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Les articles       

Effondrés
de
Mathieu Larnaudie
Actes Sud
18.00 €


Article paru dans le N° 114
juin 2010

par Jérôme Goude

*

    Effondrés

Magnats du néolibéralisme, politiciens versatiles et traders,
Mathieu Larnaudie sismographie les failles d'une société en proie au crépuscule idéologique.

La crise économique mondiale, initiée par la chute des subprimes, a fortement ébranlé le principe de non-interventionnisme de l'État, générant, selon une logique hollywoodienne d'assainissement moral, l'émergence d'une " criminalité en col blanc ". À travers une série de portraits mordants, Mathieu Larnaudie s'emploie à incarner cette entité abstraite, insaisissable. Des figures politiques, tel ce " tribun à talonnettes reconverti en moraliste de pupitre " dont la capacité de reniement n'a d'égal que l'extrême diligence de son plan de sauvetage des banques à l'agonie.
Le Gorille, autrement surnommé Big Dick, " version prototype du top modèle en businessman " made in USA, président-directeur général a priori seul responsable de la déconfiture de la banque d'investissement créée par les frères Lehman. Le Maestro, avocat patenté puis défroqué de l'autorégulation des marchés financiers. Quelques traders et crackers hébétés, un vieil homme d'affaires retiré dans sa propriété suisse. Et, au coeur du naufrage de l'" auguste privilège des lois économiques insubmersibles ", un bouc émissaire idéal, " escroc du siècle " : Bernard Lawrence Madoff. Soit une partie de la " foule des acteurs de ce grand barnum " de la sainte idéologie capitaliste en voie de désacralisation.
De retour de Tbilissi, où il était " censé couvrir le off du festival de la photo d'Arles " pour un magazine, Mathieu Larnaudie, membre de la confrérie Inculte, revient sur la genèse des Effondrés.

Votre nouveau récit aborde de façon frontale la crise financière mondiale. Pourquoi ce choix ?
D'abord, j'ai toujours été très intéressé par l'économie politique et interpellé par la rareté de ses représentations dans la littérature. Sur ce désir est venue se greffer une force de sidération émanant de l'événement lui-même. La crise était pour moi le nom de l'apparition des corps, des gestes, des fragments de discours, qui composaient une nouvelle scène où j'ai eu envie de faire circuler un récit. Enfin, il y avait surtout l'excitation immédiate liée à cette stratégie d'écriture, elle-même très impulsive : la saisie sur le vif de l'événement en train de se faire, puisque j'ai écrit le livre en temps réel, ou en très léger différé, au moment où les choses se passaient.

Extrêmement fouillé, a-t-il nécessité un travail de documentation particulier, des lectures précises ?
La scène qui a cristallisé l'idée du texte est celle d'Alan Greenspan témoignant devant le congrès, lorsqu'il reconnaît que, pendant quarante ans, il a appliqué une idéologie et que celle-ci a échoué. Cette image, sa brutalité et sa désinvolture mêlées, m'a profondément marqué. Puis, dans les semaines qui ont suivi, j'ai en effet constitué des dossiers. J'ai lu la presse, des ouvrages d'économie, des reportages tels que, plus tard, ceux sur Madoff publiés dans Vanity Fair. J'étais dans un état un peu étrange, sur le qui-vive, légèrement halluciné. Une sorte de veille sous psychotropes ! Je me suis lancé réellement dans la rédaction du livre à Berlin en janvier 2009. Une grande partie des données que j'ai utilisées pour l'écriture sont cependant apparues après cette date. Elles sont venues modifier la logique du livre dans le cours de sa constitution. C'était un processus excitant. Mais à un moment donné, il a bien fallu que tout ceci se stabilise. L'enjeu n'étant plus de réunir des documents, mais de les faire disparaître.

