Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

L' Envers de la vie
de
Lee Seung-U
Zulma
18.29 €


Article paru dans le N° 031
juillet - août 2000

par Eric Naulleau

*

   L' Envers de la vie

L'écrivain coréen lance un détective littéraire sur ses propres traces. Quantité de lecteurs devraient lui emboîter le pas.

Pour des raisons stratégiques, Zulma la gersoise -plus vierge folle que jamais- a quitté sa province pour s'installer au coeur de Paris, à deux pas de la Madeleine, histoire peut-être d'appliquer un vernis littéraire à ce quartier des industries de luxe et de la haute finance ou de prendre une revanche symbolique sur le mouvement inverse qui affecte Saint-Germain-des-Prés, dont librairies et cafés cèdent leurs vitrines aux couturiers et aux enseignes de la grande bouffe internationale. Serge Safran, co-directeur des éditions, se montre aussi satisfait de ses nouveaux bureaux que de la sortie de L'Envers de la vie, premier livre publié en français de l'écrivain coréen Lee Seung-U ("La traduction a demandé cinq années de travail.
quot;) L'auteur ne tarde pas à faire son apparition, accompagné d'une interprète, qui parle aussi admirablement la langue de Michaux que celle de Yi Munyol, du co-traducteur de son roman et d'un représentant de la Fondation Daesan (qui a soutenu financièrement la version française de l'ouvrage), lequel ne cessera de tracer force magnifiques idéogrammes tout en sirotant son thé. Lee Seung-U est né en 1959 à Jangheung, au sud-est de la péninsule, et a passé son adolescence à Séoul. Suite à une expérience religieuse, il entreprend des études de théologie ("Je ne me sentais pas heureux, je me suis lancé dans cette voie pour fuir ce malheur et cette pression"), bientôt interrompues ("J'ai réalisé que l'on ne pouvait aborder la théologie d'un point de vue mystique ou à la manière d'un refuge.") Le goût retrouvé de l'écriture se concrétise en 1990 par la parution d'un premier roman (Portrait d'Erisichton) qui lui vaut le Prix du jeune espoir littéraire de son pays. La plupart de ces éléments figurent en bonne place dans L'Envers de la vie et dispensent donc de toute rituelle question relative au caractère autobiographique de l'oeuvre.
Pour raconter la vie d'un écrivain nommé Pak Pukil, dont l'enfance s'est déroulée sous le signe d'un double secret -la démence de son père et la fugue de sa mère avec un pasteur protestant, Lee Seung-U a choisi un dispositif complexe, mais qui ne compromet nullement une parfaite lisibilité : chargé d'écrire un livre de la série À la recherche d'un auteur, certain journaliste mêle les rares confidences de Pak Pukil, de larges extraits des principaux livres attribués à ce dernier et le résultat de ses propres investigations. Texte tout de gravité et de dépouillement, au long duquel différents mythes modernisés -le fruit défendu (ici un kaki), le meurtre du père...- s'essaient à cerner et déchiffrer une âme qui se heurte continuellement aux limites du monde intérieur à la manière d'un papillon de nuit affolé par une lumière tantôt trop vive, tantôt trop diffuse. Le personnage principal passe bientôt l'essentiel de son temps à lire dans une pièce obscure et moisie, situation qui n'est pas sans évoquer, sur le mode misérable, celle de des Esseintes dans le boudoir tendu de liège d'À rebours. Il serait d'ailleurs tentant de lui appliquer le jugement de Barbey d'Aurevilly sur Huysmans, à savoir que, parvenu à ce point, il n'a d'autre alternative qu'"entre la bouche d'un pistolet ou les pieds de la croix." Avant que ne s'effectue le choix de Pukil, il faudra cependant que celui-ci, tout comme nombre de ses confrères bien réels (Beckett, Cendrars, Pessoa...), connaisse sa nuit de la révélation, au cours de laquelle un orgue d'église égrène quelques notes célestes et quelques policiers se trouvent promus au rang d'auxiliaires divins le temps d'une course-poursuite mouvementée.
À une remarque sur l'excellence de son livre, Lee Seung-U fait modestement valoir qu'il en existe nombre d'aussi bons, voire de meilleurs, dans la production coréenne contemporaine.

