Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Folie de l’or
de
Gilbert Sorrentino
Cent Pages
20.00 €


Article paru dans le N° 113
Mai 2010

par Camille Decisier

*

    Folie de l’or

De Brooklyn au Wild West, l'étonnant Gilbert Sorrentino (1929-2006) explore les territoires formels les plus infréquentables de l'écriture. Une triple balade polyphonique, hors-la-loi, orchestrée par le traducteur Bernard Hoepffner et l'éditeur Olivier Gadet.

Une fois n'est pas coutume, commençons par les apparences. Il est parfois important que l'objet tienne bien en main... Les éditions Cent pages sont presque parvenues à réaliser l'osmose du texte et du papier, grâce à un parti pris éditorial radical, qui passe ou qui casse - c'est une affaire de goût. Tranche hardiment sanguine, rappelant celles du Livre de poche d'avant 1980, dont la poussiéreuse palette, explorant toutes les nuances du soleil couchant, égaie aujourd'hui encore les rayonnages des maisons de campagne.
Sauf que le noir mat de la couverture vient vite contrecarrer tout ça, qui sent le polar à plein nez, mais là encore c'est un faux-semblant. Sauf que la quatrième de couverture n'est pas là où elle devrait être, et se lit à la loupe en petits caractères chromés. Sauf que le dos est des plus anticonformistes, ISBN microscopique et code-barres à l'instar. Et encore, à ce stade-là, vous n'avez pas ouvert le livre, véritable pochette-surprise typographique, où l'impression se fait parfois à l'envers, et où la taille de la police semble hésiter de page en page... C'est frondeur, violent, intelligent et déstabilisant, ludique, fondamentalement libéré et libérateur. Et encore, à ce stade-là, vous n'avez fait qu'effleurer le texte, en feuilletant l'objet. " Y a-t-il toujours kèkchose qui se passe ? Avec quelle fréquence ? En a-t-il toujours été ainsi ? " Quelques phrases ont pu tomber à l'envers à l'endroit dans votre escarcelle, " Quand Mémé réalise qu'il est possible que Maman ou Pépé lui survivent, elle colle des baffes à Red jusqu'à ce qu'il bafouille comme un imbécile. " Mais vous êtes somme toute bien préparé à passer quelques heures en compagnie de Johnny Cash, Buster Keaton, Nietzsche et John Ford, virtuellement réunis pour l'occasion autour d'un petit feu de camp du Wild West ou d'une table de billard élimée des bas-fonds de Brooklyn.
Il y a un peu de tous ces personnages en Gilbert Sorrentino, et bien davantage. L'âpreté du p'tit gars du ghetto qui se construisit à la force de ses bras, au milieu de la tempête socio-économique de l'Amérique des années quarante. La distanciation d'un regard rendu lucide par la souffrance, et l'usage précoce de l'auto-dérision en guise de bouclier affectif. L'imagination papillonnante, façonnée par le western spaghetti et la fréquentation des cinémas de quartier, aux fauteuils dont les accoudoirs arrachés invitaient volontiers au pelotage. La fascination pour l'immense terrain de jeux que représente ce monde en ruine, et la conviction que l'unique parti à en tirer est d'y gambader en rigolant jusqu'à en clamser. Ces trois surprenantes jongleries méta-littéraires, fragments d'une oeuvre colossale incomplètement traduite à ce jour, se lisent dans le désordre, voire simultanément - Sorrentino laissant au lecteur toute latitude d'entamer trois voyages concomitants sur des territoires lointains et familiers. Il se joue des conventions littéraires et d'un académisme formel qu'il fréquenta assidûment pour mieux l'abattre au coin du bois ; y a-t-il écrivain plus libre que celui qui cherche à éviter, de toute urgence, l'éventualité du sens ? Observateur du monde et des micro-sociétés qui le constituent (le Far West, les trottoirs de Brooklyn, sa propre enfance), Sorrentino revisite le patrimoine populaire américain et les fondements de l'imaginaire collectif en en fracassant tous les codes traditionnels, jouant à fond le jeu de la méta-fiction - dissonance, décalage, cynisme foutraque et superbement assumé vis-à-vis de sa propre écriture.

L'autobiographique et terrifiant Red le Démon, sorte de Journal de Jules Renard en version hardcore.