Les Effondrés campe des personnages que le lecteur est en mesure d'identifier, puis d'autres dont il peut se demander s'ils sont fictifs, telle la figure du Boiteux...
La grande majorité des figures que le texte rencontre est identifiable plus ou moins aisément. D'autres figures sont réelles mais anonymes ; comme ce financier dont je raconte la tentative avortée de faire croire à sa disparition pour changer de vie. Il se crée ainsi une sorte de jeu entre la reconnaissance possible des personnages et un doute sur leur statut fictif ou réel. Manière aussi de faire éprouver dans le texte que la crise est apparue comme un grand spectacle narrativisé, une sorte de scénario global au sein duquel la dimension ontologique des acteurs est secondaire, inféodée au processus d'ensemble. Celui que j'appelle le boiteux prend, effectivement, une valeur un peu différente. Je le vois comme la colonne vertébrale du livre. Je me suis inspiré d'une personne existante. Son histoire est celle d'une revanche sur la vie. Un enfant, abandonné à des bergers sur la frontière suisse en 1942 par sa famille fuyant les rafles, fait fortune ; fortune qui devient l'instrument lui permettant de revenir vivre en Suisse un demi-siècle plus tard. Là, il assiste à la volatilisation d'une partie de celle-ci. Il découvre que ce qu'il a pris pour le moyen de sa rédemption relève d'un mirage similaire à celui des bulles financières qui ont explosé.

Mais pourquoi avoir opté pour le mode fictionnel en ne nommant jamais les personnalités et n'avoir pas plutôt écrit un pamphlet ?
Je pense que les noms de certaines personnalités sont des marqueurs trop évidents, et risquaient de court-circuiter le récit. Ce sont des signes cannibales. Si j'écris le nom de Sarkozy, tout un flot mental m'envahit. Si en revanche je décris le même petit bonhomme avec un peu d'exactitude dans le moment où il prononce le discours de Toulon, où il essaye de reprogrammer l'orientation idéologique de la politique française, si je décris ses gestes, son costume, l'arrière-scène, jusqu'à ses traits distinctifs et caricaturaux, l'effet n'est pas le même. Outre que l'humeur du pamphlet m'est assez étrangère, il me semblait plus intéressant de faire l'expérience sensible de cet événement. Je ne voulais pas faire un livre de dénonciations. Ni d'idées. Il y a quelques thèses dans le livre, oui. Qu'on peut contester. Mais qui toujours, j'espère, se trament dans une épaisseur sémantique qui leur donne une autre consistance.

N'avez-vous pas eu peur de courir le risque d'une posture contre-idéologique convenue ?
Bien sûr, je me méfiais du discours de dénonciation parce que je me méfiais de la posture ricanante, surplombante et convenue qu'il suppose. écueil où je vois sombrer nombre des livres qui prétendent s'intéresser aux problèmes politiques de l'époque. Surtout, je voulais éviter de me cantonner au langage que ce discours implique. Je ne voulais pas singer le langage de l'idéologie dominante. Parlant de cette réalité, j'ai bien sûr dû également employer les mots qui la manifestent propres dans Les Effondrés. Mais en les insérant dans une syntaxe qui n'est pas celle de la langue dominante.
De même, j'ai essayé en racontant ces vies de voir ce qu'il y avait de chair, fût-elle lisse et évanescente, de parcours existentiels broyés, chez la plupart de mes personnages. Je n'irai pas jusqu'à parler d'empathie - j'en éprouve très peu envers un Richard Fuld -, mais il me semble plus saisissant de montrer en quoi un type qui est en train de perdre sa fortune et son système de croyance se trouve mis en danger au sens propre, physique, mu par une hébétude totale et pathétique, que de simplement pointer d'un doigt moqueur et goguenard le sort de ces vainqueurs destitués. Il y a dans ce bouleversement quelque chose qui nous concerne tous.

