Le mensuel de la littérature contemporaine

Dominique Mainard
Dossier auteur
Au coeur des songes

Dominique Mainard
Dominique Mainard



Depuis l'enfance, Dominique Mainard écrit des histoires nourries à la table des contes et des fables. L'écriture seule pouvant donner forme à ce qui l'habite, la hante peut-être, et faire de la fiction le meilleur moyen d'arpenter le monde.

Une jeune femme se débat dans la peur qu'elle a des mots depuis qu'ils ont tué, pense-t-elle, son grand-père et sa grand-mère. Sa fille, Anna, ne parle pas, bien qu'elle ne soit ni sourde ni muette. Confiée à Merlin, directeur d'une école spécialisée, qui comprend ce que les autres ne voient pas, Anna va apprendre d'abord à moduler son souffle, à faire plus tard des bulles de savon, silencieuses et parfaites, et puis... Par la grâce d'une écriture sensible et impeccablement juste, Dominique Mainard a ému des milliers de lecteurs. Leur Histoire, paru à la rentrée 2002, va s'offrir cet automne une vie sur grand écran. Et voici que sort, dans une lumière plus sauvage mais avec une grâce similaire, un nouveau roman : Le Ciel des chevaux. Septembre est un joli mois pour les émotions.

Adapté par Alain Corneau, le film, avec Sylvie Testud et Sergi Lopez dans les rôles principaux, prolonge donc la belle aventure d'une romancière découverte, pour beaucoup, il y a deux ans. Lauréate du premier prix Fnac, Dominique Mainard a rassemblé un public qui lui était promis depuis son premier recueil de nouvelles. Car, pour ceux qui suivaient le parcours de cette jeune femme, la réussite de son deuxième roman (25 000 exemplaires vendus) n'est pas vraiment une surprise. Ou du moins, elle est méritée. Toute jeune qu'elle soit (et qu'elle prétend ne pas être), Dominique Mainard n'en était déjà plus à des balbutiements d'écriture. Couronnée onze ans plus tôt par le Prix du jeune écrivain, c'est dans le registre de la nouvelle qu'elle s'est d'abord distinguée. Un premier recueil confidentiel, Le Second Enfant en guise de Prix Prométhée de la nouvelle 1994 annonçait la naissance d'un écrivain. " Toutes ces nouvelles ont en commun la germination d'une certaine forme de folie " écrivait la future romancière. On pourrait ajouter que toutes travaillent la langue dans un registre proche de la littérature anglo-saxonne, pour faire éclore une émotion sensuelle qui ne se démentira pas : " Un jour, à la fin de l'hiver, elle a trouvé une paire de gants oubliée sur un fauteuil. Elle a ôté les siens, les a posés sur la banquette, et a enfilé les gants inconnus. Ils étaient un peu trop étroits, et l'inconfort qui en résultait l'émut comme une rencontre. " (" Une quête sans objet ")
Cet univers, suspendu entre deux mondes, continuera à s'ouvrir à de trop rares lecteurs avec le recueil suivant Le Grenadier qui voyait la dimension fantastique prendre plus d'ampleur. Jusqu'au troisième livre, déjà lui aussi entre deux mondes : celui de la nouvelle et celui du roman. Un même personnage préside à tous les récits de La Maison des fatigués à la beauté sombre et charnelle. Trois recueils de nouvelles pour arriver au seuil du roman avec, encore imprégné du livre précédent, de son atmosphère de marais et de boue, une fable cruelle : Le Grand Fakir. Voilà, pense-t-on, ce qui précédait et annonçait Leur Histoire. Une lente descente dans un monde au-delà ou en deçà de la raison, habité de créatures étranges et radicales, une glaise d'émotion façonnée avec style, d'où allaient surgir, en quelques semaines d'écriture, Nadèjda, Anna et Merlin, les trois protagonistes de Leur Histoire et, aujourd'hui Lena, Melih, Noël et Carmine, héros du Ciel des chevaux. Mais, comme souvent, la littérature s'apparente aux icebergs. La partie publiée n'est qu'un infime morceau du bloc de glace. Et c'est peu de dire que Dominique Mainard est tout entière habitée d'histoires qui ont fait leur nid en elle depuis l'enfance.

" J'avais quasiment arrêté l'école pensant que c'était bon, je serais écrivain et vivrais de ma plume ."