À vous lire, on croirait que la littérature relève de la malédiction : dans votre avertissement, vous comparez le fait d'écrire un livre à celui d'"entrer dans la vase" et le narrateur se décide, non sans réticences, à entreprendre son récit pour la seule raison qu'il en a un jour fait la promesse un peu à la légère...
À l'époque où j'ai rédigé L'Envers de la vie, je n'avais pas perdu mon enthousiasme pour la littérature, mais j'éprouvais une certaine forme de désespoir relativement à l'atmosphère qui régnait alors en Corée. Le passage des années 80 aux années 90 prend en effet une signification très particulière en Corée. Dans les années 80, notre littérature était très marquée par le réalisme et l'idéologie -les écrivains traitaient de préférence des sujets d'importance, des sujets de poids si je puis dire. Mais au début des années 90, l'inspiration s'est faite plus légère, plus superficielle même, ce qui a donné une littérature plus sensuelle qui cherchait à exalter le lecteur en choisissant des thèmes quotidiens et non plus philosophiques. Mon univers littéraire était bien différent de cette ambiance générale et j'ai voulu marquer ma singularité dans ce contexte, souligner la crise que je traversais à l'époque.
Le fait que votre roman se déroule dans le milieu protestant de Corée revêt-il une importance particulière?
Certainement. Et notamment d'un point de vue politique. Je crois tout d'abord que l'essor du protestantisme a permis à mon pays de délaisser certaines tendances passées à l'irrationalisme et de se rapprocher de l'Occident. En outre, durant les années de la dictature, l'énergie réformatrice est venue essentiellement des milieux chrétiens -protestants et catholiques, avec en particulier une tendance de la théologie populaire proche de la théologie de la libération qui a eu des effets très concrets sur le plan social.
Vous dites dans votre roman que les différentes couches de la mémoire constituent "une machine à dissimuler et altérer". Est-ce que ce ne serait pas également votre définition de la littérature? Toutes les couches d'écriture que vous accumulez sur votre héros (les extraits de ses différents livres, ses confidences, les suppositions du narrateur...) ne contribuent-elles pas à épaissir le mystère de son existence plutôt qu'à le dissiper?
Dans la mesure où mon roman est autobiographique, il me fallait dissimuler certaines choses. Dans mon pays, on dit : "Comment peut-on danser sans masque?" Pour pouvoir danser, c'est-à-dire écrire, je ne pouvais pas rester à visage découvert, je devais inventer des dispositifs à base de textes fictifs, de mythes et de contes. J'ai dévoilé pour mieux cacher.
S'agit-il d'une stratégie personnelle ou pensez-vous que la littérature ne peut de toute façon qu'échouer à percer le mystère d'un être?
Je pense en effet que la littérature ne possède pas ce pouvoir, mais je peux vous assurer que, dans le livre dont nous parlons, j'ai fait tout mon possible pour qu'il en soit autrement.
Votre personnage principal, qui est romancier, donne plusieurs définitions franchement négatives de la lecture et de l'écriture :
"quête d'un refuge", "entraînement secret" et même "boulimie" ou "piqûre d'anesthésique"... À quel point est-ce que vous reprendriez à votre compte ces conceptions assez surprenantes sous la plume d'un écrivain?
J'ai un jour écrit : "Ceux qui sont heureux dans la réalité n'écrivent pas. Ceux qui possèdent une maison dans le monde réel n'éprouvent pas le besoin de bâtir une fiction." L'écriture et la lecture correspondent à la satisfaction des désirs dans un espace fictif. Le mot "chien" ne mord pas et le mot "couteau" ne coupe pas. La littérature, dans son ensemble, ressemble à ces mots. Le revers de la médaille, c'est que dans le même temps où vous réalisez vos désirs et construisez une fiction, entre les murs de laquelle vous vous sentez en sécurité, vous diminuez du même coup vos capacités d'adaptation à la réalité. Pour mon héros, le salut ne vient pas de son habitude de lire à longueur de journée dans une pièce obscure, mais d'une femme qui porte les habits de la religion.
Vous citez Borges dans votre roman :
"Il n'est pas de meilleure consolation que de se dire qu'on a choisi son malheur." Est-ce qu'au-delà de cette référence anecdotique, vous n'avez pas eu un projet borgesien en jouant notamment sur une certaine confusion des identités entre vous-même, le narrateur et le personnage de l'écrivain?
En tout cas, Borges est un auteur qui compte beaucoup pour moi. Les écrivains qui sont importants à mes yeux ne m'influencent pas sur le plan de l'intrigue, mais m'entourent à la manière d'un monde familier. Il est vrai que Borges a souvent cité des oeuvres fictives dans ses récits, tout comme je le fais dans mon roman, et maintenant que vous le dites, je m'avise que dans un précédent livre, j'ai mentionné un texte imaginaire d'un certain Lee Seung-U! Sans oublier que L'Envers de la vie est aussi le titre d'un livre attribué au personnage principal...
Quels autres auteurs figurent à votre panthéon personnel?

