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Les articles       

Exercices du jour
de
Franck André Jamme
Hune/Unes
12.20 €


Article paru dans le N° 024
septembre-octobre 1998

par Xavier Person

*

    Exercices du jour

Les livres de Franck André Jamme occupent une place singulière dans la poésie française contemporaine. La voix qui s'y pose avec fermeté mais discrétion, exprime une riche intériorité.

Franck André Jamme n'est pas très à l'aise pour répondre aux questions qu'on lui pose. Dans le brouhaha du bar où se déroule l'entretien, sa voix ne porte pas, et l'on sent croître chez lui un agacement, une sourde panique, face à l'ineptie du peu qu'il est possible de dire.
Ce qui au contraire frappe le plus à le lire, c'est la grande capacité d'affirmation de son écriture, l'évidence de ce qui du plus intime est posé sur la page. Rien de fabriqué ici, nul désir de faire de la poésie : l'effort simplement de capter quelque chose, une voix, une émotion, de laisser venir sur la page, de s'ouvrir à ce qui vient, à ce qui est donné à celui qui, immobile, attentif, sait se faire simple guetteur de lumière : l'on n'inventait jamais rien? S'il s'agissait plutôt de voir, prendre le temps et se poser, veiller et voir, veiller encore.
Dans le prolongement de La Récitation de l'oubli, livre inspiré s'il en est, et magique, fruit d'une étonnante plongée à l'intérieur de lui-même, Frank André Jamme nous donne aujourd'hui avec Un diamant sans étonnement un texte étrange, déroutant, visionnaire, mais au plus près de l'intime, très près de ce qui d'ordinaire ne se laisse pas dire.
Pendant notre entretien, à quelques tables de nous, un vieillard se tient là, méditatif, alors qu'au comptoir les éclats de voix et les rires continuent de plus belle.