Si elle naît à Paris en 1967, c'est en banlieue lyonnaise qu'elle vit son enfance. Le père, dessinateur industriel, y décroche trois ans plus tard un poste chez Renault, la mère, elle, physicienne dans un laboratoire de recherche sur le textile va travailler à la Caisse d'allocations familiales de Lyon. Dominique Mainard est la deuxième fille du couple. Histoire de prévenir, Dominique Mainard ajoute : " Ma soeur et moi étions très différentes. Elle, plus âgée de deux ans, très sage, voulait plaire aux parents. Moi, j'étais rebelle. Je ne voulais pas obéir, j'étais dans ma tête. " On pense à Lena, l'héroïne du Ciel des chevaux à qui on attache parfois les bras pour éviter qu'elle ne s'étrangle avec les manches d'un pull ou avec un chandail " que j'enroulais autour de mon cou, autour de mon visage, jusqu'à ne presque plus pouvoir respirer, j'aimais le vertige qui s'emparait alors de moi et se prolongeait indéfiniment, c'était mon seul ami, une lente descente en apnée ". Même s'il est puéril de vouloir retrouver dans l'enfance de notre hôte l'univers d'émotions violentes, de passions, de colère et de vie intérieure de ses héroïnes, on ne peut s'empêcher de guetter dans ses réponses la trace de ce qui traverse son oeuvre. Tant cette dernière paraît sourdre de l'humus humain.
Des premiers souvenirs émergent l'univers hostile de l'école : " je m'accrochais à ma mère au point qu'il fallait me décrocher les doigts. Si je me perdais dans les couloirs de la maternelle, je refusais de donner mon nom et on avait du mal à retrouver ma classe. " Émerge le visage d'un gamin qui l'attend à chaque récréation pour la battre, " je me souviens de la terreur que je ressentais chaque jour ". Du coup l'enfant se trouve des maladies fréquentes qui l'éloignent de l'école au point que sa mère doit un temps cesser de travailler.
Enfance solitaire, enfermée en soi, à Décines puis à Meyzieu, toujours près de Lyon. " Ce sentiment de solitude, je le retrouve parfois quand je suis invitée à un festival où je ne connais personne. C'est une angoisse qui me prend au ventre. "
L'enfance se déroule dans une rébellion permanente : " je pense que j'ai commencé ma crise d'adolescence à 7 ans. L'enfance est la période la plus riche de l'existence. C'est la seule où l'on vit des choses magiques. C'est l'époque où la peur de trouver quelqu'un sous le lit est fondée. " Cette magie-là est aussi celle des livres. Les premiers qui lui parviennent portent la marque de la bibliothèque du Comité d'entreprise de Renault où son père emprunte quantité d'histoires, qu'il lit aux deux soeurs. " Ensuite, on fréquentait la bibliothèque municipale, c'est resté pour moi très important d'aller en bibliothèque. "
Les livres sur les animaux la maintiennent dans cet univers intérieur où la vie est intense : " j'avais toujours une émotion extrême quand je lisais une histoire de chien ou de chat perdu... " Si elle cite la série des Moumine le Troll de Tove Jansson, on en profite pour remarquer qu'aujourd'hui sa bibliothèque de livres pour enfants, elle qui n'en a pas, est riche de beaux ouvrages : Anne Herbauts y figure, dont l'univers finalement pourrait être un peu le sien.
" J'ai parfois le complexe d'avoir lu sans savoir au préalable quels étaient les auteurs importants "
avoue-t-elle comme pour s'excuser avant d'avancer avec quelque fierté le nom de Romain Gary dont elle a " piqué " La Promesse de l'aube à son père et celui d'André Dhôtel dont elle découvre tôt Le Pays où l'on n'arrive jamais. Tout un symbole pour une enfant qui lit d'un pays d'où, espère-t-elle, on ne part jamais...
" Je lisais des bouquins où ce qui était important, c'était l'émotion que j'en éprouvais. Aujourd'hui, c'est cette émotion que je cherche en écrivant. Il y a là comme un retournement. "
Ou une continuité.
Le dessin aussi la passionne et à 7-8 ans elle compose des sortes de bandes dessinées, avant, quatre ans plus tard (!), de se lancer dans la nouvelle et le roman. " J'ai commencé par des histoires d'animaux, les humains n'apparaissant dans mes histoires qu'à l'adolescence. Ensuite, les romans que je me mets à écrire, souvent, racontent la quête d'une fille qui cherche son père. "
Florence Trystram est lectrice chez Flammarion quand elle reçoit le manuscrit d'une jeune fille de 14 ans : La Dernière Mouette. Séduite par les promesses que la jeune Dominique Mainard laisse transparaître, elle fait venir l'adolescente et ses parents à Paris. " Ça racontait comment une fille à la recherche de son père dont elle retrouve un carnet, rencontre un fugitif qui vit caché dans une cabane enfouie dans la forêt. Elle l'aide à survivre car elle voit en lui ce père recherché... Oui c'est proche de ce que j'écris aujourd'hui ". La romancière en herbe travaille son manuscrit sous l'autorité de l'éditrice, mais " ça a été un déchirement atroce quand elle m'a dit que finalement, ce ne serait pas publié. J'avais quasiment arrêté l'école pensant que c'était bon, je serais écrivain et vivrais de ma plume. " Tous les soirs, la jeune fille écrit souvent plus de trois heures. " Mon apprentissage aura duré de 13 à 20 ans. J'envoyais mes romans un peu au hasard aux grands éditeurs ". Sans succès.

