Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Cutter
de
Yves Ravey
Minuit (Éditions de)
13.80 €


Article paru dans le N° 108
Novembre-décembre 2009

par Jérôme Goude

*

    Cutter

Insidieuse enquête policière et sanglant récit d'initiation, Cutter s'insinue dans le vif de la métaphore littéraire.

Entre un soir, un jour entier et une matinée, entre la propriété des Kaltenmuller, un Institut de surveillance, une station service Avia et un relais routier, Cutter dissémine les indices d'une implacable intrigue. Une scène, burlesque et cruelle, en donne le la : dans les recoins d'un cellier, Marcel Pithiviers, secondé par son neveu Lucky Wotruba, castre Oswald, le chat de Marius Kaltenmuller, au moyen d'un gros cutter, et asphyxie cinq chatons. Le lendemain, Adélaïde Kaltenmuller, la " plus belle femme du département ", ordonne à Lucky de secourir son mari enfermé dans un garage enfumé.
Assis au volant de sa Ford Taunus, Marius, plâtrier-peintre, grand consommateur de neuroleptiques et d'antidépresseurs, a les paupières closes. Orphelin de père, comptant parmi les jeunes gens " classés récalcitrants dans les centres de rééducation ", ceux qui défigurent leurs copains avec un cutter, Lucky doit se rendre tous les mercredis chez les Kaltenmuller. Lili, sa soeur âgée de 16 ans qui rêve de grand départ en camion, tous les mardis. À l'instigation de leur oncle, " homme à tout faire " de Marius et d'Adélaïde, ils y effectuent, un rien soumis, l'un, un stage de jardinage, l'autre, des tâches ménagères.
Dans Cutter, une angoisse sourd, un silence pèse qui, malgré quelques tessons de dialogue et autres objets tranchants (lame de rasoir, sécateur, scie et serpette), tait l'essentiel. Maître-chanteur et femme-maîtresse auront-ils raison de celui qu'ils considèrent un peu trop hardiment comme un simple d'esprit malléable ? Un inspecteur de police, ex-pilote de rallye conduisant une " R8 Gordini surbaissée ", n'est, en dépit du témoignage de Lucky, franchement pas décidé à croire à la thèse du suicide. La disparition de la montre-chronomètre de Marius, un entonnoir exhalant des odeurs de whisky, des billets pour Capri, sont, entre autres, autant d'éléments susceptibles de révéler les mobiles d'un crime...
Si, dans Pudeur de la lecture (Les Solitaires Intempestifs, 2003), Yves Ravey avoue qu'écrire consiste à infliger une " punition " à ses lecteurs, force est de constater, depuis la publication du Drap (Éd. de Minuit, 2003), que celle-ci participe de l'entaille, de l'incision. Objet métonymique en ce qu'il renvoie à l'acte de la castration, de la défiguration, le cutter ne serait-il pas aussi une métaphore possible du livre ; un livre qui, par la blessure qu'il inflige, générerait du sens ?

Par sa mise en page, sa syntaxe lapidaire, sa dimension ouvertement suggestive, l'incipit de Cutter surprend. Différer la révélation de l'identité du narrateur, privilégier certains détails, est-ce une manière de rompre le pacte de lecture ?
Nous savons que nous avons affaire à une famille - la soeur, la mère, l'oncle -, mais tout n'est pas révélé d'emblée. Coexistent des informations. Quelque chose se joue entre le foyer familial, l'Institut et la maison des Kaltenmuller. La progression des personnages s'installe dans cette simplicité du cadre. Lucky n'est pas du genre à se révéler en une seule page. Au lecteur de juger s'il se sent en mesure de poursuivre la route...
Je préfère savoir, quand je tente quelques lignes, si cela obéit à quelque chose d'important. Être emporté dans un territoire que je ne connais pas et qui ne peut apparaître que sous l'emprise de la nécessité, voilà ce qui m'importe. Si cela me semble facile, il ne me reste plus qu'à détruire ce que je viens de rédiger. Telle phrase est là parce qu'elle doit l'être. Elle ne doit en aucun cas usurper une place qui n'est pas la sienne. C'est une obligation de faire en sorte qu'elle soit sans appel. Une certaine vigilance s'impose. Le roman est une oeuvre de chair. Il implique un investissement total de l'auteur. Son écriture est l'objet d'un cheminement semé d'embûches.

