Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros

Les articles       

Le Ciel intérieur
de
Zéno Bianu
Fata Morgana
10.06 €


Article paru dans le N° 030
mars-mai 2000

par Marc Blanchet

*

   Le Ciel intérieur

Dans l'héritage des membres du Grand Jeu, Zeno Bianu, de la poésie au théâtre, met en scène l'humain entre éclats et transcendance, souffrance et apaisement.

Il est des parcours exemplaires, non par une certaine "moralité" mais par leur cohérence. Celui de l'écrivain Zeno Bianu, né en 1950, semble bien en faire partie. Semble car celui-ci serait sûrement le premier à confier qu'il n'est jamais possible d'affirmer de telles choses. En trente ans d'écriture, Zeno Bianu s'est révélé un poète important avec une oeuvre distillée, qui comprend les récents recueils de poèmes L'Atelier des mondes (Arfuyen), Le Ciel intérieur (Fata morgana) des essais, dont une approche très personnelle de Krishnamurti (Point Sagesses, Seuil), des traductions (El Dorado, poèmes et chants des indiens précolombiens, avec Luis Mizon), et un travail théâtral original : L'Idiot, dernière nuit (Actes sud papiers) qui met face à face Mychkine et de Rogojine, les deux personnages du roman de Dostoïevski, face à face et surtout à proximité du corps invisible de Nastassia, révélateur de leur espérance et de leurs blessures, corps tué par l'un d'eux et curieusement plus vivant que jamais.
Cette pièce de théâtre a été montée récemment à l'Odéon par Balasz Gera avec les comédiens Vincent Schmitt et Denis Lavant.
Si on ajoute une collection de monographies à paraître chez Jean-Michel Place consacrées à des auteurs comme Guez Ricord, Luca ou Juliet, on peut dire que Zeno Bianu est un homme occupé. C'est sûrement cette démarche double qui le caractérise : s'intéresser aux autres, êtres et cultures, c'est aussi faire un vrai travail d'introspection. Les poèmes de Zeno Bianu sont concis, denses, violents, représentant le corps humain dans un désir d'une transcendance jamais acquise. L'homme, lui, est bien à l'image de ses poèmes : d'une telle concentration dans chacune de ses phrases qu'on pourrait qualifier sa parole lors de notre rencontre d'aphoristique. Dans son intérêt pour les cultures orientales, son application à nous les rendre plus proches, Zeno Bianu unit son occident et son orient, dans l'héritage des poètes de la revue Le Grand Jeu, Daumal, Gilbert-Lecomte, De Renéville, dont le questionnement nécessitait une pratique, une recherche afin de déployer, fut-il orageux, son "ciel intérieur".

