Est-ce que pour vous le conte de fées est néfaste ?
Non pas du tout. C'est nécessaire d'être nourri à ce merveilleux-là mais le revers c'est qu'on se heurte de plein fouet à la vie réelle. La pire chose qu'on puisse imaginer, dans le domaine de la désillusion, c'est de croire au prince charmant. On est très heureux tant qu'on l'attend mais quand on comprend qu'on l'attend en vain, on est très malheureux et il faut se reconstruire totalement.
C'est à la fois quelque chose qui vous enrichit pour toujours et qui en même temps vous appauvrit pour toujours aussi. Ça peut être néfaste, c'est vrai, mais pas pour moi...

Face à la naïveté du conte, vous dressez des scènes d'une grande cruauté. Est-ce une manière de refuser le rôle de consolation que peut avoir la fable ?
Je ne crois pas, encore une fois, que ce soit aussi réfléchi. Mais c'est vrai que j'aime bien l'intrusion de la violence dans un univers qui peut sembler bercé par un imaginaire qui ne propose qu'un monde de douceur. Pour moi la violence est nécessaire ; elle contrebalance la tendresse et ce que ça peut avoir d'artificiel ou d'autopersuasif.
Les actes de violence, quand ils se produisent dans la réalité, c'est tragique et rien d'autre. Alors que ça a une certaine beauté dans l'écriture. La scène finale de Le Ciel des chevaux m'a beaucoup touchée au moment de l'écrire, j'ai ressenti comme une communion. C'était quelque chose de vraiment fort. Alors que dans la vie ce n'est que malheur, dans l'écriture ça peut être beau.

" Je n'aime pas mélanger la vie et l'écriture. Je me sens, par exemple, très proche des chats et jamais il n'y aura de chats dans mes romans. "

A contrario, les scènes amoureuses sont rares...
C'est vrai. Quand les personnages se sont trouvés, il n'y a plus rien à dire. Ça s'arrête là, c'est la fin de l'histoire : " ils vécurent heureux, etc. "
Pour moi, les scènes de violence expriment davantage de choses. Il y a quelque chose qui se passe là entre deux êtres. Dans la littérature, il se passe quelque chose entre les personnages quand la violence intervient.

L'onirisme et le fantastique que vous utilisez beaucoup surtout dans Le Grenadier et La Maison des fatigués vous servent à explorer la condition humaine mieux encore que la psychanalyse ?
Je ne sais pas. C'est à vous de répondre, non ?
Ce qui est vrai c'est que le fantastique est le moyen de locomotion, en quelque sorte, qui me permet d'aller plus loin.

Mais vous ne l'utilisez pas dans Leur Histoire...
Ah, là je me contredis. Effectivement, j'ai déclaré que je n'avais pas voulu de fantastique dans Leur Histoire, mais ce n'est pas vrai. Je pense que c'est quand même toujours sous-jacent.
Même si la frontière entre réalisme et fantastique est beaucoup moins marquée, je pense qu'effectivement il y a quand même un peu de fantastique. Je serais incapable d'écrire un roman totalement réaliste. Mes personnages, j'ai du mal à leur faire vivre ce qui n'est pas chargé de sens, mais qui appartient à la vie quotidienne, comme aller faire les courses etc., ces actes dénués de magie. Mais je sais bien qu'on ne peut pas vivre que des instants chargés de magie donc il faut que ce soit des îlots avec la vie courante tout autour. Mais franchement c'est assez laborieux pour moi...

Vous utilisez de nombreux éléments symboliques et récurrents comme la présence de marais dans les nouvelles et votre premier roman. Vos récits ne sont-ils pas issus d'une même source, d'une matrice originelle ?
Je n'en sais rien du tout. Pour le coup, ma réponse va être dénuée de magie : je crois que c'est parce que j'ai toujours vécu auprès d'un point d'eau. Pas au bord de la mer mais au bord d'un étang qui s'appelle " Le grand large ", près de Lyon, où je traînais toujours à partir de 7 ans... Et ça m'a beaucoup marqué. Dans Le Ciel des chevaux, l'élément aquatique, c'est le bassin dans le parc. J'avais supprimé dans une précédente version le bassin du Ciel des chevaux et finalement il est revenu parce que je ne pouvais pas construire un univers sans qu'il y entre ne serait ce qu'un peu d'eau. Alors ensuite, est-ce que cette présence de l'eau est un élément matriciel ? Sans doute parce qu'on n'y échappe pas... Effectivement si on regarde l'importance des marais dans La Maison des fatigués ou Le Grand Fakir, c'est évident que c'est trop présent pour que ce soit la présence du " grand large " dans les souvenirs de mon enfance qui expliquerait cette omniprésence de l'eau. Donc oui, c'est matriciel.