"Apprendre la pensée des simples", c'est ce que vous écrivez dans La Récitation de l'oubli.
Le penchant profond est toujours allé de ce côté-là. Vers une pensée aussi simple que possible. Et vers des choses brèves, aussi. C'est vrai que j'ai peu d'attirance pour le baroque ou les développements. Il y a d'ailleurs, sur le chemin, un livre qui s'appelle ainsi : Pour les simples. Il y en a même un autre que j'aimerais écrire un jour et qui s'appellerait Vite. Et puis, tout bien réfléchi, il n'y a au fond rien de plus mystérieux que la simplicité, non? J'allais dire : que le banal.
Le simple, c'est aussi celui qui se tait.
Le langage sort de rien, du silence, et y retourne, comme chacun sait. Exactement à l'image de nos existences. La dernière manifestation, la dernière parole de la langue, c'est le silence, évidemment. Ainsi que la mort fait physiquement partie de la vie.
Vous écrivez assez peu.
Ça vient quand ça vient, plutôt. Pour être franc, tout de même, ça a un peu changé ces dernières années. Rien n'est devenu régulier, mais disons que je travaille plus souvent qu'avant, si c'est un travail. Il y a vaguement plus d'urgence que par le passé. Ce doit être l'âge.
La notion d'inspiration semble exister fortement pour vous. Votre intérêt pour la peinture tantrique de l'Inde ne vient-il pas de là?1
Disons qu'il y a des moments beaucoup plus enlevés que les autres, qui pourrait d'ailleurs le nier? Par contre, la peinture tantrique (je parle de celle, très abstraite, du Rajasthan) ne renvoie pas du tout à une notion d'inspiration. C'est en fait un exercice qui fait que le peintre va arriver à se mettre dans un état tel qu'il va pouvoir produire un schéma précis, qu'il connaît en général déjà. Cela revient notamment à une sorte de visualisation extrêmement fine de ce qu'il va peindre. Il s'agit juste donc pour lui de se retrouver dans la bonne posture intérieure. Et que la main suive. Et que, finalement, la chose vibre quand on la regarde.
L'inspiration, c'est un état que vous recherchez comme écrivain?
Tout ce que je sais, c'est que c'est toujours une chance d'arriver à agiter cet étrange cocktail que nous sommes chacun et de constater tout à coup que quelque chose "prend", qu'on peut tirer un fil et le dérouler et voir que c'est au fond un fil de lumière, je veux dire quelque chose qui, un instant, va tuer l'ennui, la désespérance, l'absurde, le délire des ego ou de la violence des hommes. Qui va aussi tuer le temps. Un instant.
Les circonstances qui font que vous avez écrit tel ou tel livre sont-elles importantes?
Pour Un Diamant sans étonnement, il s'est passé une chose classique mais pas si fréquente. Je me suis mis à ma table à neuf heures du soir et j'ai commencé à transcrire les paroles d'une femme, qui me venaient. Et ça s'est arrêté à cinq heures du matin. Depuis le tout premier texte que j'ai écrit, La Flamme dans l'eau, je n'avais plus vraiment connu ce genre de nuit. Quant à La Récitation de l'oubli, il n'a été écrit que parce que je me suis retrouvé dans un lit pendant quelques mois, après un assez horrible accident d'autobus en Inde, dans un état un peu second. Rien de ces pages ne serait là si je n'avais pas eu la chance de cet accident (sourire). J'avais six fractures, je restais éveillé quelques heures puis je m'endormais quelques heures, et cela jour et nuit. Chaque fois ou presque que je me réveillais, je notais ce qui me passait par la tête sur de petits bouts de papier. Quand j'ai pu enfin me lever, j'ai tout retranscrit dans un cahier pratiquement dans l'état où c'était arrivé.
Dans ces deux textes, il y a une voix féminine qui parle.
Oui. Et, au fond, je ne pourrais rien vous dire de plus. C'est venu ainsi. Ensuite, il m'a simplement semblé que pour ce qu'il s'agissait d'exprimer dans ces deux cas, la seule voix possible était effectivement celle d'une femme. Il me fallait un timbre tout à la fois secret, ouvert et affectueux : inévitablement, c'était une femme.
Dans ces deux livres, cette voix féminine parle de ravissement.
Parce que le ravissement est une des choses que l'on peut espérer connaître durant notre séjour sur cette étrange planète. Maintenant on le sait, on a eu beaucoup de témoignages, ça nous est même arrivé, brièvement, rarement, mais quelques fois tout de même.
Vous pourriez décrire cet état?
(Sourire). C'est indescriptible, il faudrait reprendre les textes et voir où les choses ont pu parfois vraiment remonter et affleurer à la surface du lac. Mais vous le décrire comme ça, à l'instant même où ça n'arrive pas, c'est presque impossible.
C'est ce vers quoi tend l'écriture?
Ce peut être une des choses vers lesquelles tend l'écriture et l'existence tout court. Une parmi d'autres. En tout cas, c'est une halte, ce sont des haltes. Pour ponctuer notre inconnaissance, notre nuit.
Vous posez la question de la spiritualité à travers votre poésie?
Non. Ou alors d'une manière complètement oblique. Une spiritualité sauvage, trop personnelle, puisque je n'ai pas de croyance particulière. Il me semble par contre que j'ai parfois tendance à poser la possibilité, comment dire? d'un affinement intérieur. Même si l'on peut s'affiner, bien entendu, de mille autres façons qu'à travers l'écriture. Je dois être naïf mais je crois quand même que l'art ne sert pas seulement à faire passer une saveur d'un individu à un autre. Il peut aussi servir, pour celui qui oeuvre, à y voir plus clair, à filtrer un peu ce marécage que nous sommes tous, avec nos complications, nos peurs, nos petites histoires, tout ce que nous traînons derrière nous comme une sorte d'éternelle casserole : la famille, la culture, le passé. Un filtre, c'est ça. Un filtre qui deviendrait assez vite un philtre, je veux dire une espèce de stupéfiant dont on ne peut plus se passer.
Dans votre dernier livre, Un Diamant sans étonnement, une voix féminine ose de très simples paroles d'amour. Le coeur est une notion présente dans vos autres livres.
Oui, le coeur en tant que centre. Le coeur des choses. Le centre des choses. L'endroit où tout se précipite. L'endroit aussi, bien sûr, où apparaît l'émotion. Mais une émotion qui serait en même temps lucide, qui ne serait pas ensevelie par elle-même.
Mais c'est tout de même étonnant dans ce livre, cet épanchement du coeur!
Ce n'est pas vraiment un épanchement. Cette femme est à bout, elle dit la nécessité de l'amour, mais elle le dit aussi d'une façon un peu sèche, même un peu raide. Et ce n'est qu'une partie du livre. Quand j'ai eu fini d'écrire ces premières pages, d'une seule traite, en une nuit, j'ai trouvé au fond cela tellement bizarre, c'était d'une certaine façon si loin de la pensée du monde que j'avais ou que je croyais avoir que je me suis mis assez vite à y ajouter des notes pour m'expliquer (et expliquer tout court) ce qui s'était passé avec cette voix.
N'auriez-vous pas là atteint cette simplicité dont vous rêviez, qui serait presque trop simple, et dont vous seriez comme gêné?
Je ne sais pas si j'ai atteint quoi que ce soit. C'est arrivé comme ça. Dans toute la première partie de ce livre, j'ai juste fait le greffier. Ensuite viennent les notes. Et la seule chose que j'ai pu vraiment dire à la fin de ces notes, c'est que les mots de cette femme devaient être "un piège pour l 'azur" . C'est-à-dire que la parole de ces moustiques que nous sommes, là, à cette table, dans ce café un peu bruyant, pouvait parfois piéger ce qu'il nous était donné à voir de plus haut, à savoir le ciel. Le ciel comme champ de tous les possibles, de toutes les énergies. Le piéger et le nourrir. Car je suis secrètement persuadé qu'il a besoin de ce genre de nourriture pour perdurer, pour tenir le coup.
L'imparfait qui revient parfois dans vos livres, et aussi cette troisième personne, ne serait-ce pas le signe d'une grande distance acquise par l'écriture, comme si vous écriviez hors de vous-même, comme si déjà mort vous écriviez sur ce que vous avez été ou sur un des possibles que vous auriez pu être?

