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Les articles       

Les Derniers Jours de l'humanité
de
Karl Kraus
Agone
20.00 €


Article paru dans le N° 032
septembre - novembre 2000

par T.G.

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   Les Derniers Jours de l'humanité

Née du journalisme satirique, la pièce de Karl Kraus démarre sous les grincements ironiques pour se clore sur une hallucinante prophétie.

C'est un premier avril, en 1899, que naît le journal satirique Die Fackel (Le Flambeau) qu'un seul homme dirigera durant 37 ans : Karl Kraus. Grain de sable et poil à gratter de la bonne société autrichienne, Die Fackel accueillera nombre de jeunes auteurs et se fera l'ardent défenseur de musiciens comme Schönberg. Épris de littérature et de musique, Kraus pourfend la presse qui, soucieuse de défendre les intérêts du pouvoir, confond information et propagande et pervertit le langage pour mieux marquer les opinions.
Les Derniers Jours de l'humanité,
qui paraîtra dans un numéro spécial de Die Fackel, présente d'une certaine façon le fruit de cette presse corrompue (l'adjectif d'ailleurs pourrait être supprimé tant il paraît redondant, aujourd'hui encore).
Nous sommes en Autriche et nous suivons sur une centaine de scènes les cinq années de la Première Guerre mondiale. OEuvre monumentale, cette pièce au mille personnages convoque les bruits de la guerre, de simples silhouettes muettes (mais fort parlantes lorsqu'elles passent, sur des béquilles, estropiées) et des dizaines de chansons populaires, de marches militaires. Plus faite pour le cinéma (on aurait bien vu un successeur d'Eisenstein s'en emparer), la version scénique nécessite, si l'on en suit les didascalies à la lettre, des moyens considérables : un sous-marin, des tranchées, un train de montagne, des montagnes de cadavres "non ensevelis, à moitié décomposés", "à perte de vue un cortège de femmes blêmes" et des changements de décor incessant. Cette profusion menée musicalement par Kraus démarre allegro sur le mode du comique hébété : on rit de la stupidité confondante et criminelle des Autrichiens (Kraus eût été français, ç'aurait été des Français) qui, saoulés par une presse aux ordres, veulent la guerre qu'ils voient faite de pâtisseries viennoises et de chocolats chauds. Les images d'Épinal (selon lesquelles les hommes se sacrifient pour leur patrie) devenues les seules représentations du réel, ce sont les plus démunis qui partent au front, alors qu'à l'arrière restent les gras officiers, les journalistes de salon, les riches bourgeois. Les mutilés de la guerre passeront ici où là, au coeur de scènes où l'on bouffe (quand eux meurent de faim), où on les rejette car ils sont une réalité tue des médias. Donnons ici la totalité de la scène 9 de l'acte III : "Pendant la bataille de la Somme. Portail d'un parc attenant à une villa. Une compagnie passe au pas de route en direction de la première ligne de tranchées, sur les visages la certitude de la mort. Le Kronprinz (au portail en tenue de tennis leur fait signe avec sa raquette) : Hardi, les petits gars!" Ce sont des dizaines de scènes similaires qui conduisent peu à peu à un sentiment de révolte d'autant plus vif que certains propos sont réels. Kraus montre comment l'humanité périra du pourrissement de son langage : lorsque les collisions sémantiques ("Toute la Serbie à moitié conquise!") n'éveillent plus la suspicion, lorsque les mots perdent leur sens ("Ne pouvoir se sacrifier pour la patrie est un sacrifice dont nous dédommage la réussite commerciale"), la vie de l'homme ne pèse plus grand-chose. L'avant-dernière scène laisse entendre la voix de l'écrivain : grave, douloureuse et meurtrie, elle introduit le miserere. Et l'on reste là, pathétiquement impuissant. Kraus nous avait pourtant prévenus : "Quiconque a les nerfs fragiles, bien qu'assez solides pour endurer l'époque, qu'il se retire du spectacle." Hélas, ce ne sont pas les nerfs qui font défaut, c'est l'entendement.

Les Derniers Jours de l'humanité
Karl Kraus

Traduit de l'allemand par
Jean-Louis Besson et Henri Christophe
Agone/Marginales
235 pages, 100 FF

Les Derniers Jours de l'humanité de Karl Kraus

 

 

 

 

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