Ces éléments récurrents signifient-ils que vous creusez toujours le même sillon ?
Oui, je pense. Ce n'est pas plus mal dans la mesure où je ne vais pas m'éparpiller... Maintenant, je n'aimerais pas écrire toujours le même livre d'une façon systématique. Qu'il y ait une parenté d'un texte à l'autre, c'est évident et je ne le renie pas du tout. Mais par exemple, je me suis demandé si Nadèjda (héroïne de Leur Histoire, ndlr) et Lena (Le Ciel des chevaux) n'étaient pas le clone l'une de l'autre. C'est quelque chose qui me gênerait. D'ailleurs, j'ai essayé d'écrire Le Ciel des chevaux à la troisième personne, mais je n'ai pas réussi... L'émotion n'était pas présente alors je suis revenue à la première personne.

Vous êtes entrée en littérature par le biais de la nouvelle. Dans vos trois recueils, on est plus d'une fois saisi par les chutes. Comment décidez-vous de la fin d'une nouvelle ?
Parfois la fin est inscrite dès le début, mais il arrive aussi que l'image que j'ai de la chute soit remplacée par quelque chose de totalement différent, commandée par l'écriture elle-même. Je ne suis pas sûre qu'il y ait de règles...

Certaines nouvelles semblent écrites avec un désir de poésie. Quels rapports entretenez-vous avec la poésie ?
Très décousus. Je n'en lis pas énormément. Je lis les surréalistes bien sûr, mais les contemporains, à ma grande honte, je ne les lis pas. Sauf André Schmitz que je cite en exergue de Leur Histoire, qui est un poète belge. Parce que je l'ai rencontré, que j'ai lu ce qu'il faisait. Je pense que je pourrais en rencontrer d'autres. Mais c'est vrai que je me tourne toujours vers la fiction, vers le roman, vers les nouvelles.
Je n'en écris pas, je trouve ça extrêmement difficile, vraiment casse-gueule.

Vous considérez-vous comme un écrivain lyrique ?
Je voudrais bien (rires). J'ai remarqué, avec Le Ciel des chevaux que mes phrases étaient de plus en plus courtes et de plus en plus simples et ça commence à me gêner parce que j'ai le sentiment que je n'ai pas vraiment envie d'aller vers cette simplification. En même temps, si elle s'impose, elle s'impose. Les passages que je préfère, ce sont justement les passages sur l'enfance qui, je ne sais pas pourquoi, sont justement beaucoup plus lyriques que ceux sur l'âge adulte. Lorsque je me relis, je préfère les passages sur le passé...
Mais ce n'est pas une volonté délibérée de faire des phrases plus courtes, je pense que c'est ce qui m'a semblé le plus apte à reproduire ce qu'était la vie de mes personnages.

De nombreux éléments symboliques rythment vos romans (l'évolution métaphorique des boîtes dans Le Grand Fakir, les plumes dans Leur Histoire). Ces éléments, ces métaphores du roman lui-même ou des personnages, les avez-vous dès le début de l'écriture ?
Je pense que c'est l'écriture qui les amène. Il faudrait que je consulte mes notes pour en être sûre. Je prends des notes durant l'écriture sur, justement, des éléments précis. Je pense que ces éléments viennent au fur et à mesure et qu'ils prennent corps avec l'évolution de l'histoire. Parfois je reviens en arrière pour redonner sens à un élément que je viens d'introduire mais souvent, c'est le premier élément qui va entraîner, dans sa logique, les autres.