C'est vrai que j'utilise souvent tout ce qui peut favoriser cette distance : l'imparfait, la troisième personne. L'imparfait non pas seulement parce qu'il est déjà loin du présent mais parce que c'est le temps, je crois, le plus actif et que je parle fréquemment de mouvements. Il me semble qu'on a une vision plus large, plus panoramique, en s'y prenant comme ça. On n'est plus que ce petit bonhomme, là-bas, avec un vaste champ autour de lui. Pas très loin mais quand même là-bas. Ça laisse enfin un peu de vide, un peu de liberté. Tout le monde respire mieux, je crois. Le lecteur. Moi-même.
Vous posez-vous la question de la modernité en littérature?
Vous savez, la modernité, c'est juste une façon de s'y prendre. Le fond ne bouge pratiquement jamais. Un type qui n'aura dans ses poches, par exemple, qu'Héraclite et Tchouang Tseu pourra très bien se débrouiller dans le virtuel du XXIe siècle. Mais cette façon de s'y prendre, je crois qu'il faut qu'elle vienne d'une manière complètement naturelle. Que ce soit un peu une grâce en somme, ce qui est assez rare. Autrement elle devient très vite convenue. On peut très bien produire des choses très modernes mais très convenues, qui ressemblent simplement au canon du jour, fût-ce un canon avant-gardiste. Ce qui est presque aussi cocasse qu'une autre attitude tout aussi répandue qui consiste également à produire des choses convenues, mais qui ressemblent en plus, elles, à ce que l'on écrivait il y a cinquante ans. Le rêve, ce serait de donner des pages complètement neuves et pourtant sans la moindre difficulté d'approche, de lecture, et pourtant aussi ancrées dans leur temps. Une chose qui coulerait donc de source mais qui serait en même temps si originale qu'on ne pourrait pas trop la classer.
J'ai donc tenté quelques expériences. Mêler par exemple, et faire réagir entre elles, des stèles de prose et des suites de courts poèmes : ç'aura été la tentative de Pour les simples, Bois de lune et L'Avantage de la parole. Ou bien, dans De la multiplication des brèches et des obstacles et Encore une attaque silencieuse2, dégager l'écriture fragmentaire du classique empilement, qui est si ennuyeux, en tâchant de faire que tous ces éclats que sont les fragments se répondent, jouent entre eux, se contredisent, se répètent, comme dans une partition de musique... Mais en parler comme ça, c'est complètement vain.
Vous sentez-vous à l'aise, et à votre place, dans le champ de la poésie française contemporaine?
Ni à l'aise ni mal à l'aise. Solitaire, plutôt.
Et à votre place?
Je ne sais pas trop non plus. Tant que l'on est encore en vie ou que l'on ne s'est pas vraiment retiré du monde, je crois que tout, en fait, est assez confus.

1 Franck André Jamme a organisé depuis une dizaine d'années de nombreuses expositions de peinture contemporaine indienne, dans le champ de l'art brut, tantrique et tribal. Voir les catalogues Magiciens de la Terre (Centre Georges Pompidou), Vyakul, Tantra et Korwa (Galerie du Jour - Agnès b.). Par ailleurs, il a publié des livres réalisés avec les peintres James Brown, Monique Frydman, Marc Couturier et Valérie-Catherine Richez

2 à paraître début 1999 aux éditions Unes.

Franck André Jamme
Un diamant sans étonnement

Dessins de James Brown
Editions Unes
Exercices du jour

La Hune/Editions Unes
45 et 7 pages, 81 FF et 80 FF

 Exercices du jour de Franck André Jamme

 

 

 

 

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