Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Extase pour une infante roumaine
de
Marcel Moreau
Lettres Vives
13.57 €


Article paru dans le N° 024
septembre-octobre 1998

par Emmanuel Laugier

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    Extase pour une infante roumaine

La réédition très attendue de Quintes et la publication de trois autres ouvrages témoignent d'une écriture puissante et obsessionnelle.

uintes est à l'origine de l'origine. C'est le roman du premier dégorgement, l'amorce de ce qui allait remplir l'espace vital de Marcel Moreau. Il faut voir comment Quinte, le personnage principal, passe son temps dans un stade, qu'on imagine en Belgique, sous un ciel bas à couper au couteau. Le match est plus intéressant qu'à l'ordinaire avec ses règles confuses : "Parfois, un homme gardait le ballon aux pieds, comme pour l'admirer. (...) Certains évitaient de le toucher de crainte d'offusquer quelqu'un, dans ce cas ils demandaient l'avis d'un ami ou d'un ennemi. D'ailleurs l'orientation à donner à la balle ne ressortait pas toujours très clairement de la volonté des joueurs, et dans leur cabane désaffectée, les gardiens s'ennuyaient, et quand ils ne s'ennuyaient pas c'est qu'ils passaient le temps à regarder les filles qui leur faisaient des signes". Mais la vie de Quinte ne se limite pas à la contemplation de ce sport. Quinte a une femme, une fille, un chez lui. Il rencontrera un curieux personnage, acteur et peintre, ainsi que Moussia, pute et sainte, "femme définitive" comme le titre un chapitre.
Quintes, s'il est le premier livre de libération, n'est pas pour autant un simple déferlement verbal. A l'intérieur du foisonnement et de la densité de l'écriture, une pensée se trame, qui touche à l'ordre social et ses cloisonnements, à l'opinion régnante et aux structures fixes de nos petits esprits. Ce sont des pensées éparses, mais agissantes, qui conduisent la narration bouleversée de Quintes et son théâtre de pulsions. Le lecteur n'est pas ménagé, il en perd son latin, mais n'est-ce pas le propre des livres forts que d'amener à inventer de nouvelles dispositions de lectures, même lorsqu'il s'agit, comme dans la fin de partie de Quintes, de retourner le couteau contre soi pour avoir les yeux ouverts...
Les trois autres livres -La Jeune Fille et son fou, Extase pour une infante roumaine, La Vie de Jéju- sont eux aussi des sortes de commencements. Ils inventent, encore, des avancées inédites. Ainsi les deux petits livres amoureux publiés chez Lettres Vives sont l'approfondissement des volumes précédents qui y furent publiés (Amours à en mourir, Noces de mort, La Compagnie des femmes). Ce sont des proses de l'état de grâce, des visions, des flashs absolus, serrés dans un poing où le temps s'annule. Deux jeunes filles croisées, recroisées, sont entrées dans la vie mentale de l'auteur d'une telle façon qu'elles ont comme recréé l'acte même de son désir. Tout est question alors de tombées, de chutes, qu'elles soient celles d'un voile ou d'un corps renversés, qu'elles soient légères et transparentes, hargneuses et sauvages : "Hier, j'ai vu ta robe tomber, mais comme un tabou. Affaissée à tes pieds, s'y roulant en boule, inutile, dérisoire. Je t'ai vu piétiner le tabou." ou encore, dans L'Infante roumaine, "Je t'aime avec les livres qui firent venir vers moi des femmes étranges et pâles, quelque peu débraillées par un obscur désordre". Il est alors sûr que ces proses amoureuses relèvent d'une certaine naïveté, qui n'évitent pas certains clichés, parce qu'il y a à leur origine une émotion archaïque, cosmogonique et matricielle de la femme.
Il en va tout autrement, en un sens, de La Vie de Jéju. Il serait comme un sacre de mots. Les courts fragments du texte témoignent des pensées de Jéju, fils du ventre, fantôme de la tripe, être des souterrains. Jéju dit, Jéju raconte, Jéju s'emploie à nous perdre. Jéju n'appartient à aucun temps. Il les a tous traversés et brandit un miroir réfléchissant toutes les envolées et les troubles bas des hommes. La Vie de Jéju, dans la simplicité de sa composition, a quelque chose des écrits moralistes, une façon de dresser les portraits d'une époque, comme le fit La Bruyère avec ses Caractères, ou bien Philippe Muray avec ses Exorcismes spirituels. Ainsi, Moreau écrit : "Jéju a ouvert grand le Livre des Exhortations. Là où il nous parle de la tristesse des lionceaux. Il écrit : "si seulement la société les désespérait bien, si seulement ils étaient désespérés par l'inégal combat de leur excès de vie contre la pédagogie du Froid, du Sec et du Vacant. Mais on les désespère si mal, avec de fausses sciences, des poisons, des mirages, de sordides diversions, des détournements de vertige, (...) des versions crétinisantes de l'antique devoir de révolte, toute l'obscène machinerie des civilisations qui ne savent plus que vider de sa substance la vie même"". On retrouve l'esprit des Discours contre les entraves (1979) et des Cahiers caniculaires (1982). Si l'écriture de La Vie de Jéju est moins hermétique, la pulsation de rage n'a pas disparu, elle remonte à la surface contre toute tentative de castration mentale.

Quintes
Editions Mihàly
19 rue Basly, 92230 Gennevilliers
190 pages, 120 FF

La Jeune Fille et son fou
Extase pour une infante roumaine

Lettres Vives
81 pages, 89 FF chacun

La Vie de Jéju
Actes Sud
350 pages, 148 FF

 Extase pour une infante roumaine de Marcel Moreau

 

 

 

 

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Emmanuel Laugier

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