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Les articles       

Basse continue
de
Jean-Christophe Bailly
Seuil
16.80 €


Article paru dans le N° 034
avril - mai 2001

par Emmanuel Laugier

*

    Basse continue

Ecrivain, essayiste, homme de théâtre, poète, Jean-Christophe Bailly, depuis trente ans, interroge, pense, et cherche le pouls d'un monde en miette. L'écriture comme expérience infinie...

Basse continue et Panoramiques ont ceci de commun : ils sont tous les deux une façon de toucher le monde, de dessiner ce qui fait entre le lecteur et le monde l'espace d'une touche où l'un, et l'autre, trouveront leur place. Non parce que le monde dont parle Jean-Christophe Bailly est fixe, mais bien au contraire parce qu'il est mouvant, fait de voyages, de réflexions, et que l'on a donc à y trouver ses fines dérives de sens et ses traces, les nôtres comme les siennes. Au fait de traces, là, au premier étage d'un appartement parisien, la bibliothèque en est une : elle commence à la Préhistoire, file aux Égyptiens, et voici le bloc grec et latin, etc.
les Russes, les Allemands, la poésie. Dans son bureau, il offre, afin que nous soyons bien atablé, sa chaise. Entouré de ses papiers, on remarque une loupe, une tête grecque datant de - 3500 pas plus grosse qu'un bigarreau. La presque cinquantaine, Bailly s'étonne de tout, d'un Bouddha en plastique chez un restaurateur chinois, comme de la barbarie de toute l'histoire que le présent nous donne à réfléchir. Ses livres lui ressemblent bien, parce qu'ils sont autant de touches dans un monde qui va trop vite, autant de tentatives d'éveil d'une conscience et des différents champs qu'elle traverse. Avec elles ce furent donc, dans le fil du temps, les enthousiasmes surréalistes, le militantisme gauchiste, les amitiés avec Leiris, Ernst, Ghérasim Luca, et presque une vingtaine de livres, des essais tels que La Fin de l'hymne, Adieu, essai sur la mort des dieux, La Comparution (politique à venir, avec Jean-Luc Nancy), des récits (Description d'Olonne , Beau fixe), des livres de poésie et des pièces ou adaptations théâtrales (avec Georges Lavaudant et Gilberte Tsaï) : une soif des matières comme il a pu l'écrire, que l'on retrouve dans son choix d'enseigner à l'École Nationale Supérieure de la nature et du paysage de Blois. Une soif qui sait que l'on ne lira pas tous les livres, que l'incomplétude est une condition de nos horizons : ainsi Jean-Chistophe Bailly fait-il des panoramiques une nécessité de la pensée.
Jean-Christophe Bailly, on est d'abord frappé par la diversité de vos livres, tour à tour peut-on les comprendre dans le champ du théâtre, de la poésie, du récit, de l'essai, si bien que l'on irait jusqu'à soupçonner quelques homonymes (!)?

