Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Crépuscule d’automne
de
Julio Cortazar
José Corti
22.00 €


Article paru dans le N° 114
juin 2010

par Marta Krol

*

    Crépuscule d’automne

Intrigante et touchante, une dernière traversée guidée mais accidentée des périphéries de l'oeuvre de Cortázar.

Il mourut l'année où est paru ce livre (1984), livre ultime s'il en est, tant il est vrai que Julio Cortázar y a travaillé comme on le fait (imaginons) avec un testament, avec soin, tension et recul extrêmes. Volume étonnant, entonnoir du passé et du présent, il regroupe des textes - " des péomes et des prosemes " ou encore des " méopes " - inédits (sauf revues), ou bien ayant fait l'objet d'une édition par l'auteur artisanale et ludique " connue de rares souris ". Ces " papiers accumulés au long de quatre décades quatre " (i.
. 44 ans ?), seul le principe de la liberté créatrice les réunit ; liberté (maître mot) qui abandonne orgueil, coquetterie ou faux-semblants, qui ignore la provocation, et se consacre à une recherche, que l'on sent tantôt tranquille tantôt fébrile, d'une vue d'ensemble sur soi. Recherche qui n'allait pas de soi : " je me rapproche doucement de ce livre maudit, je tente un ordre, des séquences, je mêle et démêle, merde ". L'un des plus grands écrivains américo-latins n'a certes plus rien à prouver ; son talent de romancier, conteur et nouvelliste - Marelle, Les Gagnants, Armes secrètes, Histoires des cronopes et fameux, Livre de Manuel et tant d'autres - est reconnu dans le monde entier. D'emblée il affirme son refus de la méthode, et celui du discours (logos) : " Discours de la non-méthode, méthode du non-discours, et ainsi va-t-on. / Le mieux : ne pas commencer, s'approcher par où l'on peut. Aucune chronologie, la carte est si brouillée que ça n'en vaut pas la peine ". Absence de structure donc, progression imprévue et sensitive, érotique presque, exploitant la " légère sensualité d'une combinatoire qui mime les jeux de l'amour ".
Car le livre - on n'en attendait pas moins de l'auteur de Marelle - se prend lui-même pour sujet, non pas pour entraîner le lecteur dans des fatigantes mises en abyme, mais pour donner à voir le processus qui le fait exister. " Organiser ce livre, comme déjà quelques autres, continue à être pour moi une opération aléatoire qui bouge ma main comme la baguette du noisetier bouge celle du radiesthésiste ". Que le processus soit non moins important que son résultat, le lecteur le perçoit rapidement, à travers ce désir - humble - de parvenir à une synthèse neuve, à une compréhension autre, de l'homme que fut l'auteur de ces différents textes : " je cherche une écologie poétique, me guetter et parfois me reconnaître à partir de mondes distincts ". La vérité est cependant non pas à trouver, mais à forger ; celui qui n'a eu de cesse d'annuler la rupture entre la logique et l'absurde, et de confectionner des mondes aussi réalistes qu'imaginaires, ne surprend guère de faire sien ce propos de Clarice Lispector : " Je ne veux pas la terrible limitation de celui qui ne vit que de ce qui est capable d'avoir un sens. Moi non : je veux une vérité inventée ".

L'écriture, " l'unique fixation qui m'est donnée pour ne pas me dissoudre dans cet homme qui boit son café du matin et sort dans la rue pour commencer un nouveau jour ".