Prenons ces cinq chercheurs d'or à demi morts de soif et d'abstinence sexuelle qui s'échinent, au fin fond du désert californien, à suivre la piste indiquée par une vieille carte moisie fournie par un obscur Indien yaqui dont on ignore à peu près tout, si ce n'est qu'il est vraisemblablement alcoolique et qu'il lui manque le sens de l'orientation (La Folie de l'or, 2001). Non content d'être entièrement rédigé sur le mode interrogatif (c'est déjà, en soi, une performance), le récit de leurs mésaventures est en réalité une géniale avalanche de digressions, au milieu de laquelle surnage tant bien que mal l'intrigue proprement dite. " Les trois potes allaient-ils rester sur leur popotin comme ça toute la nuit, pour l'amour de Dieu ? Que signifie pote, précisément ? Existe-t-il encore des potes dans notre vaste monde débordant d'espoir ? Pour qui ce monde est-il vaste ? Pour qui est-il débordant d'espoir ? Les riches ? De quoi ce monde déborde-t-il encore ? Bud Merkel émit-il tout à coup une riche idée, pour changer ? Les frères Shannon étaient-ils d'origine irlandaise ? De quelle façon ? " Perdus au milieu de cette étendue aride " aussi sèche qu'un mariage presbytérien ", victimes d'hallucinations provoquées par la démence et le désert qui " marchent main dans la main et poing dans le nez ", les cinq hommes maîtrisent aussi bien l'art du colt et de la baguette de coudrier que celui du discours métalinguistique : " Une fois de plus, le mystère du tournemain linguistique venait-il faire valoir ses droits ? En effet, se demanda Nort, comment un "wash" ouvait-il même signifier "point d'eau" ? Billee flirtait-il avec le royaume ineffable de la langue ? Ou avec le royaume tout aussi ineffable mais beaucoup plus cher de la parole ? "
Le plus étonnant reste que tout cela fonctionne parfaitement ; cet audacieux pari de donner au texte une armature en forme de perpétuel questionnement n'entrave en rien la progression du récit, malgré la mise en doute permanente de la réalité des faits décrits, voire de la stabilité de notre propre regard (sont-ils ou ne sont-ils pas ? Lisons-nous juste, ou non ? Cela a-t-il une quelconque importance ?). Alors que les cinq hommes bivouaquent tranquillement autour d'un bon feu de camp allumé grâce à - récurrence obsessionnelle - d'éternels cubes d'alcool solidifié, ils entendent de curieux bruits dans les buissons : " Billee Dobb se remit-il péniblement debout ? Pourquoi s'était-il rassis ? Se mit-il péniblement debout, encore et encore, comme il s'était également assis ? Si cela n'est pas possible dans la réalité, est-ce grammaticalement possible ? Qu'aurait pu en dire Noam Chomsky ? Jeff Chandler ? Noam Chomsky saurait-il ce qu'est une piste de sable ? "
L'écriture de Sorrentino symbolise le cheminement de la voix - voix d'abord écoutée, répercutée par les organes vitaux comme autant de chambres d'échos, puis transcrite et enfin lue, retentissante, encore toute vibrante de ces ricochets. L'homme a le porte-plume fiché dans l'oreille ; une sorte de sonde par laquelle capter les multiples rumeurs du monde, qu'elles viennent de l'Ouest, du pavé graisseux de NYC ou de ses propres cauchemars de jeunesse. De l'auteur nous ne saurons pas grand-chose de plus que ce que nous livrent ses récits, sauf peut-être qu'il naquit l'année du Jeudi Noir dans la plus prodigieuse cour des miracles new-yorkaise : Brooklyn, dans lequel il grandit pour ainsi dire vers le bas, mais grandit quand même, Brooklyn dont il devint les yeux et les oreilles, le chantre et le scribe, au point d'en faire son personnage de fiction favori. Brooklyn, à la fois toile de fond et sujet principal de tous les instantanés qui constituent Steelwork (1970), trois fois réédité depuis 1999. Une oeuvre sombre et profonde, carte d'identité de l'Amérique prolétaire des années quarante, en particulier sa frange immigrée, alcoolique et souvent illettrée, désespérée à souhait. Une Amérique exceptionnelle à tous les niveaux - on y trouve alors des bouteilles de quatre litres de muscat pour un prix dérisoire -, recyclant ses inévitables derniers porteurs de l'american dream, blafards sous les néons des clubs de strip-tease bon marché, vendeurs de poésie à la sauvette dans les couloirs de métro, anonymes cent fois tombés, quatre-vingt-dix-neuf fois relevés. Ici encore, contraste saisissant entre le fond, saturé par les ombres, photographié comme en contre-jour, et la forme, expérimentale, qui rappelle celle des diaporamas ou, mieux, de ces flipbooks dont les dessins s'animent quand on les feuillette. On y croise Phil, qui crève de ne pouvoir toucher une femme. Duck le boutonneux, qui note frénétiquement dans un petit carnet tous les numéros des trolleybus qu'il croise, dans le but secret de conjurer son acné. L'étrange Pete America : " Au cours des premiers mois de la guerre, venue de quelque maelström ou de quelques étranges ténèbres de l'Europe ensanglantée, apparut cette famille de gardiens, une femme et ses deux fils. " Pete est le plus jeune d'entre eux : " Personne ne savait s'il était terrifiant ou drôle : ni s'il était en train de devenir un autre soutien de famille, bientôt capable d'économiser pour les mauvais jours, un futur oncle, apparaissant à Noël, ses jouets bon marché et son haleine au whiskey devançant une bouche pleine de fausses dents jaunâtres. Dans dix ans - il pourrait être devenu n'importe qui. Il pourrait être propriétaire de l'immeuble. Il pourrait être propriétaire de tous les immeubles. Il pourrait engager des gardiens, couverts de charbon et de sueur. Pete America, c'était lui. "
D'un volume l'autre se tissent des liens discrets, personnages, lieux et gestuelles particulières, comme cette habitude aléatoirement partagée de faire craquer un bretzel avec les dents de devant de la mâchoire inférieure, souvent en pleine biture à la bière. On croise d'ailleurs dans Steelwork, mais en gardant ses distances, la répugnante Mémé de Red, à laquelle sera dédié l'autobiographique et terrifiant Red le Démon (1975, Bourgois, 1996), sorte de Journal de Jules Renard en version hardcore, de loin l'oeuvre la plus poignante de Sorrentino, celle qui nous colle encore un bon gros sourire, mais à l'envers, et jaune. La démarcation formelle, encore différente des deux précédentes expérimentations, se fonde ici sur le foisonnement, l'accumulation du vice, la perversion à tous les étages. " Mémé dit qu'une fois elle a bien regardé Terry et que Dieu ait pitié de nous tous, mais il avait l'air assez crétin pour finir policier. Plus crétin encore que Red, qui pourrait tout juste, avec un tout petit peu de chance, devenir une rustine sur le cul d'un homme. " Persécutrice en chef, Folcoche en puissance - la crasse et les guenilles en plus, la Mémé tortionnaire s'applique à installer un chaos durable dans tous les compartiments du coeur de Red ; en guise de protection, ce dernier n'a plus alors qu'à affirmer qu'il aime ce qu'il déteste et qu'il déteste ce qu'il aime, avec les conséquences qu'on imagine en pleine période de construction identitaire. " Elle enlevait la prise de toutes les lampes le soir afin que l'électricité ne suinte pas des murs, pour réduire le coût de l'éclairage. Elle traitait tout le monde soit de pouilleux d'Irlandais soit de Nègre riche. (...) Elle coupait ses cors avec un couteau à poissons. (...) Elle était toujours entourée d'une subtile odeur d'excréments. Elle faisait des cauchemars effrayants au sujet des nonnes. Elle sauva Red de l'orphelinat. Sale vieille conne. "
Il est vrai que l'ouvrage qui le fit connaître, Salmigondis (Mulligan Stew dans le texte, 1979), propulsa Sorrentino dans les rangs désordonnés des postmodernes et autres apôtres de la méta-fiction. C'est d'accord, mais à la condition que le postmodernisme redevienne cette vaste cour de récréation pour tous ceux qui un jour délaissent le sens au profit du jeu, en même temps qu'ils abandonnent l'espoir que l'écrivain puisse être en soi un remède aux déboires du monde. En prenant le risque, forcément, de se tromper. Vendeur de cartes de voeux dans le métro new-yorkais, c'est Al qui aura le dernier mot, lui qui pense avoir mis au point le parfait boniment : " Suppose qu'ils disent, eh connard, va te faire foutre. Qu'est-ce que tu feras ? J'obéirai alors aux règles à suivre en cas d'attaque atomique, dit Al, telles qu'elles sont présentées dans le manuel de Défense passive. Je me coucherai sur le trottoir loin de toute fenêtre et je chierai dans mon chapeau. "

Gilbert Sorrentino La Folie de l'or, 255 pages, 20 e, Red le démon, 235 pages, 20 e, Steelwork, 225 pages, 18 e, traduits de l'américain par Bernard Hoepffner, éditions Cent pages

 Folie de l’or de Gilbert Sorrentino

 

 

 

 

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