Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Apnées
de
Antoine Choplin
Fosse aux ours (La)
14.00 €


Article paru dans le N° 107
Octobre 2009

par Jérôme Goude

*

    Apnées

Récit d'une rencontre fortuite entre un drôle d'homme et une femme amnésique, Apnées d'Antoine Choplin célèbre la cristallisation amoureuse.

Suite à un embouteillage, puis à la panne de sa vieille berline, Arsène Margay doit renoncer à l'âpre jouissance d'un entraînement d'apnée dans les eaux du lac Léman, près de Rolle. Soutenu par deux hommes pourvus de " forts arguments bicipitaux ", il abandonne sa " voiture défaillante " aux bons soins d'un garagiste de Plan-les-Ouates, petite commune suisse dont le " nom aux sonorités crémeuses et pleines de swing " est comme une invite irrésistible au mouvement exploratoire. Faute d'un " itinéraire touristique préétabli ", face au manque de rigueur de l'" algorithme du promeneur errant ", Arsène décide de s'associer aux mobiles tangibles mais inconnus d'un marcheur quelconque, ce en emboîtant ses pas.
Courant le risque, aux yeux d'un " observateur attentif ", de passer pour un " galantin courant le guilledou ", il jette son dévolu sur une femme aux manières d'" égarée et de thaumaturge ", à l'allure " lente, indécise et noble " : Marine Duchamp. Dans une ruelle, sur une avenue, à un croisement peut-être, nonobstant un " embarras paroxysmal " et la crainte d'avoir affaire à une " vraie folache ", le désir de cette femme qui additionne les clichés photographiques dans le but de recomposer le fil perdu de sa mémoire affleure. Pareil à un incube " pénétrant comme une amibe dans les chairs ", après avoir forcé la rencontre, Arsène va commettre un " péché d'imposture " en exploitant les vides de son amnésie...
À partir d'une circonstance poétique consacrée, Antoine Choplin vise à l'épure. Récit un rien burlesque et mélancolieux d'une improbable filature, Apnées peut en effet se lire comme un éploiement narratif possible d'" À une passante " de Baudelaire. Composé de petits blocs narratifs qui sont comme autant de plongées en apnée, ce texte, loin de n'être qu'un " échafaudage intellectuel aux fondements discutables ", révèle les traits fragiles du " (re ?)commencement d'une histoire " qui, au-delà des drames et d'une coupable " verbigération intérieure ", impose son souffle.
A contrario de vos précédents récits, écrits à la troisième personne,
Apnées est composé de fragments monologiques. Qu'est-ce qui a motivé cet emploi inédit du " je " ?
C'est une question formelle qui amène très vite au fond... Ma posture narrative est souvent en quête d'une certaine froideur, d'une distanciation nécessaire à une juste observation de mes personnages, de leur environnement. En ce sens, le recours à la troisième personne s'est longtemps imposé comme une sorte de pudeur. Je ne parle pas de moi dans mes livres, au sens où je ne me raconte pas. Apnées, par son côté fable un brin farceuse, un brin seulement, m'a pourtant autorisé cette empoignade avec le " je ". Ça n'a pas été facile, tant le " je " m'apparaît souvent comme un virus pour l'écriture. Mais c'est une pensée d'auteur, non de lecteur. Il y a des " je " admirables... ceux de Pessoa, de Kafka, de Proust, d'Erri de Luca ou de Luciano Bolis, entre autres.

Une fable un brin farceuse, dites-vous. Justement, au regard de Radeau ou de L'Impasse (La Fosse aux ours, 2003 et 2006), textes qui ont en commun le thème de la guerre, ne vous êtes-vous pas laissé aller à davantage de légèreté, d'humour ?
Oui, même si ça ne sous-entend pas que, après de longues années d'austérité, j'ai enfin desserré la cravate ! L'humour est une donnée qui, pour moi, s'apparenterait à une sorte de troisième poumon. Si mon désir est d'approcher au plus près des situations humaines qui sont dénuées d'humour, il n'y a aucune raison pour que je n'en use pas. De façon plus générale, je sens s'imposer, dans la structuration de mes projets d'écriture, un aller-retour entre le texte léger et les thèmes plus graves. Cet entre-deux est pour moi une approche possible, disons accessible, de la complexité. S'il caractérise mes récits, je crois qu'il est aussi un prisme indispensable pour la lecture du monde. Il s'opposerait à l'omnipotence des lectures binaires, des modèles et des formules. Mon cursus m'a donné la chance d'effleurer des disciplines scientifiques qui ont cette capacité à sortir des représentations " dures ", à enrichir les heuristiques d'un peu de matière molle.