La maïeutique de cette vérité-là se joue surtout à la faveur de l'hétéroclite, dans l'(in)esthétique de superpositions de genres, thèmes et poétiques. Les textes étant eux-mêmes investis d'une énergie propre : " je vis des choses s'écrire, où des textes assez obscurs se frayaient un passage qu'on le veuille ou pas, et il fallait les laisser ", les intégrer dans un tout hétérogène, éclaté, au mépris de chronologies ou de taxinomies, en accroît le force interne, et laisse une chance d' inventer, par court-circuit, une fulgurance nouvelle. Rien de mystique là-dedans, " il n'y a aucun risque de solennité en tout cela ". Ceux qui ont lu Cortazar savent combien le pathos lui est étranger tout comme une fétichisation de la littérature. Seulement, cet homme a beaucoup vécu, entre un départ définitif du père sorti chercher les cigarettes, l'insoumission au régime péroniste de l'instituteur dans la pampa qu'il fut, l'exil à Paris, l'engagement en faveur de la révolution cubaine ; puis les amours nombreuses et houleuses, solitudes, lectures compulsives, nuits de fêtes interdites... Si bien qu'une seule synthèse qu'on puisse espérer serait, précisément, de juxtaposer, faire jouer ensemble, ces éléments disparates - " mousse, cloche, diaspora, / palingénésie, fougère, // ça et la confiture de calebasse, / le bandonéon de Troilo... " - faisant fi de principes de contraires ou d'analogie. Dans " Constatations sur le chemin ", empreint d'un esprit bouddhiste dont il fut connaisseur, Cortázar fait ce voeu : " Derrière toute tristesse et toute nostalgie, je voudrais que ce même lecteur éprouve l'éclatement de la vie et la gratitude de quelqu'un qui l'a tellement aimée ", puis le " sentiment de participation sans lequel je n'aurais jamais rien écrit ".
Autre rempart contre la corrosion du quotidien (" le quotidien, c'est-à-dire ce qui est vomi, ressenti, insupportable à jamais "), le rêve. La dialectique en fil d'Ariane entre la vie diurne et le rêve concourt à l'identité du volume, où régulièrement resurgit le spectre de " quand on noue nos chaussures lustrées ". L'enjeu est de taille : " (...) depuis toujours j'ai su que cette écriture - poèmes, nouvelles, romans - est l'unique fixation qui m'est donnée pour ne pas me dissoudre dans cet homme qui boit son café du matin et sort dans la rue pour commencer un nouveau jour " ... mais loin d'être remporté, 150 pages plus tard : " Je crois que je suis ce monsieur qui sort / tous les jours à neuf heures ". Et tombe la question lancinante, perplexe : " Quand, ma vie, mais quand " ?
La révolte en effet, élément essentiel de la création cortazarienne, en tant que leitmotiv mais aussi en tant que valeur et mobile que doit servir la littérature, est une constante dans Crépuscule d'automne. N'être pas soumis, à l'ordre social : " Pleure ta nomination ou ton diplôme / (...) qui dans la plaine la plus immense / te clouèrent dans un petit terrain duquel tu t'acquittais / par versements trimestriels ". Au formatage maternel : " Ah, retrouver ma mère / et lui arracher les yeux " (la représentation de la mère, c'est peu dire, échappe à la litote). Au confort repu et routinier de l'establishment littéraire de Buenos Aires : " de toute évidence, je suis tombé dans le piège, et de quelle façon, mais (...) j'ai essayé de m'en sortir à tâtons à partir de poèmes, de nouvelles, d'exil ". à la morale bourgeoise, en amant infatigable et désillusionné qu'il était : " Ce qu'on appelle polygamie et qui n'est / que la peur de perdre tant de fenêtres / sur tant de paysages, et l'espérance / d'un horizon complet ". Au dictat du bon parler à travers la " parole distraite ", le " babélisme " (mélange de langues), ou encore " de longs discours (...) parfaitement absurdes pour une réjouissance presque exclusive ". Aux modes littéraires enfin, en pratiquant allégrement le (mauvais) sonnet, " uchronique " plutôt qu'anachronique, venant d'un " temps où l'abstraction et la forme suffisaient au bonheur " mais surtout lyrique à souhait, et tout d'azurs de mer, de roses rouges, d'airs odorants fleuri.
Le plus étonnant, peut-être, est de découvrir que Cortázar se considérait absolument comme poète, et cette vocation reste le nerf du livre : " l'espoir de perpétuer une fleur ou une abeille dans la colonne transparente en plexiglas du sonnet ". Certes, on y trouve de brèves proses magnifiques, serrées mais fluides, porteuses de mondes, qui plient et déplient, telle l'étoffe deleuzienne, des coupes et vues sur le monde, sur les existences : la description d'une fête lesbienne, ou un chapitre non inclus dans le Livre de Manuel sur une prostituée. Mais le volume compte bien davantage de poésies que de proses, dont l'auteur dit sa " certitude que, tels qu'ils étaient, les poèmes gardaient dans leurs petits bocaux de ludions le noyau le plus personnel qu'il ne me serait jamais donné à écrire ". En effet, dans ceux en vers libre, où " Je ne questionne pas sur les gloires ni les neiges, / je veux savoir où se retrouvent les hirondelles / mortes, / où vont les boîtes d'allumettes usées ", se lit un brin d'expérience et de vérité : fêtes, drogue et musique, Paris et amour... Tonalité tout autre dans le cycle autour (ou contre) des monuments consacrés (tombes étrusques et romaines, vitraux de Bourges, vase de Vatican), dont le très beau " Notre Dame la nuit ", vrai réquisitoire contre les valeurs imposées : elle la " mendiante, chienne grave ", lui : " mais je me dresse et me soutiens : / dors, imbroglio de cristal. Je suis ta frontière, tes moignons qui saignent dans les nuages ".
Tant de choses encore à y trouver, des vers sur l'amour et ses visages honteux, sur le temps à qui nous manquons, sur la passion pour les poètes de tous les coins du monde, sur le regard constant pour " Eurydice Argentine "... Crépuscule, d'automne ?

Crépuscule d'automne
de Julio CortÁzar - Traduit de l'espagnol par Silvia Baron Supervielle, José Corti, 343 p., 22 e

 Crépuscule d’automne de Julio Cortazar

 

 

 

 

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Marta Krol

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