Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Celles qui viennent avec la nuit
de
Jacques Abeille
Escampette (L')
13.50 €


Article paru dans le N° 032
septembre - novembre 2000

par Marc Blanchet

*

    Celles qui viennent avec la nuit

Ecrivain discret venu du surréalisme, Jacques Abeille, dont les textes sont hantés par des figures féminines qui nous hantent à leur tour, fait l'apologie de l'aliénation comme chemin vers le génie...

Découvrir les textes de Jacques Abeille vaut bien une enquête dont nous ne pouvons pas rendre entièrement compte. Ce Bordelais a d'abord publié sous pseudonyme (Bartleby par exemple) puis s'est lancé sous son nom dans des oeuvres parues chez Flammarion et Zulma tout en citant dans ses livres les ouvrages parus auparavant comme étant ceux d'un autre! La rencontre avec le surréalisme d'après-guerre a été un déclencheur pour cet auteur dont la curiosité et la variété des goûts assurent des bases solides pour tout échange.
Auteur érotique, pornographique, Jacques Abeille est surtout un écrivain dont la sensualité prend toujours de nouvelles formes, comme de nouveaux voyages. La parution de Celles qui viennent avec la nuit tout comme celle de Louvanne et L'Arizona montrent, au-delà de formes différentes de narration, une capacité à inventer des figures féminines qui nous mènent vite du charme à l'envoûtement, de la séduction à la mort. Celles qui viennent avec la nuit révèle, en un heureux regroupement de textes, le style tout à la fois cruel et délicat d'un homme dont le parcours s'est fait dans la discrétion, voir l'effacement. Les femmes monstrueuses de Jacques Abeille, qu'elles deviennent énormes la nuit ou soient une grotte avalant un homme, composent une lente procession qu'on aime rejoindre. Peut-être Jacques Abeille a-t-il vécu comme l'un de ses personnages une scène capitale, chère à Pierre Jean Jouve : "Devenu homme, photographe impassible et fixe, il dévide le long fil d'une attente visionnaire et à chaque pas dans le sillon du cercle élucide une image nouvelle, développant plus avant l'épanouissement d'une scène centrale, féconde et à jamais soustraite."

