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Les articles       

Dormance
de
Jean-Loup Trassard
Gallimard
18.29 €


Article paru dans le N° 034
avril - mai 2001

par Philippe Savary

*

    Dormance

Jean-Loup Trassard recrée avec Dormance ces temps lointains où l'homme néolithique s'installa près de sa maison natale. Un roman épineux, éblouissant, comme sorti des vapeurs souterraines.

Partageant son temps entre Saint-Germain-des-Prés et Saint-Hilaire-du-Maine (Mayenne) où il est né, Jean-Loup Trassard cultive une oeuvre discrète et rare. Depuis quarante ans, son territoire d'écriture est celui d'un enracinement, heureux, sensuel et violent. Il s'étend au patois, aux cours d'eau, à la campagne de son canton, mais aussi à celle du Queyras, de l'Aubrac ou même de la Russie, qu'il a parcourue à bicyclette. Toutefois, ne lui dites pas qu'il est paysan, cela l'agace, malgré ses quelques bovins qu'il élève.
"Il ne faut pas usurper l'identité de ces gens-là. Moi, j'ai eu une enfance de bourgeois." Herbier d'odeurs, de bourdonnements, de sensations, de travaux agricoles, c'est à l'ombre des paysages et la terre à hauteur d'épaule que Trassard façonne ses livres. Adepte des textes courts (nouvelles ou récits), l'écrivain fait entrer le lecteur dans des mondes inconnus, et pourtant si proches. Sa perception de ce qui l'entoure, aiguisée par le souvenir, devient dès lors une aventure (un voyage?), celle du regard et de l'écoute, qui ravive le temps présent. Cet amoureux de la langue (petit-fils de Claudel et de Ponge, disent certains) qui reconnaît, presque gêné, que Gallimard n'a jamais refusé une seule de ses lignes, n'est pas seulement écrivain. Il est aussi photographe et un ardent militant lorsqu'il s'agit de dénoncer le saccage continu de son bocage.
Aujourd'hui, l'écrivain fait paraître deux nouveaux volumes. Le premier, un recueil de photographies Les Derniers Paysans ranime le quotidien de l'agriculture traditionnelle à la lumière des jouets de son enfance. Le second, Dormance est sûrement de tous son livre le plus ambitieux. Trassard réécrit l'histoire de ceux qui ont civilisé sa terre natale, il y a trois mille ans. Ses personnages s'appellent Gaur -le héros du roman- Muh, Souaou, Pek. "J'essaie de faire sentir que leur vie est réelle", écrit Trassard. Dormance est un livre touffu, broussailleux. Au début, avouons-le, on s'y griffe, on s'y perd dans cette "confusion de sommeil et d'arbustes". Mais par magie, sitôt le rythme de la marche découvert, c'est un monde nouveau qui se révèle, foisonnant, enivrant, celui de la mémoire de l'espèce, mêlée au plus près de la nature, mûrissant lentement par la grâce de l'écriture.