Comme les poules rousses que le grand-père de Nadèjda emporte sur son vélo avant de se faire arrêter et tuer, et qui réapparaissent plusieurs fois dans Leur Histoire ?
Ce roman s'est écrit tellement rapidement et chronologiquement ! Ça a été un seul fil tiré jusqu'au bout. Je ne suis jamais revenue en arrière. J'avance en relisant au préalable deux ou trois fois ce que j'ai écrit, et quand je suis bien dedans, je poursuis l'écriture.
Je ne pourrais pas écrire un jet et revenir en arrière parce que j'aurais peur que tout se délite. C'est mon angoisse que tout se défasse. J'avance au fur et à mesure et quand j'arrive à la fin, c'est quasiment la version définitive. Je peux juste changer des points de détail...

Les éléments symboliques écrivent un palimpseste de l'histoire qu'on lit. Les poules rousses introduisent le thème de l'holocauste qui ressurgit avec le voeu de Nadèjda de tatouer sa fille pour ne pas la perdre. Ces éléments vous servent à faire la jonction entre la fiction et ce qui serait son arrière-plan ou sa source originelle ?
Encore une fois, ce n'est pas conscient, ce n'est pas réfléchi. Je ne dis pas que c'en n'a que plus de valeur. Mais je serais incapable de me faire une espèce de schéma en quadrillant, et me disant là, il faut qu'il y ait telle allusion à telle chose pour faire une borne pour la suite. Ce sont des choses qui émergent en fait.

Vous documentez-vous lorsque vous abordez des domaines comme la taxidermie dans Le Grand Fakir ?
Oui, c'était vraiment bien d'ailleurs. Je me souviens, j'étais allée à la BPI (maintenant je passe des heures sur internet) et j'avais trouvé plein de bouquins de mode d'emploi sur la taxidermie dont un livre de 1860 qui disait comment embaumer les fils de prince. C'était captivant. Et puis j'avais lu aussi des romans où il est question de taxidermie comme le Pharricide de Vincent de Swarte.

Et sur les oiseaux pour parler de l'oisellerie de Leur Histoire ?
Non. D'ailleurs c'est marrant parce que le merle de Nubie, c'est un oiseau que j'ai complètement inventé. J'aimais bien le nom et personne ne m'a rien dit à ce sujet. Ni Joëlle, ni la correctrice.
On m'a demandé aussi si j'avais été me documenter dans une école pour sourds et muets et non, pas du tout. J'ai juste vu, pendant l'écriture, un documentaire à la télé par le réalisateur d'Être et avoir.

Les vagabonds ou les saltimbanques sont légion dans votre oeuvre. Pourquoi ?
Ce qui me fascine c'est qu'ils ont refusé les normes ; quand on ne les leur a pas refusées. Mais mes personnages sont des vagabonds totalement fantasmés. Ce que j'aime chez eux, c'est ce que je n'ai pas eu le courage de faire : refuser jusqu'au bout la société. Ce sont des gens qui sont partis, qui ont eu le courage de refuser ce qu'on leur imposait. Mais ce ne sont que des vagabonds idéalisés, ils ne sont pas dans la détresse psychologique, familiale ou affective.
Je pense que j'aurais rêvé d'être une vagabonde, mais je n'en ai pas le courage. Quand j'étais gamine, je rentrais de l'école toute seule et ça me fascinait que mes parents soient certains que j'allais rentrer à la maison. Je trouvais dingue qu'on puisse se promener en toute liberté et que personne n'en profite pour se sauver. Il y en a d'ailleurs des gens qui vont acheter des cigarettes et qui ne reviennent plus. Chaque fois que je lis des histoires de personnes qui parcourent le monde, je me dis que j'ai raté quelque chose, que j'ai manqué de courage. D'ailleurs c'était pathétique : pendant toute mon enfance, j'ai voulu fuguer et je ne l'ai fait qu'à 18 ans. C'est pitoyable.
Mais j'avais dans un sac tout un matériel de survie : bouts de ficelles, couteau, tout un attirail pour être prête (rires)...

On trouve dans vos livres un genre de vagabond immobile : le fou. Vous êtes fascinée par la folie ?
C'est un peu la même chose. Les fous ont refusé autrement, d'une façon intérieure et non extérieure, ce que le monde, la famille, essaient de leur imposer. C'est une façon de s'échapper.