Celles qui viennent avec la nuit est-il un livre de nouvelles né d'une longue gestation?
Une partie de cet ouvrage est inédit. Deux des nouvelles, Gabelle et Lente proie, furent des commandes. En fait, ces textes ont été écrits sur vingt ans. J'avais le désir d'en faire un ensemble et la rencontre avec les éditions bordelaises L'Escampette m'a exaucé car il fallait quelqu'un d'ouvert à la publication de textes brefs, ce qui est rare. C'est un éditeur qui croit avec conviction qu'il est possible et viable de publier ce type d'ouvrages. Certains des textes ont été écrits spontanément, à l'inverse des commandes, comme Un cas de lucidité ou Le Voyageur attardé. D'une manière ou d'une autre, ce qui m'anime quand j'écris c'est d'entrer, ou d'être saisi par une sorte d'état d'aliénation. Ce sont à l'origine soit des circonstances, soit des objets, des images qui éveillent une voix en moi, qui commencent à me raconter quelque chose, ce qui fait que je n'ai plus qu'à noter sous la dictée. C'est le cas du Voyageur attardé : comme si un autre en moi me racontait les souvenirs que je gardais d'une nuit passée à Mont-de-Marsan. L'Enfance d'un photographe m'est venu d'une photographie choisie par Newton, qui n'est pas de lui mais qu'il avait montrée dans une très belle revue, L'Énergumène, comme l'une de ses préférées. Dans ce choix, il y avait aussi une sorte de confidence. On y voyait un groupe d'hommes tout à fait décents. Entre les photographies choisies et les siennes, ces images se sont mises en regard les unes des autres : j'ai "reçu" une voix qui me racontait ce qui aurait pu déterminer une vocation de photographe. Il suffit d'accueillir. Cette voix est souvent appropriée à un lieu imaginaire qui se constitue en même temps qu'un certain ton.
Ce livre est une galerie de portraits féminins qui engendrent des histoires, et qui "absorbent" progressivement des hommes...
Une classification s'est faite avec le temps dans mes textes. Un autre recueil est en préparation où les textes érotiques figureront. Certains peuvent être qualifiés de pornographiques. La différence est l'émergence ou non de descriptions des relations sexuelles. Celles qui viennent avec la nuit, c'est une suite de femmes fatales. Ce sont des hommes qui ont la chance de rencontrer l'absolu. Évidemment, ils s'y abîment, s'y dissolvent. Cette histoire d'absolu revient à raisonner en termes kantiens sur les femmes. La révolution philosophique de Kant consiste à dire que toute connaissance est dans le relatif. On prend connaissance d'un objet que relativement à notre subjectivité. Ce qui l'amène à dire que c'est un vain rêve d'espérer approcher la chose en soi. On ne connaît que des phénomènes. De l'apparaître. Dans la vie amoureuse, le désir est animé par une sorte de paradoxe qui serait de rencontrer l'autre hors de soi-même, l'autre dans son absolu intime. Sur le plan pratique, c'est le paradoxe du voyeur : arriver à saisir le regard indépendamment du point de vue occupé de l'observateur. Il faudrait ne pas exister pour y parvenir : c'est fatal, cette approche de l'absolu, un éclair où on n'est plus soi-même. Cette structure paradoxale est très ancienne, la mythologie gréco-romaine pullule d'exemples de révélation fatale. Du côté féminin, il y a le mythe de Sénélé : Jupiter prend des formes diverses pour étreindre des mortels, et ce n'est pas seulement fantasmatique chez les femmes. Il ne peut les étreindre dans sa réalité divine. Une seule a voulu céder à ses avances en désirant le connaître comme dieu. C'est la coïncidence entre l'étreinte et l'anéantissement.
Dans ce processus, ce sont des hommes qui sont en train de s'apercevoir que leur vie n'a aucun intérêt. Des hommes déjà à la fin de leur histoire. La fin d'un couple par exemple. Ils prennent un petit chemin à côté, et un peu suffit pour que tout bascule. D'ailleurs, c'est ce que signifie le verbe séduire (attirer vers un chemin qui ne mène nulle part). Hors des normes, des valeurs morales.
N'est-ce pas là un plaisir de raconter qui est un plaisir de l'ordre de la perversion?
Si je n'étais pas écrivain, je serais pervers. La perversion présente quelque chose de plus étroit et répétitif. Quelqu'un qui vit sur la répétition est un masochiste, quelqu'un de théâtral. Ce qu'Artaud voulait dénouer -un théâtre sans répétitions. Ce mouvement circulaire de la perversion... Écrire ouvre un passage au-delà du cercle. J'ai une grande méfiance vis-à-vis de la perversion. Ça s'insère très bien dans la vie quotidienne, les pervers. Le livre d'un psychanalyste, Le Harcèlement moral, montre bien à quel point les pervers trouvent bien leur place. Le pervers, c'est le médiocre, mais vainqueur à l'usure. Autour de nous, c'est ce qui se passe : comment des personnalités assez creuses arrivent à dévorer des tempéraments généreux. Mes nouvelles racontent le contraire; du moins j'aimerais. Des personnalités assez pauvres qui ont la chance de brusquement s'ouvrir à de l'exceptionnel.
Vous parlez de classification dans votre écriture : comment passe-t-on de ces nouvelles à un texte d'allure plus classique comme
Louvanne?