Dans votre nouveau recueil, Le Ciel intérieur, vous parlez de vos poèmes comme d'éclats, mais surtout d'une quête de votre écriture sur "un territoire du présent absolu" et plus précisément de "quelque chose comme le bleu fauve". Votre poésie ne met-elle pas en scène un corps qui par "l'échelle des nerfs" peut accéder à une perception accrue de la réalité?
Ce "bleu fauve", j'y tiens -c'est pour moi une sorte de blason. Une coïncidence des opposés qui dirait du même coup le plus extrême de l'art et le plus vif de la vie. Ce vers quoi je vise, au fond, dans l'écriture. Je songe immédiatement à Rothko qui voulait déployer toute la violence du monde dans chaque centimètre carré de lumière. Et je ne sais rien de plus bouleversant. "Perception accrue", c'est bien cela. Au sens où l'état poétique m'apparaît, dans et par-delà le poème, comme une intensification de notre être au monde, l'exploration sans fin d'un état de conscience accrue -loin du renfermé, du manufacturé, du souffle court, du passe-temps formaliste. Je retrouve en fait, chez tous les artistes qui m'éblouissent, un lien indissoluble entre le phrasé du chant et le tempo du vivant.
Cette quête énoncée dans Le Ciel intérieur fait penser à l'étonnement, et le plaisir, de René Daumal à retrouver dans les textes anciens védiques sa pensée. Ne découvre-t-on pas en filigrane de vos textes un écho des recherches du Grand Jeu?
Daumal et Le Grand Jeu ont beaucoup, beaucoup compté pour moi. Ces "techniciens de l'essentiel" -ainsi qu'ils se nommaient- ont ouvert entre poésie et expérience un espace aimanté, une voie fulgurante, une vaste chambre d'échos (peut-être la première) entre Orient et Occident, reconnaissant, au-delà même de l'Inde, une parenté avec les mystiques du monde entier. Avec leur exigence inouïe, leur adolescence irrémédiable, leur volonté d'"avaler Dieu jusqu'à devenir transparents", de casser tous les dogmes, ils restent à mes yeux comme de purs sémaphores, ne cessant de désigner le noyau incantatoire de la vie. Quelque chose d'irremplaçable, entre véhémence et cisèlement.
La spiritualité, et les notions qui s'y rattachent, constitue un aspect essentiel du monde contemporain. Comme écrivain, à quoi essayez-vous d'être fidèle pour ne pas tomber dans les pièges d'une spiritualité facile?
Ce à quoi on peut être fidèle, c'est précisément à sa propre expérience. Leiris parlait du "coup de corne qu'il faut au livre". C'est bien là que les choses se passent, loin de tout prêt-à-porter spirituel. Par un travail sur soi, au plus intime, en tablant inlassablement sur sa propre nuit, en re-connaissant la poésie comme le timbre spécifique de notre instabilité -en s'appuyant sur le plus indicible de soi. Qui ne voit, comme le disait Artaud, que "la vraie poésie est métaphysique, et que c'est précisément son degré d'efficacité métaphysique qui en fait tout le prix"? Métaphysique ou infra-physique. Geste des galaxies ou frémissement des neurones. Quelque chose cherche toujours, au creuset de l'expérience, une voix neuve pour nommer l'être-monde. Mais cela ne va jamais sans embrasser le papier de verre du réel.
Dans votre biographie, vous parlez d'un voyage décisif au Tibet. En quoi ce pays vous a-t-il révélé quelque chose qui poursuive son onde de choc dans votre écriture?
On sait comment le Haut-Pays a empreint le sceau de sa fascination sur certains textes de Segalen, de Bataille, d'Artaud, de Daumal, etc.. Il me fallait aller voir. Reconnaître par le souffle les signes de la haute altitude, cette "contemplation d'altitude" chère à Jean de la Croix. Car le voyage au Tibet est toujours un exercice obstiné d'altitude, physique et métaphysique. Il convient de prendre vraiment à la lettre l'expression "toit du monde", car on se tient là plus haut, et il n'est rien au dessus -sinon l'éclat blanc de la lune, ou peut-être celui de la mort. On va au Tibet, parce que c'est le pays de l'esprit, parce que c'est une terre où le corps avance littéralement dans l'esprit, pour purifier sans trêve son chant intérieur. Artaud, encore, dans ses Lettres de Rodez écrit : "Aller au Tibet pour moi, c'est faire de mon corps un Himalaya où les esprits de la haine ne pourront plus accéder." L'onde de choc est là, dans le tranchant continu de ce qui m'a irisé, dans un foudroiement qui demande infiniment son la.
Par ces voyages, ces lectures, ces rencontres, il est difficile de mettre d'un côté la poésie, de l'autre les essais. Avez-vous l'impression que cela procède d'une même démarche, d'un même élan?
Tout cela procède effectivement du même souffle. Ce sont les facettes changeantes d'une polyphonie, des démultiplications de l'expérience. J'aime ce qui traverse. Poèmes, essais, théâtre, lectures, entretiens, traductions -la poésie demeure au centre, obstinément. Du côté de la voix vivante. Bien au-delà de l'écoute pressée et mercantile. De même la collection JMP-Poésie que j'anime chez Jean-Michel Place, où il s'agit de donner à lire, par le truchement de monographies aussi inspirées qu'érudites, des créateurs singuliers, des inclassables (je pense notamment à Ghérasim Luca et Guez-Ricord), soucieux de re-susciter un verbe capable d'irriguer notre présent.
