Le mensuel de la littérature contemporaine

Arpenteur (L')
Éditeur
Question de mesure


Arpenteur (L')



Gérard Bourgadier dirige L'Arpenteur, collection abritée par Gallimard, depuis sa création en 1988. Un éditeur curieux et marginal, passionné de jazz, très attentif aux voix singulières des domaines français et italien.

La pièce ressemble à une chambre de bonne. Immeuble Gallimard, quatrième étage, un bureau, quelques rayonnages, vue sur un jardin. Deux photos accrochées au mur se font face à face : Kafka et Calaferte. Le premier, en hommage à l'Arpenteur K. du Château ; le second, l'ami disparu, duquel trois nouveaux titres paraissent cette rentrée. " Chaque matin, mon premier regard va vers lui. Il me dit : "allez Gérard, au boulot" ". Du boulot bien fait. Éditeur pour qui la fidélité est une vertu, Gérard Bourgadier a publié depuis 1988 plus de 150 livres, défrichant avec une vraie attention les territoires de la littérature française où souvent l'étrangeté se mêle à l'intime, la fantaisie au désenchantement.

Sensible aux écritures singulières (de la réalité), c'est lui qui a découvert Gaëlle Obiégly, Jean-Pierre Ostende, Christine Angot, ou encore Sylvie Gracia. Sous ses couvertures couleur paille, et dont le logo l'homme à l'échelle est en partie tiré d'une encyclopédie russe, il fit connaître à un plus vaste public les noms de Pierre Autin-Grenier, Thierry Metz, et évidemment celui de Philippe Delerm avec sa Première gorgée de bière. On lui doit aussi les OEuvres complètes du trop méconnu André Hardellet, subtil mélange de merveilleux et d'érotisme, ainsi que la réédition du Château de Cène de Bernard Noël. Le domaine italien, confié à Jean-Baptiste Para, bénéficie de son côté d'un riche espace audacieux, le catalogue abrite entre autres Claudio Magris, Pietro Citati, Bepe Fenoglio, ou encore le poète Roberto Mussapi...
Gérard Bourgadier est un enfant du Poitou. Né en 1934 à Montmorillon (le père y tenait le garage Peugeot), il fut élevé chez les prêtres (" seuls 10% de mes camarades du Petit séminaire devinrent curés "), poursuivit ses études à Poitiers, mais sans grand enthousiasme. Déjà la littérature et le jazz découvert à la radio grâce au grand ensemble de Wal-Berg occupaient ses journées. À 22 ans, il achète le premier livre d'Isidore Isou. À 23, il joue de la batterie dans un orchestre. Jeune homme dilettante et cultivé, fréquentant les mondes de Michaux, Artaud, Tzara et des surréalistes, il rêvait de connaître celui du livre. Il en apprendra tous les métiers, à Paris. Pour commencer en 1967, à la librairie L'Or du temps, place Clichy, reprise par Jean-Jacques Pauvert et Régine Deforges, sa copine d'enfance. " Je devins le spécialiste des livres érotiques ". Deux ans plus tard, il se présente devant François Maspero, la barbe hirsute, " une paire de chaussures bicolores " aux pieds. Le profil de l'emploi " pour vendre le Che ". Il s'investira beaucoup : représentant itinérant, du Havre au Magreb, attaché de presse, avant de quitter l'éditeur pour " des raisons idéologiques ". L'étape suivante le conduit responsable des ventes au CDE, centre de diffusion de l'édition, filiale de Gallimard, où il défend la fine fleur du catalogue : Minuit, Champs libres, L'Âge d'homme, Les Cahiers de l'Herne, la revue Obliques... Puis le destin frappa à sa porte, un petit matin. À Pigalle, une rencontre (à la Doisneau) entre un ouvrier qui réparait une conduite de gaz et un travelo qui terminait sa nuit lui inspira quelques couplets. Que Montand accepta, par l'entremise de Georges Semprun, puis enregistra en 80 sous le titre " Rencontres ". " Je fus mis à ce moment-là dans la lumière ". Le parolier du grand Yves, " branché à la fois sur le moderne et l'ancien ", devient le conseiller de Claude Gallimard, qui lui confia ensuite en 1982 les rênes de Denoël.
Auteur de quelques romans (" je ne suis pas un écrivain, sinon ça saurait "), Bourgadier est de ceux dont la curiosité semble inépuisable. Tout se bouscule. Autour d'un nuage de fumée, pêle-mêle, il convoque le génie du pianiste américain Jason Moran, l'ex-cellule d'écoutes de l'Elysée (il faisait partie de la liste), la " violence inouïe du badminton ", son amitié avec Calaferte (" nous étions d'accord : le sida religieux a commencé avec la Bible ") ou encore défend l'idée que " Louis Armstrong ne peut s'écouter convenablement qu'en 78 tours ".