C'est le même problème. Il y a quelque chose dont on se sent constamment menacé c'est la rhétorique, la maîtrise technique du langage. C'est très obscur, ce n'est pas prémédité mais une chose est sûre : je me débats contre l'emprise de cette rhétorique qui s'impose toute seule. C'est pour cela que j'évite de dire que je suis un écrivain. Je suis peut-être un auteur, mais pas un écrivain dans le sens où ça m'ennuierait de tirer parti d'un talent. J'essaie... j'essaie de vous dire un choix. Et je vais prononcer un mot qui peut paraître présomptueux. Dans le domaine de la création, surtout en littérature et peinture, il faut faire un choix entre le génie et le talent. Le talent, c'est ce qui caractérise l'écrivain. Il fait son livre par an, on reconnaît sa marque. Le génie, c'est ni mieux ni plus mal, c'est un autre registre. J'emploie ce terme car j'en ai trouvé une définition dans un texte de Mario Praz, où il parle de Walter de la Mare, et aussi dans une note de Thomas de Quincey : il ne s'agit pas d'un mérite supérieur, mais de quelqu'un qui fait le choix de travailler à l'inspiration. La sensation de la liberté -ce que Bataille appelle la souveraineté- c'est qu'il existe des espaces au moins mentaux soustraits à la contrainte, au conformisme. Il s'agit plus de subvertir que de pervertir.
Louvanne
procède d'une écriture différente, et d'ailleurs fait partie des textes d'une collection aux auteurs variés chez Deleatur : La Compagnie des Indes oniriques, une collection née du désir de regrouper des récits "d'ethnologie imaginaire".
Dans Louvanne, un chasseur parti à la recherche d'un être mi-femme mi-louve est exclu de la légende en parvenant à son but...
Comme dans Celles qui viennent avec la nuit, l'absolu est de l'ordre du scandaleux. On est près de Bataille, de méditation théologique à la manière de Kierkegaard dans Craintes et tremblements, où il commente le sacrifice d'Abraham. Ce que montre la fin de Louvanne, c'est un malentendu : un homme qui ne voit pas, qui ne se rend pas compte que la légende est la racine de la vie d'une communauté. C'est une histoire qui a l'air intemporel mais qui est notre monde, oublieux de nourrir la communauté humaine. Cette créature mi-femme mi-louve s'apparente à celles de Celles...! Ce qui fait la différence de ton, c'est qu'il s'agit d'une histoire "campagnarde". Les nouvelles de Celles... sont dites du point de vue de celui qui va recevoir la révélation. Le personnage de Louvanne n'est pas promis à cela. Il prend la suite mais la prend mal. Il survit dans un monde privé de légende.
Un autre texte chez Deleatur, L'Arizona, met encore en scène un personnage féminin. Le ton change encore, se rapprochant de l'écriture de certains romanciers américains...
L'Arizona
a été suscité par l'image qui figure en couverture, un collage assez "américain" où l'on voit une fille à la Playboy et derrière elle une façade de bois qui nous fait penser à Hopper. De ce fait, c'est une écriture de polar à l'américaine. Par rapport à Louvanne, l'éventail lexical et syntaxique se resserre. Les mots sont ceux du langage courant, les phrases sont simples, relativement brèves, évitant les enchevêtrements de subordonnées et coordonnées qui caractérisent mon écriture. Il y a une façon d'écrire qui est très travailleuse : on a une intention, on met en moyens, par des temps successifs, ce traitement de la matière. Tandis que j'écris, j'écoute le texte en train de se faire. La volonté de ce qui se fait n'est pas en moi mais de plus en plus dans le texte. Le développement d'un texte, c'est celui d'une séparation. Une histoire qui se développe pour se séparer de moi. Il m'est important de publier, car là la séparation est consommée. Il faudrait faire une critique des tendances actuelles qui envisagent le fait artistique en général comme un fait de communication. On envisagerait ce qui se passerait entre tableau et regardeur, texte et auteur. Mais je vois en triangle : l'auteur, le lecteur... mais le vrai sommet c'est l'oeuvre. Quelque chose qui n'est pas seulement un passage de l'auteur au lecteur mais un être à part entière, avec son opacité et sa vibration propres.
Vous parliez de peinture. Vous avez récemment exposé à la Galerie Mollat de Bordeaux vos peintures. Un travail à part ou en continuité?
Il y a un accent de voix qui s'inscrit dans des visions, des images. Quand je parle d'aliénation, c'est au sens propre du terme. Dans un rêve éveillé intense et prenant. Avec les peintures, il s'agit de bouts de carton tachés que je ramasse, -je suis professeur d'arts plastiques- à la fin des cours et qui sont des morceaux jetés par les élèves. Certains m'imposent une image et je retouche de manière à pouvoir partager avec d'autres une vision. En peignant, l'image propose plus qu'un titre, une sorte d'incipit. Ce qui vient avec la peinture, c'est ce que j'appelais la voix. Tout ça tourne autour du surréalisme en fait. C'est une matière de peindre qui s'apparente à celle de Max Ernst, qui peignait en provoquant des accidents matériels. Il a inventé des tas de procédés : le frottement par exemple. Je procède de même, de façons mécaniques mais hasardeuses.

Jacques Abeille
Celles qui viennent avec la nuit

L'Escampette
132 pages, 89 FF

Louvanne
et L'Arizona
Éditions Deleatur
30 et 16 pages, 50 FF et 10 FF

 Celles qui viennent avec la nuit de Jacques Abeille

 

 

 

 

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