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Les articles       

Le Marteau et l'enclume
de
Christine Falkenland
Actes Sud
14.94 €


Article paru dans le N° 024
septembre-octobre 1998

par Christophe Fourvel

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   Le Marteau et l'enclume

Premier roman traduit de Christine Falkenland, une Suédoise de 31 ans : une biographie du corps malade du désir d'être aimé. Poignant.

La mère de l'héroïne du Marteau et l'enclume aurait dû être musicienne. Le piano seul semble lui arracher une ardeur. La mère est sans tendresse pour sa fille. Le père est mort. Cela fait pour l'enfant presque deux absences; le poids lourd d'une demande qui ne fut pas entendue. C'est devant le cadavre de sa mère que la narratrice trace quelques années de sa vie. Elle revient dans la maison familiale d'où elle fut chassée. La réconciliation n'aura pas lieu. Le temps sera définitivement dans le ton du premier paragraphe : "Je marche au bord de l'eau.
La mer a rendu les rochers glissants. Le brouillard s'installe. Blanc, impénétrable. Une fumée qui m'enveloppe. Une corne de brume mugit au loin. Je ne distingue pas la lumière du phare. Silence. Les battements de mon coeur. Mon coeur fait de chair. Les lampadaires sont éteints. Dans chaque maison gît un mort. Les maisons de pêcheurs." Ce "coeur de chair", en exergue de tout ce qui sera dit, dans le brouillard, dans la proximité des morts, met le corps dans l'axe du dire. Il augure de longues pages sur la découverte du plaisir, sur la masturbation, la culpabilité bien sûr; annonce les tentatives maladroites pour jouir dans d'autres bras. Le corps, mais sans décidément ce que l'enfance malheureuse a définitivement anéanti; sans l'enchantement, l'amour de soi. Le récit de Christine Falkenland avance avec des petites phrases courtes dans un univers désuet à force d'être gris, bridé, humide, sans illusion. Parfois les phrases brèves marquent les yeux comme des griffures d'ongle sur la peau. Puanteur du sexe, poils collés par le sang, tétons "d'un rouge peu naturel", le corps s'abîme, vautré dans sa propre demande.
Le style convoque peu de tons, évite les ruptures, faisant ainsi peser l'obsession charnelle de tout son poids. Il réitère sur la page les élans cassés, l'afflux initial des sens qui s'anéantit dans le temps de l'étreinte. L'histoire de l'héroïne, devenue adulte, est celle d'une soumission totale, rivée à la seule jouissance d'être acceptée, à cette quête qui n'a pas d'âge et qui dépossède une femme de son désir. La conscience même devient diaphane, molle, presque inerte. On perçoit dans l'intimité le froid identique, le morbide, le silence, peut-être entend-on les mêmes battements du coeur que dans la solitude du dehors : "Je veux que ça se passe rapidement. Je me dispose à plat ventre, sur la table de la cuisine, et m'ouvre spontanément. Alors il vient vers moi et s'enfonce. Mais ça ne s'arrête pas là. Il me retourne, puis il me retourne encore. Il manipule mon corps entre ses mains froides. Mon corps obéissant." L'écriture ne faiblit pas; les défauts du livre, s'il y en a, sont à chercher ailleurs, dans quelques épisodes trop rapidement appréhendés, d'où n'émerge pas la profondeur émotionnelle que l'auteur appelle. On pense au Chemin du serpent de Torgny Lindgren, le même ploiement de l'âme, le nord pris dans sa même acception, crépusculaire, enclos, fatal : ici Dieu se tient plus en retrait. Il appartient au paysage, à la grisaille. Le drame n'est qu'humain, terriblement humain.

Le Marteau et l'enclume
Christine Falkenland

Traduit du suédois par
Marc de Gouvenain et
Lena Grumbach
Actes Sud
173 pages, 98 FF

Le Marteau et l'enclume de Christine Falkenland

 

 

 

 

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Christophe Fourvel

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