Que ce soit dans Apnées ou bien dans Radeau, une panne immobilise des personnages qui, de fait, sont confrontés à l'étrangeté d'un espace déterminé. Comme les figurines de Giacometti que vous évoquez dans Léger fracas du monde, ils semblent s'y fondre et s'y perdre...
Dans Radeau, la panne est très particulière ; elle agit comme le témoin du chaos à l'oeuvre à l'extérieur de la cabine du camion et brise une linéarité événementielle. Dans Apnées, elle est le point zéro d'une aventure. Le lieu de l'immobilisation impose une réinitialisation des données, un nouvel espace, souvent inconnu, qui induit une mise à nu du danger... C'est un point de départ intéressant.
Par exemple, le choix de Plan-les-Ouates est seulement une affaire de swing dans les sonorités du nom. Quelle que soit la mesure objective des lieux choisis (une chambre, une rue, une ville), j'ai toujours la sensation de la modestie, de la petitesse des personnages. La perdition n'a pas systématiquement besoin d'espaces infinis. Elle ne requiert qu'un regard attentif, très attentif. Regarder longtemps, c'est voir au-delà des enveloppes et éprouver le vertige des fragilités, des insignifiances. C'est, comme vous le suggérez, ce qui me touche chez Giacometti.

À l'horizon de la plupart de vos récits se profile une silhouette féminine, comme la promesse d'une histoire... Le motif de la rencontre amoureuse constituerait-il une virtualité romanesque inépuisable ?
... une femme, la silhouette d'une femme, trois fois rien d'une femme et quel chambardement... C'est sur le socle du regard, de sa nature, que naît, le cas échéant, la rencontre. Je pense à la nouvelle de Calvino, " Le sein nu ", nouvelle qui raconte comment Palomar passe et repasse devant une femme à demi-nue sur la plage, tentant chaque fois d'ajuster, d'épaissir la nature du regard qu'il porte sur elle. Baudelaire, je crois, a écrit ceci : " Le génie, c'est de savoir convoquer l'enfance à volonté. " Beaucoup de mes personnages ont ce génie-là. Ils constituent pour moi un archétype romanesque précieux. Cette enfance se traduit par un regard sur le monde, naïf et sans triche, qui peut disposer à l'émerveillement et à la révolte. Dans Apnées, c'est l'ingénuité du regard d'Arsène Margay sur Marine Duchamp qui orchestre la rencontre, l'amplifie.

Plus avant, Arsène, aux prises avec l'" arborescence des possibles ", profite de l'amnésie de Marine en lui faisant croire qu'ils se sont aimés antérieurement. Serait-ce une manière détournée d'envisager la mise en abyme littéraire ?
Pour être vraiment précis, c'est moins l'amnésie de Marine que son désir de se souvenir qui suscite l'imposture. Ce qui procure quand même de belles circonstances atténuantes à Arsène. Il triche aussi, surtout, pour lui venir en aide. J'aime traquer les processus étranges et m'en faire l'écho. Mais cela ne relève pas d'une stratégie d'auteur. Il me semble juste que la vie, à bien y regarder, ressemble à ça. Un tiroir en ouvre souvent un autre, qui en ouvre un autre, etc. Sans vouloir faire le malin, on n'est pas très loin des fractals...
J'ai l'impression de travailler d'une part en m'appuyant sur des canevas, des épures préétablis, intellectualisés, d'autre part en me donnant la sensation de m'en remettre aux personnages eux-mêmes, à ce qui se passe au moment où, depuis ma table de travail, je me mets à les épier. Ce sont eux qui fabriquent l'épure. Ce n'est que la moitié d'une pirouette que de dire que c'est Arsène qui décide de filer Marine. L'auteur, en tout cas celui que je suis, n'est pas toujours un démiurge. Mais il y a, dans l'hésitation d'Arsène au seuil des milliards de possibles qui s'ouvrent à lui à l'orée de cet après-midi, une allégorie de la liberté, presque trop vaste, de l'écrivain. Une allégorie de la liberté au sein de laquelle il faut nécessairement exercer des choix.