" Le Grand Fakir ", des personnages aux figures grimaçantes, monstrueuses,
arrachées au terreau des songes.

Le désir de liberté ne lui permet pas de se diriger vers les études qui lui auraient convenu. Elle se rêve illustratrice pour enfants, mais cela suppose de rester dans la maison familiale. Elle choisit plutôt un BTS de secrétariat : " j'ai dû travailler deux mois en tout, mais je l'ai obtenu. Naïvement, je voulais trouver rapidement un emploi à mi-temps pour pouvoir écrire. " La chance viendra d'un oncle et de l'Amérique où il lui trouve un stage dans un cabinet d'avocats. À 22 ans, elle part donc pour New York et y découvre qu'une excellente élève en anglais ne comprend rien, là-bas, à ce qu'on lui dit. " J'avais rêvé d'aller aux États-Unis, plutôt à San Francisco, mais comme je n'avais pas d'argent, il m'a fallu des années pour pouvoir traverser le continent. Curieusement, alors que j'adore la nature, je me suis sentie bien à New York. Les deux premiers mois ont été les plus heureux de ma vie : j'étais libre. " Même si elle quitte très vite un emploi qui ne lui convenait pas, elle reste cinq ans en Amérique. Toutefois, pour des questions de visa, elle n'y vit chaque année que six mois. Le reste du temps, elle le passe chez ses parents, trouvant de-ci de-là de petits boulots. " Ma vie était bien plus à New York. Mon compagnon d'alors dirigeait une galerie d'art et me donnait des livres ou des catalogues à traduire. J'ai fait aussi quelques traductions pour des boîtes privées. " C'est durant cette période, en 1991 (trois ans après Marie Darrieussecq,) qu'elle obtient le prix du jeune écrivain décerné à Muret (31). " C'était vraiment génial. "Edna Marvey" était la première nouvelle que j'écrivais et elle obtenait le premier prix ". Entre l'atelier d'écriture qu'elle est amenée à animer en résidence à Muret et les séjours à New York, s'écrivent des nouvelles très travaillées qui donneront, trois ans plus tard Le Second Enfant. En 1994, donc, elle décide de rentrer en France, " parce que je commençais à en avoir marre des Américains ". Dans ses bagages, elle rapporte des nouvelles de John Cheever qu'elle aimerait bien proposer en traduction aux éditeurs français. Elle entre en D.U.T. métiers du livre, à Nanterre, en année spéciale. Année de travail intensif à se passionner pour l'édition et la librairie, à s'écoeurer en cours de bibliothéconomie. Françoise Pasquier qui dirigeait Rivages lui conseille d'aller voir Joëlle Losfeld pour lui proposer sa traduction de Cheever. C'est chez Losfeld qu'elle va effectuer son stage de fin d'études : " Ce stage a été merveilleux. Je manquais de rigueur, je n'étais pas faite pour ce travail, mais pour la première fois, je me retrouvais avec des gens qui avaient la même passion que moi. J'ai eu une chance extraordinaire. Joëlle avait une traduction de Janet Frame prévue pour la rentrée qui avait été plantée. Elle m'a demandé si je pouvais la faire en deux mois. Heureusement que je n'étais pas consciente de la difficulté de cette oeuvre. J'ai dit oui. " Après deux mois de travail nuit et jour paraît donc Poussière et lumière du jour, dans une traduction de Dominique Mainard. Nous sommes en 1994 et l'automne est faste pour la toute récente Parisienne puisqu'elle le prix Prométhée de la nouvelle qu'elle vient d'obtenir lui vaut donc la publication, à La Différence, de son premier livre : Le Second Enfant. Dès lors, les choses s'enchaînent. Entre les traductions (Frame, Cheever), puis l'écriture des nouvelles qui vont composer Le Grenadier, le territoire intérieur trouve son chemin. Jean-Marie Laclavetine prend Le Grenadier pour Gallimard : " publier chez Gallimard, dans mon esprit, c'était le must. Mais en réalité, ce n'est pas vrai. Je n'avais pas chez Gallimard les rapports plus constructifs, plus épanouissants que je peux avoir avec Joëlle Losfeld. " D'ailleurs, la maison de la rue Bottin lui refuse La Maison des fatigués sous prétexte qu'il s'agit encore d'un recueil de nouvelles et qu'on attend d'elle un roman. " Je suis partie chez Joëlle et j'y suis restée car je m'y sens bien. "