" J'aime Lucky, son idiotie, son intelligence et sa cruauté ".

Précisément, de Lucky, " simple d'esprit " sur lequel se resserre l'étau intriguant de la cruauté des adultes, le lecteur n'apprend que peu de chose...
Vous me dites " simple d'esprit " et ma pensée s'éclaire. Le paysage devient soudain plus doux. Je pense à Dostoïevski, à la scène initiale de l'Idiot ; je pense à Faulkner, à ses personnages, à cette simplicité brutale, violente, à l'expulsion du rêve. Quand Lucky est apparu, d'abord de dos, dans l'ombre, j'ai revu des scènes, mythiques à mes yeux, de romans lus. Et je me sentais bien à l'intérieur de cette musique. Lucky est lié à cet Institut dont il est pensionnaire. Il vit là-dedans. Je sais ce qu'il a fait, ce qu'il a commis, mais, à force d'aller à l'épure, de tout ce que j'ai pu écrire sur son existence ne subsiste que quelques traits. L'Institut, sa rigidité morale, tout cela constitue les traces d'une histoire que le lecteur est libre de s'approprier, d'interpréter. Lucky est un panorama. Dans sa tête se déroulent des choses qui défient l'entendement, qui laissent place aux pulsions. Quand je dis " pulsions ", je ne veux pas entrer dans un territoire médical, scientifique, je veux seulement dire que l'être est l'objet de poussées, de violences non réfrénées. Lucky est à la fois instrumentalisé et sauvé par Saul. Les choses évoluent parce que Saul dénoue les situations. L'intrusion de la figure de l'inspecteur permet la clarification de l'intrigue romanesque.
Dans mes romans, c'est très physique. L'un fait souffrir l'autre et, ce faisant, le détruit ou l'oblige à accoucher de lui-même dans la douleur. Il n'y a pas de bon sentiment. En ce sens, je pense à la famille, qui empêche la violence en même temps qu'elle l'occasionne. Et, si je peux me permettre, je vous dirais une chose : j'aime Lucky, son idiotie, son intelligence, sa cruauté et ses affections.

Lucky et, plus implicitement, Lili, sa soeur, sont plongés au coeur d'une tragédie orchestrée par leur oncle Marcel Pithiviers. Le noeud familial, depuis Bureau des illettrés (Éd. de Minuit, 1992) jusqu'à Pris au piège (id., 2005), constituerait-il, pour vous, un motif obsédant ?
La famille est un lieu clos, un piège auquel nul ne peut échapper. Existe une certaine forme de déterminisme qui conduit, parfois, chacun à perdre le sens de ses propres actes ; actes qui ne sont plus guidés par la simple logique, mais par une infinité de gestes inconscients. Par ailleurs, Lucky n'est pas fils unique. J'ai le sentiment que mes personnages viennent tous du même pays, qu'ils sont tous un petit peu consanguins, qu'ils héritent de tares et de qualités nécessaires à leur survie. C'est une grande famille. Mes personnages voyagent, se précèdent, se succèdent, rencontrent les grands problèmes de notre temps, s'éclairent les uns les autres. Qui suis-je ? Dans quelle circonstance suis-je devenu ce que je suis ? Beaucoup de questions les traversent qui, toutes, renvoient non seulement à leur être intime, mais aussi social. Il y a comme un calque entre la situation romanesque et la situation sociale. L'une se confond avec l'autre. Je ne sais pas moi-même d'où je viens, ni où je vais, mais je sais, quand je décris un mécanicien, comment cela s'entend de 1950 à nos jours.