Le fait que votre personnage s'adonne à deux activités a priori antagonistes, l'apnée et la lexicographie, stigmatise-t-il son rapport paradoxal au monde ?
C'est tout à fait ça. Avec ces deux métiers, Arsène embrasse pleinement le paradoxe. Avec la lexicographie, il s'agit de se relier aux autres et à la compacité du monde, avec un appétit de justesse et une grande finesse possible. Avec l'apnée, ce serait plutôt une capitulation, peut-être une fuite, sans doute un aveu d'impuissance bredouillé à la face du monde. Dans la première page de Cairns (La Dragonne, 2007), la marche garde l'un des pieds au sol, ancré ici-bas donc, et libère l'autre pour l'envoyer ailleurs. J'y parle déjà de ces deux désirs égaux et impérieux : s'ancrer dans le monde et fuir le monde. Mes récits systématisent une alternance réalité/pensée, concret/imaginaire, comme on alterne pied gauche et pied droit au cours d'une marche. La dialectique est partout. Et la marche est un trou noir à métaphores.

D'un côté, vous multipliez métaphores et termes abscons ; de l'autre, vous jouez sur les ruptures de rythme, soit en alternant phrases courtes et phrases longues, soit en tronquant les paroles de vos personnages. Pourquoi ?
L'ivresse de la langue est pour moi une affaire duale. J'y suis sensible. Je la recherche en tant qu'auteur et lecteur, mais je la crains aussi. J'y devine quelque chose de l'ordre de l'artifice. La musique n'est pas tout. Les mots doivent avant tout offrir le sens, je veux parler du sens profond, de l'épaisseur, de la complexité que nous avons déjà évoquée. Par exemple, je ne me relis jamais à voix haute au cours du travail parce que je crois que la littérature se joue avant tout dans le silence. Souvent, mon souhait de témoigner de la réalité que mes personnages traversent et, singulièrement, de leurs paradoxes, de leurs atermoiements, bref, de leur réalité d'homme et de femme, ne me paraît pas compatible avec les règles de la syntaxe. Un homme confronté à l'amour naissant ne peut pas dérouler ses phrases comme des lés de moquette. Le bredouillage s'impose parfois. Et tant pis pour la phrase, sa structure, sa complétude.

La peinture est au centre de Radeau et Léger fracas du monde ; Apnées n'est pas en reste, puisqu'il y est question d'une étrange sérigraphie. Comment justifiez-vous cette prégnance de l'art pictural ?
J'ai chevillé quelque part la conviction que l'art constitue un socle fondamental partageable par tous. Que l'élitisme qui l'entoure est un fourvoiement conjoncturel qui prendra fin lorsqu'on décidera de se souvenir de Lascaux. Mon second métier est celui d'acteur culturel. Je dirige un festival (de l'Arpenteur) qui se déroule en montagne et dont l'objet est de porter la création artistique vivante et contemporaine au plus près des gens, avec le support de la carence de lieux dédiés à l'art. En l'absence de scène, tout lieu est susceptible d'en faire office. La conviction qui m'anime dans ce métier rejoint quelque part ce qui pousse un personnage du Radeau à maculer d'un peu de terre humide un drap séchant au soleil.

Apnées d'Antoine Choplin, La Fosse aux ours, 103 pages, 14 e

 Apnées de Antoine Choplin

 

 

 

 

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Jérôme Goude

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