Kafka, Dostoïevski, Gide, Camus... cette énumération traduit une préférence pour le mode universaliste du roman occidental, auquel je me réfère plus volontiers qu'à certains traits caractéristiques de la littérature coréenne.
Il est beaucoup question de la Corée du Nord ces temps-ci en Occident, généralement pour des raisons tragiques. Est-ce que le fait que vous soyez originaire d'un pays séparé en deux trouve un écho dans votre oeuvre?

Cette situation ne peut laisser aucun écrivain coréen indifférent. Les souffrances engendrées par cette séparation, les séquelles du conflit et les tensions actuelles ont inspiré de nombreux auteurs, surtout dans les années 80, car cette veine tend à se tarir. Certains de mes confrères s'entendent mieux que moi à en rendre compte sur le plan socio-historique. Pour ma part, je l'aborde uniquement sur un plan existentiel. Pour pasticher le titre de mon livre, je m'attache en quelque sorte à l'envers du problème. En tant que citoyen, je ne pense pas que mon opinion diverge de celle de mes compatriotes puisque je considère que la réunification des deux Corée est autant une nécessité qu'une priorité. De plus, il n'existe pour ainsi dire aucun contact entre écrivains des deux Corée, quoique l'une de mes nouvelles ait paru dans un recueil édité au nord.
Est-ce que la situation de la littérature en Corée du Sud correspond à celle que nous connaissons en Occident : une domination anglo-saxonne et une relative résistance des auteurs "locaux"?
On peut en effet parler de domination anglo-saxonne dans le domaine de la culture populaire, mais en ce qui concerne la littérature les lecteurs coréens ont davantage d'affinités avec la production européenne. Certains romans policiers américains deviennent certes des best-sellers, mais les tirages des livres européens, français notamment, témoignent du fait qu'en matière de véritable littérature, le gôut des Coréens penche clairement de ce côté. Quant à la littérature coréenne, certains recueils de poèmes dans le registre populaire peuvent se vendre à plus d'un million d'exemplaires. Globalement, l'importance de la littérature tend cependant à reculer par rapport à l'image, comme partout dans le monde. Ce qui, joint à l'expansion d'internet, a pour conséquence que les jeunes romanciers contemporains ne se distinguent plus aussi nettement qu'auparavant en fonction de leur nationalité. La mondialisation affecte également la littérature et, sans doute pour la première fois, toute une génération partage aujourd'hui une même sensibilité d'un continent à l'autre. J'ai lu récemment le roman d'un auteur coréen âgé d'une vingtaine d'années qui ne possédait à mes yeux pas le moindre signe distinctif national. Phénomène positif à certains égards, mais aussi assez inquiétant s'il venait à s'accentuer.

L'Envers de la vie
Lee Seung-U
Traduit du coréen
par Ko Kwang-Dan
et Jean-Noël Juttet
Zulma
256 pages, 120 FF

L' Envers de la vie de Lee Seung-U

 

 

 

 

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