Dans quelles conditions L'Arpenteur a-t-il été créé ?
Je venais d'être licencié de Denoël, on a estimé que je ne faisais plus l'affaire, je ne publiais pas les livres qu'il fallait. Je voulais renouer avec le lustre de cette enseigne qui avait quand même édité Nathalie Sarraute, Cendrars, Artaud, etc. En somme, je voulais faire concurrence à Gallimard qui était une vieille personne raisonnable (rires).
Je suis allé voir Jérôme Lindon que j'avais soutenu en faveur du prix unique du livre pour le lui annoncer. Il m'a dit : " C'est normal, des gens comme nous doivent fonder leur propre maison d'édition. "
En sortant de chez Minuit, je tombe nez à nez avec Claude Gallimard. Il me dit : " Gérard, ne partez pas, je veux que vous fassiez une maison d'édition ". Une collection suffira, c'est plus raisonnable, lui ai-je répondu. Et voilà, je suis parti les mains dans les poches. Les deux premiers livres que j'ai publiés, c'était un symbole absolu pour l'avenir : Memento Mori de Louis Calaferte et Danube de Claudio Magris. Avec ces deux piliers, je faisais le pont de Manhattan !
J'appartiens corps et biens à Gallimard. En revanche, je suis la seule collection où la marque Gallimard n'apparaît pas sur la couverture. J'ai toujours eu un statut à part...

Pourquoi ne pas avoir créé votre propre maison ?
Une question de courage. Et d'une façon générale, je suis brouillé avec l'argent, j'ai une antipathie naturelle pour l'argent. Je me sentais incapable de gérer financièrement une maison d'édition. Déjà quand j'étais chez Denoël, je dirigeais cinquante personnes, ça m'emmerdait, je n'étais pas fait pour ça.
Ici je suis seul. Je ne crois pas trop aux décisions collectives, il y a toujours des intérêts particuliers en jeu. Les comités de lecture sont des aréopages de combines. Je gère L'Arpenteur comme un paysan. Ce terrain ne m'appartient pas, mais tout ce que je cultive sur ce terrain, c'est moi qui l'ai planté.
Je n'ai pas d'intérêt commun avec le petit milieu éditorial parisien. C'est trop futile. Vous savez, je ne sais pas me servir d'internet, je n'ai pas de portable et je parle l'anglais uniquement quand je suis saoul (rires).

Comment définir vos goûts, votre esthétique littéraires ?
L'Arpenteur a pris en quelque sorte la suite de la collection " Le Chemin " (qui s'est arrêtée en 1992 avec la mort de son fondateur Georges Lambrichs). L'Arpenteur est une pépinière, un lieu où l'on plante et que l'on regarde pousser... Je suis un missionnaire, plutôt qu'un passeur. Ce qui me retient, c'est le goût de la découverte, je veux être surpris. Seul le style m'importe.

Il y a une communauté de tons, d'écritures parmi les auteurs que vous publiez...
Oui, et ça vient de moi (silence). J'ai du mal à répondre à votre question. Je ne peux pas vous dire qui je suis. Il y a tellement d'éditeurs qui se prennent pour Lebovici. Moi, je n'essaie pas d'être quelqu'un auquel je devrais ressembler. Depuis que je lis des livres, se sont accumulés des goûts qui tout à coup trouvent à s'exprimer dans L'Arpenteur. Répertorier ces goûts signifierait que j'ai une position à défendre, ce qui n'est pas le cas.