Justement, diriez-vous de votre phrase (sa syntaxe, son amplitude, ses incises, etc.) qu'elle colle au plus près du système complexe que vous décrivez ?
Mon intention n'a jamais été de décrire la faillite d'un système économique, mais l'effondrement qui donne son titre au livre, à savoir celui d'une idéologie en tant qu'elle se vivait comme unique, inébranlable et victorieuse. La syntaxe, son extension, sa souplesse construite, et en même temps la rigueur qu'elle implique, étaient à même d'épouser cette réalité. La phrase, pour ramasser en elle un réseau de signes et d'incidences, se fait elle-même réseau. Elle se corrige et se réinvente dans le cours de sa progression, bifurque, revient. Ce faisant, elle explore autant qu'elle décrit et relate. De même, parce que le procès de la crise nous parvenait de manière parcellaire, anecdotique, autrement dit au rythme de l'information, il s'agissait dans l'écriture de remettre en continuité ces éléments, de les donner à lire ensemble. Un ami me faisait remarquer que mon texte fonctionnait comme un échange de masses et de flux, une thermodynamique. Ça m'a semblé très juste.

Les Effondrés confond lexique politico-économique et lexique religieux. Faut-il n'y voir qu'un procédé ironique ?
Le dogme libéral relève du catéchisme, avec son bréviaire, ses apôtres, ses prosélytes et ses missionnaires. Le mécanisme des bulles financières repose sur un acte de foi. Mieux que tout autre champ sémantique, celui du religieux me semblait donc opératoire pour désigner les effets de la crise : l'effondrement d'un certain nombre de rituels, la réfutation subite de tout un corpus de textes, d'invocations, de prétentions à une explication unique et indépassable du monde. Les Effondrés constitue le récit d'un moment schismatique, d'une grande apostasie collective.
Là, la langue de la finance, ailleurs, dans
Pôle de résidence momentanée (Les Petits Matins, 2007), la langue bureaucratique. À force de mettre en jeu différents types de discours, ne craignez-vous pas l'impersonnalité ?
Je ne suis pas exempt de ce risque, j'aime bien jouer avec. Je n'exclus pourtant pas de me livrer un jour à l'écriture de livres qui se donnent d'emblée comme plus personnels. Mais je me méfie du style conçu comme étant l'expression innée d'un être singulier. Cela me paraît à la fois naïf et un peu dangereux. Je crois au contraire que c'est un travail, un arrachement et un devenir. Une conquête. L'inverse d'une identité. Peut-être même écris-je pour me désidentifier.

L'identité que vous évoquez est - que ce soit dans Les Effondrés ou Strangulation - ce qui s'agrège aveuglément à une communauté, souvent exclusive et restrictive...
Dans Les Effondrés, j'emploie ironiquement pour décrire cette société regroupant ces personnes que l'on appelle les " riches ", le mot de Richistan : nation sans frontière, archipel disséminé à l'échelle mondiale. C'est-à-dire non seulement l'espace où se concentrent l'argent, mais aussi le capital symbolique, la puissance prescriptive en terme de codes, de valeurs, d'images. C'est une communauté barricadée, un monde en soi, vous avez raison ; mais c'est aussi celle par laquelle transitent le plus de flux possible. Dans Strangulation, à travers le personnage inspiré par Jean de la Ville de Mirmont, la question de l'adéquation à son époque, à la langue, à soi, trouvait son issue dans la guerre. Jean n'avait comme moyen pour rejoindre son temps que d'aller mourir au front avec toute sa génération ou presque.
La questiond'Habitations simultanées était plus spécifiquement celle de la communauté des amants, de son langage, des malentendus qu'il génère, et du deuil qui la frappe quand l'un de ses membres disparaît. Parmi les invariants qui traversent mes livres, ce motif de la communauté et de ses figures possibles ou impossibles me paraît vraiment primordial. C'est en tout cas une ligne de tension qui les unit et me questionne personnellement.

Les Effondrés de Mathieu Larnaudie Actes Sud, 179 pages, 18 e

 Effondrés de Mathieu Larnaudie

 

 

 

 

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