Ford Taunus, R8 Gordini et Ami 6 break, dans Cutter ; mais aussi, pêle-mêle, au détour de la plupart de vos textes, Peugeot 203, Opel Kapitan, 404 injection, Ambassador 72, etc. Quel sens revêt cette étrange déclinaison mécanique ?
La voiture est un objet très signifiant. Elle est un salon, fût-elle de compétition. Intérieur : le paysage qui défile, la discussion entre les passagers, les jeux de regard, les habitudes de conduite et les gestes effectués par réflexe, les rétroviseurs. L'extérieur : la carrosserie, la référence à l'histoire. J'évite les événements liés à l'automobile, les affaires politiques ou policières qui se sont déroulées, sans qu'il soit possible de les lier à une marque de voiture, à l'aspect esthétique de cette voiture. C'est pareil pour les marques de cigarettes, pour les habits. Quand je décris un homme qui marche dans la rue, parler de ses habits m'est comme une nécessité. Et, pour revenir à la métaphore automobile, j'ai longtemps pensé, enfant, que les conducteurs ressemblaient à leur voiture, je veux dire physiquement et psychologiquement. La voiture participe de l'identité de celui qui la conduit, mais elle est aussi traversée par l'époque. Le nom qui lui a été donné est évocateur. Viennent ensuite la beauté de l'objet, ses chromes, sa calandre, ses lignes...

En plus des marques automobiles, vos romans regorgent de personnages flanqués d'un patronyme pour le moins incongru : Wotruba, Rebernak, Nussbaum, Lindberg...
Je cherche toujours à créer un écart, un décalage, entre celui dont je parle et la façon dont je le désigne. Chaque personnage porte un nom qui ne lui sied pas de manière évidente. Dans ce cas, je pense que le personnage n'est pas simple à assimiler, qu'il ne se révèle pas définitivement. Il s'agit de lutter contre le lieu commun, l'évidence de la désignation et la flatterie à l'égard du lecteur.

Dans Pudeur de la lecture, essai sensible, vous écrivez ceci : " La page est un suaire, le corps de mon père un symbole, mon corps le symptôme de mon père, et moi la conséquence de ce symptôme. " L'écriture serait-elle une réponse symptomatique au deuil impossible de la figure paternelle ?
Pudeur de la lecture
est en effet un témoignage sur la littérature que j'ai produite après être parvenu à écrire sur la mort de mon père. Selon moi, la mort du père est le lieu à partir duquel les choses se construisent. Celle-ci est un héritage transmis aux générations, une façon d'ouvrir le rideau du monde pour que celui ou celle qui succède au père envisage de construire ce monde-ci, le sien, et celui des autres, à sa façon. Je pense à l'ivresse de Noé, thème tant de fois traité en peinture, à la fondation d'une dynastie, à la source. La mort est non seulement l'acte fondateur par quoi l'on se définit par assimilation de ce qui a été appris, mais aussi par écart. La révolte contre le père est une composante. Le Drap est l'histoire d'un père qui laisse sa mort entre les mains de son fils qui, partant, est forcé d'en faire quelque chose. La mort n'existe pas en ce sens que n'existe que ce l'on en fait. Nous le savons, tout le monde va mourir, c'est notre réalité. C'est même notre raison d'être.
Eh bien, voyez-vous, c'est une certaine lâcheté de ma part, car il n'y a que dans le roman que je parviens à envisager ce destin. Mes personnages m'aident peut-être à appréhender cet impensable. L'écriture est un refuge.

Y a-t-il un lien entre les trois pièces de théâtre que vous avez publiées et le dédicataire de Cutter, le dramaturge et metteur en scène Joël Jouanneau ?
Joël Jouanneau est un ami. Un ami que j'admire tant il porte un véritable intérêt à la littérature, aux textes qui ont un fort contenu. De plus, il a eu la force, je dirais aussi le courage, de mettre en scène deux de mes pièces, Monparnasse reçoit (Éd. de Minuit, 1997) et La Concession Pilgrim. Il l'a fait avec une délicatesse de pensée sans égale vis-à-vis de l'auteur ; ce dans une relation très établie qui était de partir du texte pour y retourner. C'est quelqu'un que j'ai vu sans cesse obsédé par le souci du sens, par la volonté d'aller le chercher dans ses moindres interstices. Grâce à son travail, j'ai réalisé que le véritable lecteur est celui qui réécrit le livre.
(Propos recueillis par mails)

Cutter d'Yves Ravey, Éditions de Minuit, 143 pages, 13,80 e

 Cutter de Yves Ravey

 

 

 

 

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