Comment vous est venue cette idée de roman néolithique?
Le néolithique m'est apparu très tardivement comme étant une période privilégiée pour moi dans la mesure où c'est la naissance de l'agriculture et de l'élevage, le début des premiers tremblements. En fait, l'idée m'est venue il y a une quinzaine d'années, sans trop savoir pourquoi. J'ai noté sur une page l'idée d'écrire un petit roman préhistorique. J'ai laissé mûrir ce projet pendant plus de onze ans en prenant des notes qui étaient inventées et d'autres documentées. Puis un jour d'été, il y a cinq ans, je me suis mis à écrire. Moi, je suis rarement saisi par l'intrigue, davantage par une ambiance.
Y a-t-il des antécédents qui expliquent votre intérêt pour la préhistoire?
J'ai attrapé le virus vers 23 ans lorsque j'étais étudiant à Paris grâce aux cours d'ethnologie puis de préhistoire d'André Leroi-Gourhan. À cette époque, j'ai dû visiter toutes les grottes de France et de Navarre. Il y a une dimension fantastique à plonger dans la terre, dans cette douceur souterraine où la température est constante à 14°C., été comme hiver. Si la spéléologie cherche les merveilles du monde, moi je cherchais plutôt l'homme, ces traces sauvages, comme ces mammouths charbonnés au manganèse dans la grotte de Rouffignac.
Mais du penchant porté à cette science à l'écriture d'une fiction, il y a un fossé, quelques millénaires...
J'avais l'intention d'écrire ce livre mais sans savoir où le situer. C'est alors qu'un signe s'est manifesté après quelques mois d'écriture. Des haches néolithiques ont été retrouvées dans la prairie de mon voisin, à côté d'une petite source d'eau pure, sur la pente tournée au sud et avec le ruisseau au pied. Ce qui est étonnant, c'est que cette prairie, je n'ai cessé de la photographier pendant des années, comme si justement j'avais cherché quelque chose que je ne voyais pas.
Dormance s'apparente à une longue rêverie souvent fiévreuse où surgit la vie de vos personnages. Comment avez-vous convoqué cette proximité, ces présences si immémoriales?
Ces images surgies sont très liées avec les pensées de la nuit notamment pendant le temps de l'écriture. À chaque fois que je me retournais dans le lit, c'est à eux que je pensais. En fait, je travaillais toujours le soir très tard jusqu'à me retrouver dans un état somnambulique. Les yeux se ferment et j'écris encore... Sur cette lancée, je partais dormir en préhistoire. Et le matin, je notais. Cela donne l'impression de trouver des choses qui ne me seraient pas parvenues dans la vie totalement lucide, au milieu de l'agitation. Chercher des choses dans ma nuit intérieure profonde, c'est une façon encore de descendre dans la grotte.
Comment s'est passé précisément ce travail d'écriture? Vous évoquez votre trouble?
J'étais complètement halluciné, habité. C'est vraiment la première fois que cela se produit comme si quelque chose m'était donné, tellement ces images-là m'arrivaient avec force et précision. Peut-être que ces images sont restées suspendues dans l'air et cette réalité, j'étais obligé de la capter. D'habitude, je suis plein de mon sujet de façon heureuse quand je raconte la Mayenne. Là, je n'ai jamais eu l'impression de maîtriser quoi que ce soit.
Au point d'écrire : "Je laisse leur vie affleurer dans la mienne (...) J'étais tellement là-bas que je ne pouvais plus être ici".
Oui. J'ai eu une impression de dédoublement assez pénible. Mon corps était là et mon esprit ailleurs, comme si je me voyais gisant. Ce sont des aberrations mentales très troublantes. Pourtant je suis plutôt matérialiste. Du reste, le roman fini, je tendais l'oreille, je n'entendais plus rien. Je n'ai pas bien compris...
Votre rôle s'apparente à celui du guetteur. "J'attends que les gestes sortent de l'ombre", écrivez-vous.
Je pense qu'on peut expliquer beaucoup du comportement de ces hommes, et de Gaur en particulier, par une certaine attention aux choses, qui leur permettait de comprendre, d'agir, d'être prudent, etc.. Pour moi, c'était pareil. Une attention extrême débouche sur une découverte plus vaste. La précision confine au fantastique parce que vous atteignez ce que le commun des mortels laisse passer.
C'est pour cette raison que vous avouez être fasciné par la vie quotidienne de ces hommes. C'est dans ces moments vides que se révèle la surprise?
Oui, parce que je suis imprégné d'une culture très matérielle. Je ne suis pas formé par les livres, je suis formé par la vie à la campagne, par l'artisanat, par l'agriculture et par l'élevage. Je viens de mon contact avec les choses, pas de leur représentation.
Gaur est votre ancêtre ou votre double?
C'était presque un double au début du livre, il était jeune homme comme moi quand je déambulais tout seul dans ce terrain-là. Puis il a fondé une famille, peut-être finalement est-ce un ancêtre. Mais finalement, qui met ses pas dans les empreintes de l'autre? Je ne veux pas le savoir.
Que nous enseigne l'homme néolithique?
L'harmonie et le respect. Une adaptation la meilleure possible à la nature. Pour s'adapter, il faut connaître. Et bien connaître, c'est aussi une façon de s'approcher. Ce qui me relie à eux, c'est leur contact absolu avec les choses. Pénétrer la terre, le bois, les plantes, les fleurs... Vraiment être au toucher des choses. Moi, j'essaie d'aller au coeur de la matière.
Comment s'articulent la part inventée et la part documentée?
Si tout est inventé de ce qui se passe, j'ai voulu être vrai scientifiquement sur la civilisation matérielle de l'homme néolithique, histoire au moins de ne pas me tromper d'outils. En revanche, pour ce qu'on ne connaît pas, j'ai pris le risque.
Par exemple, qu'avez-vous ajouté aux connaissances?
La religion, le respect envers les animaux ou encore les sentiments. J'ai décidé que Gaur est très gentil avec sa femme. Ça peut surprendre. Mais les hommes préhistoriques étaient complètement semblables à nous. Ce n'était pas l'homme traînant sa femme par les cheveux avec un gourdin dans l'autre main.
N'avez-vous pas le sentiment d'idéaliser cette période?
Pourquoi aurions-nous, nous, inventé la tendresse? Le néolithique, c'est le début de l'élevage, des céréales, de la sédentarisation, de la poterie, de la pierre polie. Savez-vous que l'aiguille existe depuis 15000 ans? Ces hommes ont également inventé la courbure de la cuillère pour qu'on se la mette dans la bouche et non dans l'oreille. Pourquoi n'auraient-ils pas fait preuve de sensibilités dans d'autres domaines?
Vous oubliez aussi que la méchanceté arrive en fin de roman. À l'origine, le livre s'appelait Les Voleurs de graines. D'après ce que l'archéologie a cru déceler, le néolithique est le début de la violence. Le jour où il y a eu accumulation de biens -le néolithique a pris le temps de semer, de récolter- l'homme s'est rendu compte que le vol permettait de gagner du temps. C'est à cette époque que l'on a trouvé des silex plantés dans les os, principalement dans le dos. Remarquez aussi que tous les sites néolithiques en France sont fortifiés.
Avec un tel sujet, on se doute que vous avez dû rencontrer quelques difficultés.