Toutefois, le roman n'a eu de cesse de la titiller. Y compris en pleine période d'écriture des nouvelles. Mais, pour un écrivain qui s'immerge entièrement dans l'univers des personnages, le roman nécessite l'exclusivité du temps et de n'avoir à penser qu'à lui. Le Grand Fakir qui paraît en 2001 marque donc la naissance de la romancière. Le roman, en forme de fable cruelle sur l'amour, s'appuie sur un lyrisme onirique et fantastique proche de celui de La Maison des fatigués. Les personnages y sont des figures, grimaçantes, monstrueuses, arrachées au terreau des songes. C'est comme si Dominique Mainard avait retourné la terre, l'avait malaxée et modelée pour lui donner, en un geste préhistorique, la forme de ses obsessions. " De passer de la nouvelle au roman a été très difficile. Le roman me fait peur car je crains toujours de ne pas aller jusqu'au bout, que ça s'effondre. " Et pourtant, Leur Histoire, l'année suivante va s'écrire en moins de deux mois, dans une clarté évidente, comme si le roman sortait de son cocon, se défaisait de la larve fantastique nécessaire à sa naissance pour prendre cette grâce aérienne qui le rend terriblement émouvant. " Quand j'ai écrit Leur Histoire, je me suis demandé si Joëlle Losfeld et mes amis proches n'allaient pas trouver le roman totalement mièvre. " Dominique Mainard prend désormais ce risque-là. Dépouillé des afféteries d'un imaginaire baroque, Le Ciel des chevaux, plus onirique toutefois que Leur Histoire n'en demeure pas moins un roman de funambule. L'équilibre est fragile, tenu du début à la fin, en une langue qui dit assez combien les racines qui la portent plongent profondément au coeur d'un monde ancien. Celui de l'enfance, celui des histoires éternelles, celui de l'émotion.
Dans son petit appartement aux pieds de Montmartre, qu'elle quittera bientôt pour Belleville, Dominique Mainard s'inquiète beaucoup de l'évolution de son style. Sous la lumière du macintosh allumé sur son bureau, face aux livres qui débordent de la bibliothèque, elle constate que ses phrases sont peut-être plus courtes, que le réalisme se substitue au fantastique. Elle aimerait probablement que le chemin que prennent ses histoires ne l'éloigne pas trop de celui où elle aimait se perdre enfant. Se perdre ou se retrouver. Dans quelques jours, les deux palombes nées sur son balcon, que la romancière couve du regard, prendront leur envol. Quelles histoires saisies au fil de ces jours d'été emporteront-elles avec elles ?

Thierry Guichard

   
Revue n° 056 (Septembre 2004).
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Dossier complet :

- Au coeur des songes
- Ce qui reste de Brocéliande
- Voyages en terres d'émotion

Livres sur le site
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- Le Second Enfant    
- Le Grenadier    
- La Maison des fatigués
- Le Grand Fakir
- Leur histoire
- Le Grand Fakir
- Les Orangers (suivi de) La Boîte à secrets
- Le Ciel des chevaux    
- Les Mots bleus (Leur histoire)

Notes de lecture (s'il y a lieu)

Bibliographie

 

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