Ils sont la métaphore de l'écrivain ?
J'aimerais bien dire oui, mais la folie n'est certainement pas ce que je m'imagine. Et puis si je suis en manque aussi bien de l'un ou de l'autre, vagabond ou fou, je ne peux pas dire que c'est la métaphore de l'écrivain. À la limite, écrivain, c'est ce qui se rapproche le plus de ça. C'est un substitut. Si j'avais été au bout de mes rêves, j'aurais été l'un ou l'autre et aujourd'hui ça ne me manquerait pas de n'être ni l'un ni l'autre.

Les monstres aussi sont nombreux et là encore, vous semblez fascinée par la laideur, le corps difforme. D'où cela vient-il ?
Parce que c'est une manifestation extérieure de choses ressenties. C'est une mise en image de l'intérieur. Je n'en sais rien. Ce sont des choses qui seraient intérieures ou plus modérées dans la vie réelle et qui, pour le coup, dans la littérature deviennent apparentes. Mais je ne sais pas en dire davantage.

Évoquons ce nouveau roman, Le Ciel des chevaux. Vous disiez que son écriture a d'abord été difficile. Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?
Des difficultés liées tout d'abord au fait que le roman était en gestation depuis deux ans, avant même l'écriture de Leur Histoire ; le fil me reliant à l'intrigue, aux personnages, n'était plus aussi " tendu "... Et l'émotion s'était diluée, peut-être, au fil des mois ; il m'a donc fallu la retrouver afin d'éprouver l'attachement nécessaire à cette histoire-là. Par ailleurs, le succès rencontré par le précédent roman me plaçait dans une position difficile, forcément périlleuse : la crainte inévitable de déplaire, de décevoir, ainsi qu'une perception très forte encore des protagonistes de Leur Histoire, avec le risque de rester trop près d'eux, ou au contraire de m'en éloigner volontairement mais d'une façon artificielle....

La narration à la première personne implique une vision subjective des événements relatés. Or, ici, cette subjectivité est très forte et peut introduire une grande distorsion entre la vie de Lena et ce qu'elle nous en rapporte. Comment êtes-vous parvenue à rendre sa vision ? Cela nécessite-t-il un travail similaire à celui d'un acteur de l'actor's studio ?
C'est dans la narration à la première personne que je me sens le plus à l'aise, elle m'est même presque nécessaire du moins en ce qui concerne les romans ; c'est un peu différent pour les nouvelles, qui permettent de conserver une certaine distance... pour ressentir pleinement les émotions d'un personnage, ses motivations, ce qui le fait vivre, vibrer et avancer obstinément sur un chemin et un seul. Ce roman-ci a été commencé à la troisième personne une volonté, là aussi, de me démarquer de la Nadèjda de Leur Histoire mais le texte me semblait d'une telle sécheresse que je suis très vite revenue à ce je qui seul me permettait de " trouver " véritablement la narratrice, et sans doute de me trouver moi-même... Peu m'importait, dès lors, ce qui pouvait exister en périphérie du monde de Lena j'entends par là du monde tel qu'elle le voit , ou les autres angles de vue possibles, je me contentais de suivre ses pas... Ce qui s'est finalement révélé être une sorte d'évidence. Ceci dit, il n'est heureusement pas nécessaire de sombrer soi-même dans la folie pour en éprouver le frémissement, et pour faire vivre ses personnages dans cet ailleurs-là...

Pourquoi avez-vous introduit le personnage de Carmine ?
Carmine s'est imposé de lui-même après quelques mois de tâtonnements ; de tous les protagonistes du Ciel des chevaux, c'est celui qui est apparu le plus tardivement mais aussi celui qui a donné véritablement corps au roman, comme s'il lui conférait enfin son équilibre. Carmine est l'âme soeur de Lena, il est plongé dans la même cécité au monde qui l'entoure, et ne vit que dans l'essence même du passé, des gestes, des couleurs, des formes d'un autre temps, d'un temps qui n'est plus... Même s'il s'agit chez lui, bien sûr, d'une cécité tout à fait réelle. Il existe entre Carmine et Lena un courant souterrain de compréhension silencieuse qui leur est essentiel à l'un comme à l'autre. À la fin du roman, tous deux apprendront à marcher seuls, sans la béquille que leur était l'autre ; c'est une victoire, mais aussi un déchirement, une certaine solitude...

