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Les articles       

Je veux t?moigner jusqu'au bout (Journal 1942-1945)
de
Victor Klemperer
Seuil
32.01 €


Article paru dans le N° 033
janvier - mars 2001

par Jacques Goulet

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    Je veux t?moigner jusqu'au bout (Journal 1942-1945)

Universitaire juif destitué par les nazis, Victor Klemperer, dont on avait lu LTI, a tenu un journal. Ce document source est un témoignage capital.

Publié à Leipzig en 1975, quinze ans après la mort de Victor Klemperer, traduit en français sous le titre LTI, la langue du IIIe Reich en 1996, ce texte reparut en Pocket. En de courts chapitres thématiques, c'est une analyse du discours national-socialiste et de la manière dont le régime l'avait en quelque temps imposé à toute la société.
La Lingua Tertii Imperii, Victor Klemperer a dû la subir comme le seul langage public possible pendant les douze longues années qu'a duré le Reich. Brillant spécialiste des Lumières, ce professeur francophile avait cinquante-deux ans en 1933. Juif converti au protestantisme, mais surtout Allemand et fier de l'être, il avait épousé Eva, une "aryenne", et c'est en tant qu'époux d'une "non-juive" qu'il échappa à la déportation.
Mais la persécution fut terrible, et il eut le courage de la décrire froidement dans chacun de ses aspects, à chaque étape de son aggravation au fur et à mesure que les difficultés de la guerre empiraient : son journal court du 14 janvier 1933 à la fin 1945. Selon une phrase prêtée au Führer, l'antisémitisme était "la seule pornographie" que son régime autorisait. Ce témoin expose une persécution qui va crescendo et suggère sa fonction politique. Car si le régime se voulait secret sur la "solution finale", il faisait tout pour que chacun sût que la moindre critique ou réserve pouvait le faire disparaître dans l'instant. L'État nazi fut sans doute plus totalement et plus efficacement terroriste qu'aucun autre.
Voyant l'étau se resserrer, les Klemperer avaient songé un instant à partir. Dans cette intention, l'homme avait pris des cours d'anglais, mais il avait des projets en Allemagne, le couple voulait même faire construire une maison, les époux avaient des attaches affectives, ils n'avaient plus l'âge où l'on va sans mal "recommencer sa vie" ailleurs, d'autant que, si la santé d'Eva n'était pas bonne, son mari souffrait d'angine de poitrine.
Victor Klemperer ne s'était jamais fait d'illusions, il avait vu dès le début l'extrême brutalité du régime. Dans LTI -essai qui tire du journal la quintessence du discours nazi sur les juifs-, le tableau de toutes les persécutions des juifs allemands (hors ghettos et hors camps de concentration) était synthétique et exhaustif. Ici, on peut suivre la manière dont elles sont annoncées aux victimes, l'inexorable dégradation de leurs conditions de vie : par les menaces et l'exemple des malheurs d'autrui, on réduit l'être à l'impuissance par la peur, on le tétanise.
Après la perte de la fonction d'enseignant et du droit de publier, les interdictions se multiplient : pas de poste de radio, pas de journaux et pas de livres écrits par des auteurs non juifs. Interdiction de posséder ou de conduire une automobile, interdiction de sortir le dimanche, strict couvre-feu. Le couple fut contraint à louer sa maison, car il n'avait pas le droit de disposer de plus de deux pièces.
Discret sur la vie privée de l'auteur, ce journal décrit la vie de l'Allemagne en temps de guerre et le sort réservé aux rares juifs menant une vie "autonome". C'est un document de premier ordre sur un système totalitaire de plus en plus cruel et sur les effets de sa mise en place sur les consciences. Si l'auteur a manqué d'esprit de décision quand il a envisagé de partir dans un autre pays, il sera d'un courage exceptionnel dans sa volonté de témoigner. Tout entier orienté sur les effets de la guerre et de la politique sur les esprits et sur les relations que les personnes entretiennent, ce journal apparaît, en un sens, comme un essai politique, c'est le journal le moins égotiste qui soit.
Eva allait dissimuler les feuillets chez une amie, dans un hôpital. Chacun savait qu'il serait exécuté si la Gestapo venait à découvrir ce document accablant.
La folie meurtrière du régime, on la note à chaque ligne. Et il y a ce que l'auteur ne dit pas : que le couple ait eu le désir de se séparer, cela eût signifié "meurtre" si la décision était venue de la femme, et "suicide" si elle était venue de l'homme. Et si Eva Klemperer était morte avant Hitler, Victor eût été assassiné.
Personne ne savait que les camps de concentration devenaient des camps d'extermination, chacun pouvait s'en douter. On savait que des juifs étaient tués pour des raisons de plus en plus insignifiantes. Dans LTI, l'auteur nous dit la peur qu'une personne malintentionnée dépose une cigarette dans sa poche, les juifs n'ayant pas le droit de fumer sous peine de déportation.
L'épreuve de vérité pour le courage ou la lâcheté de chacun émergeait dans chaque détail. Les adolescents se montraient plus corrects envers un juif portant l'étoile jaune que les enfants, lesquels parfois riaient en répétant les sottises que les organisations de jeunesse leur avaient inculquées.
LTI
avait concentré le récit de cette persécution en insistant sur sa logique interne, le journal nous montre comment la victime apprend la constante dégradation de son sort : ce qui n'était pas interdit le devient, les relais pour l'information étant les institutions communautaires mais aussi la Gestapo et le fisc.
Face à cette persécution protéiforme, les suicides sont devenus fréquents. L'effort de tenir ce journal, l'aide de son épouse ainsi que le soutien qu'il voulait lui apporter ont permis à cet homme de vivre. Il avait aussi l'espoir de voir la suite, attendant la défaite nazie, gardant l'espoir de voir la fin du cauchemar.
Ce livre est à ranger à côté de Si c'est un homme, des Journaux d'Anne Frank, de L'Archipel du Goulag.

VictorKlemperer
Mes Soldats de papier,
journal 1933-1941

Traduit de l'allemand par Ghislain Riccardi
Je veux témoigner jusqu'au
bout, journal 1942-1945

Traduit de l'allemand par Ghislain Riccardi,
Michèle Kiintz-Tailleur et Jean Tailleur
Seuil
800 et 1056 pages, 180 et 280 FF

 Je veux t?moigner jusqu'au bout (Journal 1942-1945) de Victor Klemperer

 

 

 

 

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Jacques Goulet

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