Disons que cette diversité n'a jamais été décrétée. Elle est venue comme ça, et se trouve liée à une curiosité avide, à des sollicitations diverses, la forme d'un habitat, d'un pont, une promenade, un voyage, un tableau, etc.. Cette affaire-là n'est pas très cadrée. Toutefois, j'ai assez vite compris que je n'aimais pas travailler à une seule chose. S'il y a bureau, pour travailler, celui-ci allait devenir le bureau des écritures : non pas plusieurs personnes pour un même bureau, mais plusieurs modes d'expositions de l'écriture. Ces modes se révèlent parce que l'on est sciemment tourné vers l'extérieur (les conférences, les interventions publiques), ou, parfois, plutôt retiré en des zones secrètes (le théâtre, le poème). Celui qui est inattentif, ou modérément attentif, peut me penser polygraphe. Mais à mon avis, il y a forcément une unité derrière tout cela. Ce n'est certes ni à moi de la décréter, ni de la faire exister de façon à la proclamer. Il faut que j'ajoute, également, que contraindre des modes d'écriture à n'en devenir qu'un, cela indiquerait une vie beaucoup trop obsessionnelle, avec les dangers que cela implique alors. Au lieu d'un métier centré sur une seule recherche, je réponds par ces textes, par des travaux éditoriaux, pour les éditions Bourgois, par exemple(la collection Détroits, Ndlr), ou par les cours que je donne à l'École Nationale Supérieure de la nature et du paysage de Blois.
Il y eut aussi la revue Aléa, que vous dirigiez seul, neuf numéros parurent chez Bourgois entre 1981 et 1989...
Oui, de même que l'aventure, avec Éric Hazan, de la collection d'écrits sur l'art 35-37 entre 1985-1997, devenue impossible à cause des intérêts économiques et capitalistes de l'édition aujourd'hui. Ce travail répondait au fait que je ne me reconnaissais pas, à cette époque, dans la figure de l'écrivain. Elle me semblait être une pose face à une société qui n'était pas juste. Je me suis donc aperçu que j'aimais faire exister des livres, les rendre public et qu'à force, c'était toute la chaîne technique du métier du livre qui me tenait lieu de travail : du choix de typographie, de la mise en page, de la quatrième de couverture à la conception de la couverture même du livre. C'est par le métier d'éditeur de livres que j'ai accepté l'idée d'être écrivain. Parce que ce métier exige un travail sur la langue, que l'on apprend en contrôlant un manuscrit, une traduction. L'écriture intègre et se sert de cette matière : la pièce de théâtre Pandora , par exemple, a été écrite en même temps que je préparais, pour 35-37, le livre sur Piero de la Francesca de Roberto Longhi. Quant à la revue Aléa, elle fut le dernier reliquat de la nostalgie que j'avais des avant-gardes, des groupes de réflexion associatifs. Aléa était le vestige de ce désir : mais restée trop secrète, j'ai fini par arrêter. On attend toujours des effets d'entraînement et d'appels. Bien que solitaire, la revue n'a pas empêché, bien entendu, de fortes joies, comme l'exposition commandée autour de ce thème à l'ARC en 1982, ou la réponse que Blanchot fit (La Communauté inavouable) à l'essai que Jean-Luc Nancy donna (La Communauté désoeuvrée) pour un N° autour de l'idée de communauté.
Si la philosophie traverse et fait partie de vos livres, le mot "philosophe", comme attribut, vous fait sourire, pourquoi?
je ne me reconnais pas dans ce mot, parce qu'il y a une formation et une manière de s'inscrire dans le monde social de la philosophie que je n'ai pas. Ce qui n'empêche pas d'y être lié et d'écrire des choses qui côtoient la philosophie. De plus, la façon dont mes écrits restent indexés au registre du sensible fait qu'il y aurait forfanterie à revendiquer le titre de philosophe (beaucoup se l'accaparent en prenant des précautions méthodologiques et conceptuelles moindres que les miennes!). Ma langue est aussi tout à fait décalée par rapport à celle de la philosophie. Pour les uns je suis trop écrivain, pour les autres pas assez, mais cela rejoint encore la question d'un rapport que j'ai au sensible : qu'est ce que cela veut dire que d'être indexé au sensible : et bien, comme pour l'essai sur les portraits du Fayoum (L'Apostrophe muette, Hazan, 1997), ça signifie de commencer par l'expérience du regard, donc par les portraits eux-mêmes, pour ensuite recourir si nécessaire à l'Histoire ou aux concepts. L'expérience est ce qui est le plus démuni, et elle n'est riche que de cette pauvreté-là. C'est en fait, depuis la phénoménologie, quelque chose que la philosophie recherche et qu'elle a du mal à assumer, parce qu'elle est tout de même soumise à un régime de phrases assez autoritaire.
Il y a un livre, hélas épuisé, au titre étrange, c'est votre premier essai : Le 20 janvier. À quoi renvoie cette date pour être lancée ainsi, et sans précision d'année?
"Le 20 janvier, Lenz partit dans la montagne.", c'est la première phrase du Lenz de Büchner. Cet essai rassemblait ce que j'avais pu écrire autour de cet événement-là, de ce livre, Lenz, le premier livre où se fait entendre le timbre moderne, c'est-à-dire un récit qui est l'affleurement de l'expérience et de rien d'autre, aucune sublimation héroïque. Lenz fut mon premier travail d'éditeur aux éditions Bourgois en 1974. Ce livre est également lié au fait qu'en 1978, je décidais de sortir Lenz du livre, de mes propres essais, pour aller coller à Strasbourg et sur les panneaux électoraux de Waldersbach, la nuit, une affiche en reproduisant les premières pages : cette action avait pour elle le secret et la force peut-être illusoire du réel. Mais elle était un signe, une trace portative. Sans compter l'allusion que Celan fit, dans Le Méridien, à cette date irrécupérable et à la rupture stylistique de Büchner...
Cette date ramène aussi à la question de l'actualité ou à celle de l'actuel et aux façons que tous deux ont de concerner l'écriture : certains de vos livres y répondent immédiatement, comme Le Paradis du sens, La Comparution (avec Jean-Luc Nancy), d'autres entremêlent les rapports, ou en font même toute leur dynamique, je pense au long poème en 60 chants de Basse continue...
C'est une question complexe : ce fut un peu le sujet de mon récit Beau fixe (1985) que de répondre à la tentation d'une forme de beau et d'oeuvre coupée de tout rapport à l'actualité ou à la matière du quotidien. Pour moi, ce type d'oeuvre n'est pas sec, mais appartient à un rêve de l'esprit. Mais, continuellement, je n'arrive pas à le matérialiser complètement, et je le perçois comme un match de boxe permanent : l'axiomatique abstraite d'un côté, et de l'autre le bombardement des affects, et de ceux liés à l'Histoire et à ses tragédies. Plusieurs de mes livres répondent à cette double polarisation. Mais le poème Basse continue recrache plutôt les éclaboussures inévitables de la pulsation historique, donc de l'actualité telle qu'elle nous revient.
Mais ce rapport à l'actualité, dans toutes ses manifestations, ne risque-t-il pas d'asservir l'écriture à une forme du temps?
C'est un faux problème. On peut être asservi à son époque en écrivant sur Platon. On n'est pas plus asservi en travaillant avec l'actualité qu'avec un objet lointain. Si je prends ma journée d'hier, j'ai travaillé à un texte destiné au théâtre, j'ai fini la lecture d'un livre de Gertrud Kolmar, relu Pinocchio dans une nouvelle traduction, suis allé voir le film de Wong Kar-Waï In the mood for love, j'ai marché dans la rue, etc. : au nom de quelle autorité pourrais-je décréter que quoi que ce soit puisse et doive être éliminé? L'actualité de ma journée ce sont ces choses-là et il serait tout à fait absurde de vouloir trouver une unité sous-jacente. À l'intérieur de cela, chacun parcourt son labyrinthe et l'on ne peut nier son existence ou décréter être en dehors. "Le solitaire sera éclaboussé par tous" écrit en ce sens Michaux. Ce qu'il faut sentir, c'est que les choses sont là pour ce qu'elles sont et non parce qu'on choisit qu'elles doivent exister.
Basse continue
, ce poème de "prose coupée", comme vous l'écrivez, tourne autour de la tour de Sandicove (qui ouvre l'Ulysse de Joyce), donc de l'idée qu'une tour offre un point de vue total sur les choses..., une forme de distance...
C'est toujours cette histoire d'impossible retrait qui revient comme une tentation. Mais là, je triche parce que ma tour est mobile, comme aux échecs. Il y a donc aller-retour constant, entre les pénates, les chambres et le monde au dehors. Il y a entre tous les lieux une porosité évidente, mais aussi une certaine possibilité d'imperméabilité : on ne peut supporter ni d'être constamment exposé au monde, ni d'être constamment à l'abri.
Ce mouvement de retrait/exposition n'est-il pas ce qui disparaît le plus aujourd'hui, comme condition de l'expérience du monde?