La musicalité des phrases est par exemple importante...
Moi je lis les manuscrits à l'oreille. Je les écoute. Quand je présente un livre aux commerciaux, j'ai peu d'histoires à leur raconter, comment les personnages évoluent, etc., tout ce qui fait finalement la matière des journalistes. Rendre compte du style, ça c'est plus difficile... Rendre compte du style de Bach ou de Charlie Parker, ça c'est difficile. On ne sait pas si la musique ne fait que réveiller quelque chose en nous qui dormait, ou si ça installe quelque chose qui n'y était pas. C'est la même chose en littérature. Un texte, ça swingue ou ça swingue pas.
Pareil, dans les livres écrits par les femmes, il y a toujours une ambiance que l'on ne retrouve pas ailleurs... C'est comme la voix. Quand vous faites chanter Bach par un contre-ténor ou par une femme, ce n'est pas la même tessiture.
Il n'y a pas assez de jeunes femmes qui sont l'avenir du monde.

L'Arpenteur est une collection qui donne une chance à de jeunes auteurs...
Je ne commande jamais de textes à des auteurs, et je suis toujours impatient d'ouvrir les manuscrits. Peut-être y aura-t-il un nouveau Bruno Krebs ! C'est un auteur qui fonctionne que sur l'inconscient, le rêve. J'aime beaucoup. Il vous emmène sur un chemin droit, et tout d'un coup il bifurque, par glissements...
Quand j'adhère à un manuscrit, c'est comme si je tombais amoureux. Le premier Jean-Pierre Ostende m'avait séduit par son étrangeté du quotidien. Pierre Autin-Grenier, lui, c'est son ton, cette espèce d'anarchisme prolétarien qui m'a intéressé. Il tend maintenant à devenir un peu Brassens avec ces potes autour de vin rouge au bistrot. Je lui ai dit du reste : cela réduit considérablement votre potentiel d'écoute...
J'ai publié les trois premiers livres de Christine Angot contre l'avis forcené de tout Gallimard. Elle écrit comme personne d'autre, au couteau, c'est une serial-writer. Un livre et un seul aurait suffi à la rendre célèbre : La Mécanique des femmes à la Angot. Voilà, qu'est-ce ça me faisait de baiser avec mon père...

Comment travaillez-vous avec vos auteurs ?
Je suis assez directif. Je corrige le texte comme un prof. Je note dans les marges : répétition, confus, obscur, etc. Mes observations sont indicatives. Si les auteurs ne sont pas d'accord, ce qui est rare, je leur donne raison... L'auteur est l'acteur principal dans le monde du livre. Le deuxième, c'est le lecteur ; moi-même je ne suis qu'un intermédiaire chargé de les mettre en relation. Donc il n'y a jamais de condition à la publication. Quand je refuse un texte, c'est en bloc.

Qu'est-ce que ça a changé le succès de La Première Gorgée de bière ?
J'ai un grand parapluie ouvert au-dessus de ma tête. Il ne peut pas pleuvoir sur L'Arpenteur. Grâce à Delerm, la moyenne des ventes de chaque titre de la collection dépasse les 10 000 exemplaires. Je suis verni. Mais si on regarde les chiffres de près, plus de la moitié de mes 153 livres n'ont pas dépassé 1 000 ex...

Les textes circulent-ils entre les différents directeurs de collections de Gallimard ?
Non. Nous n'avons aucun rapport entre nous, hormis peut-être avec mon collègue Jean-Baptiste Pontalis qui dirige la collection " L'un et l'autre ". Tous les manuscrits proposés à l'édition sont adressés à une cellule centrale, et peuvent être relus. C'est une forme de surveillance. Mais aucun livre auquel je tenais ne m'a été refusé.

Y aura t-il un successeur à Gérard Bourgadier ?
Je me pose la question. J'ai interrompu L'Arpenteur pendant un an en 2002 à cause de la maladie. C'est drôle, dès que je suis revenu, tous mes auteurs m'ont envoyé un manuscrit, comme un signe...
Je ne vois pas de remplaçant pour l'instant, à part peut-être Jean-Baptiste Para ou encore Guy Goffette avec qui je partage les mêmes enthousiasmes de lecture.

CARTE D'IDENTITÉ
L'Arpenteur
5, rue Sébastien-Bottin
75007 Paris

Création en 1988
Directeur littéraire : Gérard Bourgadier
153 livres au catalogue
10 à 12 titres par an
Tirage moyen : 2 000 ex.
Meilleures ventes : La Première Gorgée
de bière
(1,3 million d'ex.) et La Sieste assassinée (300 000 ex.) de Philippe Delerm ; La Mécanique des femmes de Louis Calaferte (25 000 ex.)
Reçoit 4 manuscrits par jour ouvrable


   

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