Pour mieux approcher votre quête spirituelle, il faut se débarrasser de cette image d'admiration béate qui court sur les civilisations orientales. Vos poèmes visent à un équilibre qui n'exclut jamais le chaos en soi, la blessure, la déchirure...
"Quête spirituelle" ne me convient pas, je préfère remplacer ce terme simplement par "parcours". Les spiritualités qui me fascinent, et sur lesquelles j'ai écrit -qu'il s'agisse de Krishnamurti, de Trungpa ou du Zen- n'ont que faire d'une telle béatitude. Elles sont au contraire des explorations radicales de notre désespoir. Il s'agit là, à des années-lumière de toute rêverie douillette ou de tout glacis intellectuel, d'affronter au plus près l'inconfort d'exister. La blessure est toujours là, mais perçue comme le tremplin d'une infinie redécouverte. Mieux, c'est en creusant au plus clair de sa souffrance et de sa vulnérabilité qu'on peut commencer à "rencontrer son centre d'amour" -à écouter autre chose que son propre bruit. Et cela, hors de tout dogme, de toute croyance. Sans jamais endormir notre inquiétude. Il y a là un renversement extraordinairement opérant.
Dans ce parcours, il y a aussi le travail de traduction, dont une partie est tournée vers la mise en scène...
J'aime traduire, passer -faire passer le poème d'une rive à l'autre. Je me suis attaché -en compagnie de quelques alliés, notamment Patrick Carré, Serge Sautreau, Luis Mizon, Corinne Atlan- à restituer en poésie (et non seulement en français) les poèmes classiques chinois, les poèmes indiens américains, les chants d'amour du VIe Dalaï-Lama, les chants et poèmes des Indiens précolombiens -et je prépare une anthologie de haïkus pour Poésie/ Gallimard... sans oublier les opus fulgurants de Miklos Szenkuthy, et mes divers travaux pour le théâtre, spécialement avec Lluis Pasqual. Tout cela participe, au fond, d'un même désir : dessiner la vraie géographie mentale de la planète, faire cause commune avec tous les déchiffreurs/ défricheurs, et préserver ainsi un espace de résistance intérieure. Je reste habité sans doute, aussi et toujours, du souci hölderlinien de rendre la terre plus habitable. Ou moins inhabitable, c'est selon.
Autre travail, qui réunit à nouveau votre intérêt pour le corps, la mort, et aussi l'érotisme qui les unit : L'Idiot, dernière nuit, longue veille entre songe et réalité autour d'une femme invisible, et surtout utilisation des personnages de Dostoïevski... Comment ce texte théâtral est-il né, et là aussi à quoi avez-vous essayé d'être fidèle dans cette approche originale du roman?
L'Idiot, dernière nuit
est une tentative d'épuisement de la scène finale du roman -que Dostoïevski tenait pour "unique dans l'histoire de la littérature." Par cette pièce-poème pour deux acteurs, j'ai voulu faire résonner toute la polyphonie dostoïevskienne- cette façon inimitable d'engager l'être tout entier dans le moindre questionnement, ce "désintégrisme" absolu où raison et folie se nourrissent sans cesse l'une l'autre. Donner un coup de projecteur sur ce qui raisonne en nous en-dehors de la raison -là où l'identité n'est plus qu'un précipité instable. Là où le mystère humain reste à vif.
Ne doit-on pas voir le corps assassiné de Nastassia comme une anamorphose qui révèle les désirs des deux hommes amoureux d'elle jusqu'à l'éblouissement?
Absolument. Nastassia est un oxymoron vivant. Sainte et putain, pur esprit et sel amer. Elle concentre en elle les virtualités profondes et contradictoires de ses deux aimants : Mychkine et de Rogojine. Flottant perpétuellement entre harmonie et dysharmonie. Hybride et authentique. Authentique parce qu'elle vit justement sur plusieurs plans. C'est un creuset de pur humain capable de déclencher à tout instant une électrocution spirituelle.
Vous avez travaillé avec différents acteurs et musiciens pour la lecture de vos textes. Est-ce encore votre parcours qui vous incite à développer une lecture visuelle, physique de vos écrits?
Tout ce qui n'est pas traversé par la poésie est anecdotique. Denis Lavant, qui est un peu mon diseur fétiche, est traversé par la poésie. Avec lui, comme avec d'autres comédiens et musiciens, je donne régulièrement des mandalas sonores, où il s'agit de mesurer le poème au souffle, de façonner une sorte d'écriture orale. Où la chair de la voix deviendrait visible.

Zeno Bianu
Le Ciel intérieur

Fata morgana,
L'Idiot, dernière nuit

Actes sud papiers
58 et 34 pages, 66 et 38 FF

Le Ciel intérieur de Zéno Bianu

 

 

 

 

pub

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

Marc Blanchet

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos