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Toxique
de
Fran?oise Sagan
Stock
15.00 €


Article paru dans le N° 108
Novembre-décembre 2009

par Gilles Magniont

*

    Toxique

Réédition de Toxique, journal de sevrage de Françoise Sagan : très anecdotique, très mince, très joli.

À l'été 1957, la jeune romancière manque un virage ; l'accident lui laisse des douleurs " suffisamment désagréables " pour qu'on la soigne durant trois mois avec un dérivé de l'opium, dont elle se trouve bientôt dépendante. Une clinique spécialisée l'accueille : " Ce fut un séjour rapide, mais au cours duquel j'écrivis ce journal que j'ai retrouvé l'autre jour. " Et qui est publié en 64, avec des illustrations à l'encre de chine de Bernard Buffet ; puis oublié jusqu'à aujourd'hui, où il s'agit apparemment de remettre à l'honneur un " fonds Sagan " mal exploité.
Cela fait beaucoup de contingences, qui ne sont pas vraiment des raisons pour (re)mettre le nez dans Toxique. Soixante-dix pages à peine, si vite lues (combien de signes ?) : le quotidien de la clinique, l'espacement des prises, les peupliers dans le parc, des notes de lecture ou de vagues projets d'écriture, quelques souvenirs épars. Pas même d'embardée, poétique ou naturaliste, pour dire les paradis artificiels.
Mais il y a, premier attrait, les dessins de Buffet impeccablement combinés au texte. Fragments d'une chambre de repos, arbres découpés par la fenêtre, parties d'un corps tour à tour décharné et érotisé : les traits austères appuient sur la raréfaction du plaisir, ce " quotidien triste " qu'évoque en passant Toxique. Car, et c'est leur grande qualité paradoxale, ces pages promises au Moi souffrant s'en tiennent toujours à distance, dissuadant l'introspection ou le délayage. Sagan se tient ici comme au bord d'elle-même. On peut considérer qu'elle a retenu la leçon de maintien que dispensent les Classiques comme l'éducation bourgeoise ; on peut aussi soupçonner que c'est l'effet propre et cruel du sevrage que d'induire une dissociation des intérêts : " Tout ce que je fais pour moi est contre moi " ; on peut aussi ramasser les choses avec un diagnostic, et parler, comme elle le fait elle-même, d'une " lente glissade vers la schizophrénie ". Toujours est-il que la première personne tient ici prudemment compagnie à la première personne, sans qu'on sache s'il faut tenir pour un enfer ou une bénédiction une conversation où il entre de la traque - " Je m'épie : je suis une bête qui épie une bête au fond de moi " - comme du marivaudage : " Je sais ce qu'il me reste à faire : je vais m'éprendre de moi, me soigner, me bronzer, me refaire les muscles un par un, m'habiller, me ménager infiniment les nerfs, me faire des cadeaux, me jeter dans les glaces des sourires troublés ". Le trouble est pour nous quand le regard semble se détourner vers le dehors, et que quelques phrases saisissent avec une grâce tremblante de " douces dames schizophrènes " qui se promènent dans les allées du parc, " chapeau violet de paille sur un crâne agité, obstiné parfois sur une petite idée, une merveilleuse idée qui les console ".

Toxique de Françoise Sagan
(Illustrations de Bernard Buffet)
Stock, 72 pages, 15 e

 Toxique de Fran?oise Sagan

 

 

 

 

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Gilles Magniont

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