Dans votre travail d'écriture n'êtes-vous pas proche de Carmine qui peint ce qu'il ne voit pas, dans la mesure où vous touchez à des choses que vous dites ne pas voir ? Si Lena est le guide de Carmine, alors, votre guide, ce serait la littérature lue ?
En effet, sans doute les voix rencontrées dans un livre ou un autre, les émotions, surtout, qui y jaillissent et s'attardent longuement dans la mémoire, me sont-elles ce qu'est Lena à Carmine un regard sensible et éclairant porté sur le monde ; parfois une histoire à peine esquissée, un personnage à peine entrevu, ou une qualité d'émotion, restent avec moi des mois ou des années et deviennent un jour la matière première d'une nouvelle ou d'un roman... De façon tout à fait consciente, ou non il m'arrive de retrouver avec stupeur, à la relecture d'un roman très aimé, la parenté évidente d'une intrigue ou d'un personnage. Cela s'est notamment produit avec certaines oeuvres de Janet Frame. Je n'ai nullement le sentiment qu'il s'agisse d'un plagiat tant est souvent microscopique la " bouture ", le noyau empruntés , mais plutôt d'un hommage... Dans le cas contraire, ils se fondent dans la vaste trame des lectures qui font de nous ce que nous sommes...
Mais bien sûr, la littérature n'est pas la seule pourvoyeuse d'inspiration la vie est elle-même un terreau très riche dans lequel on peut puiser sans fin et sans crainte qu'il s'épuise !

Pour parler de votre travail, on évoque souvent l'émotion, la sensibilité associées à la maternité qui est un de vos thèmes récurrents. Cela pourrait-t-il définir une littérature féminine ?
J'ai envie de dire oui, mais je vais dire non. Par exemple, il me semble qu'un écrivain comme Hubert Mingarelli a une très belle sensibilité, ou une écriture qu'on pourrait qualifier de féminine, or c'est un homme. Mais je me rends compte aussi qu'il y a quelques années, en littérature étrangère, je lisais beaucoup les hommes alors qu'aujourd'hui, ce sont plutôt des romancières que je lis. Et aussi dans la littérature française avec Régine Detambel, Véronique Ovaldé...
Je suis persuadée que les femmes ne peuvent pas être inférieures aux hommes dans la littérature, mais c'est vrai qu'elles sont peut-être moins nombreuses ? Comment ça se fait ? Y aurait-il un tri au niveau des maisons d'édition ? Je ne sais pas. C'est peut-être plus facile pour un homme d'écrire que pour une femme, au niveau du confort matériel. C'est plus souvent des femmes qui vont au turbin pendant que leur homme écrit que l'inverse, non ?

Mais vous, vous avez l'impression de faire de la littérature féminine ?
Quand on voit Angot ou Millet par exemple, c'est plutôt masculin. C'est une question qui peut tout dire et son contraire, mais oui, je me sens plutôt féminine mais quelqu'un pourrait démonter mes arguments en trois secondes...

Vous évoquez Angot. Vous refuseriez d'écrire de l'autofiction ?
Je pense oui. Parce que vraiment je n'aime pas mélanger la vie et l'écriture. Je me sens, par exemple, très proche des chats et jamais il n'y aura de chats dans mes histoires. Ce que j'ai vécu, je n'ai pas envie d'en parler, c'est comme une sorte de répugnance. En plus, je l'ai vécu, je n'ai donc aucun intérêt à en parler.
Mais ceci dit, il est évident qu'il y a des choses dont je n'ai pas conscience de parler et dont je parle néanmoins. Je ne lutte pas contre ça. Mais délibérément, je ne sais pas comment on peut faire de l'autofiction. Ce n'est pas pour autant que je condamne ceux qui en font. Mais je n'en ai pas envie et je suis sûre que je ne serais pas douée pour ça...

Si vous écrivez des fictions, ce n'est pas pour rajouter des histoires fausses à la vie mais pour toucher à quelque chose de vrai ?
Oui (rires). J'ai une idée, on va faire comme si c'était moi qui venais de dire ça... Comme ça, de but en blanc, touchée par la grâce des tartelettes au citron !
Photos : Olivier Roller

Thierry Guichard

   
Revue n° 056 (Septembre 2004).
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