Mon problème, c'était les voix. Je dis que Gaur dit, mais on ne l'entend pas dire. Il aurait fallu que j'invente. Une langue soit-disant primitive? Un lien avec l'indo-européen? J'ai préféré éluder. Autrement, l'autre difficulté, c'était de tuer Muh, la petite femme de mon héros. J'étais devenu l'ami intime de ces gens-là mangeant et dormant avec depuis quatre ans. La peine de Gaur était la mienne.
Dormance
peut être aussi lu comme une parabole, ces temps révolus de paradis terrestre où la nature était pleine de ses richesses. Y a-t-il une mise en garde?
Il n'y a pas d'intention morale politico-civilisatrice. J'essaie d'offrir à mes lecteurs une sorte d'objet producteur de rêves, de gâteau aphrodisiaque. Ma seule intention est littéraire.
Le travail sur la mémoire des lieux, des origines est récurrent chez vous...

Oui, mais dans ce roman, ce qui m'intéresse, c'est comment écrire le néolithique, avec un mélange de mémoire au sens large -remémoration, anamnèse, invention, fiction-, qui serait mixé au pilon. La langue et le sujet néolithique doivent s'affronter, se mêler, comme deux gosses en train de se battre dans la poussière. Aujourd'hui, le néolithique n'existe pas. Grâce à l'écriture, je le fais surgir comme de la terre sort une graine.
Dormance s'apparente à une forêt vierge. La langue est d'une grande profusion. "Écrire devient le geste d'écarter des branchages", peut-on lire. La jubilation du lecteur était-elle aussi la vôtre pendant l'écriture?
J'ai toujours le bonheur dans l'écriture. Que ça soit avec une volonté de faire exploser la langue pour secouer la branche en ne gardant que les feuilles qui avaient l'intention de rester, que ça soit dans la sobriété ou dans l'accumulation comme ici avec Dormance. La proximité permanente avec les mots est jouissive. Lorsque j'écris, je passe mon temps à poncer, à enlever les noeuds. Que ça soit net, lisse, même dans la rugosité. Mais pour être franc, l'après-Dormance m'inquiète. Cette grande aventure a beaucoup décoloré les choses.
La mémoire qui se perd, la langue qui s'appauvrit. C'est une façon aussi de lutter contre la perte?
Tout est fragile, c'est sûr. Mais c'est absolument passionnant de travailler sur cette falaise qui s'écroule sans arrêt. En revanche, je n'essaie pas de sauver la langue en écrivant, c'est la mienne. En même temps, dès qu'on veut conserver les choses, on vous traite de vieux conservateurs. Des conservateurs, il n'en faut plus, même dans le beurre. Tous les mots de plantes que j'emploie par exemple, c'est naturel, je vis avec. Le vocabulaire est là comme un filet pour attraper le réel. Je propose un jeu de langues. Le lecteur doit, comme le musicien interprète la musique qu'un autre a écrite, jouer sa propre partition à partir de mon texte. Cela suppose un petit effort. Aujourd'hui, la presse croit malheureusement que ce que veut le public, c'est quelque chose que tout le monde connaît.
Ça vous inquiète cette évolution?
Non, cela m'ennuie. Le Bruit et la fureur de Faulkner ou À l'ombre des jeunes filles en fleurs de Proust arrivant sur la table du Monde, on trouverait ça trop compliqué.

JEAN-LOUP TRASSARD
DORMANCE
Gallimard - 324 pages, 120 FF
LES DERNIERS PAYSANS
Le Temps qu'il fait - 96 pages, 190 FF

 Dormance de Jean-Loup Trassard

 

 

 

 

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