Je ne pense pas : mais il faut néanmoins constater que l'on est de moins en moins dans des dispositifs où les séquences se répondraient, mais dans un tintamarre tel que les séquences sont plus longues à se répondre, ou bien elles se comprennent dans des dispositifs plus vulgaires. Dans tous les cas, ils ne sont plus nationaux, familiaux, etc.. C'est une nouvelle donne au sein de laquelle les ratés de l'harmonie sont si nombreux que c'est donc (peut-être) grâce à eux que l'on peut trouver un peu notre retrait. C'est dans les césures de ce tintamarre que l'on peut alors aller à la fenêtre, exactement comme après un bombardement. Le mystère augmente, au fond il ne diminue pas. C'est ce que j'essaye de monter avec La Fin de l'hymne (1991), Adieu (1993) et mon nouvel essai Panoramiques.
La "
prose coupée" de Basse continue serait l'une des réponses à ces césures du réel?
la seule question théorique de Basse continue est abordée par celle des genres -et la question est abordée dans le poème lui-même : entre le poème (c'est-à-dire une instance de l'écrire qui se souvient de l'oralité- et de l'apparition interne du sens) et le poème en prose, et la prose, il y a toute une série, depuis deux siècles, de négociations provisoires ; et il me semble qu'aujourd'hui le poème-poème est impossible parce qu'il disposerait la poésie dans l'idée d'elle-même qui est la plus pauvre, c'est-à-dire celle d'un mode de l'énonciation malgré tout supérieur et autonome. Inversement la prose n'est pas condamnée à se caler dans des cadres strictement narratifs. Si l'on arrive à tresser poème et prose, on peut arriver à faire de la prose en poème. Il s'agit de destituer l'héritage et la pose contenues dans les genres. Ce que j'appelle "prose coupée" c'est ce qui essaye d'être une pure forme, c'est-à-dire une forme ouverte et mobile. Cette idée d'exactitude mobile de la forme, et de son mode d'énonciation, je l'aborde à nouveau dans Panoramiques avec Baudelaire et ce que j'appelle "l'endurance de la modernité".

Basse continue et
Panoramiques

Jean-Christophe Bailly
Le Seuil 202 pages, 110 FF
Christian Bourgois
240 pages, 95 FF

 Basse continue de Jean-Christophe Bailly

 

 

 

 

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