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Les articles       

Trois femmes puissantes
de
Marie Ndiaye
Gallimard
19.00 €


Article paru dans le N° 107
Octobre 2009

par Lucie Clair

*

    Trois femmes puissantes

Le dixième roman de Marie Ndiaye, Trois femmes puissantes, éclaire les ultimes territoires de l'être où l'humanité persiste, envers et contre tout.

En anglais cela se nomme " fortitu- de ", en français, on dirait " force d'âme ", pour cette part d'irréductible que les épreuves convoquent, et dont à chaque fois on se demande si elle sera encore là, quand le funeste s'acharne. Norah, Fanta et Khady affrontent chacune, entre la France et le Sénégal, les récidives d'un sort qui semble vouloir les attraper au vol, les épingler en une issue fatale, les engluer à jamais dans la détresse, matérielle ou psychologique. Trois femmes, trois récits, trois façons de mobiliser ses ressources et faire face, malgré " peur et doutes, malaise et désenchantement ".
Appelée à Dakar auprès de son père sénégalais qu'elle n'a quasiment plus revu depuis qu'il a enlevé son frère, Norah défie la douleur et la honte des blessures infligées par " le démon qui s'était assis sur le ventre " de chaque membre de la famille depuis que le lien a été brisé, alors qu'avocate, elle doit défendre ce frère accusé de meurtre.
Le deuxième récit est bâti comme un suspense - on se demande longtemps quelle faute est cachée, ce qu'a fait Rudy Descas pour perdre sa vie de vue de manière aussi radicale, et où et quand sa femme Fanta est encore puissante - " elle qui avait lutté si bravement depuis l'enfance pour devenir un être instruit et cultivé, pour sortir de l'interminable réalité, si froide, si monotone, de l'indigence ", devenir professeur de littérature dans un lycée chic pour enfants de diplomates et d'expatriés, et dont sa vie d'exilée en France la réduit à un réel à peine plus avantageux que sa déshérence antérieure.
" Ce que c'était exactement que cela, l'Europe, et où cela se trouvait, elle remettait à plus tard de l'apprendre "
: l'héroïne migrante du troisième récit est Khady Demba, jeune veuve sans progéniture, emblème de ces femmes privées de la protection d'un mari, d'un fils, les plus vulnérables qui soient (celles que l'on brûle encore avec l'époux défunt en Inde et au Pakistan). " Une corde tendue à l'extrême, vibrante, solide ", tenue par un sentiment d'intégrité indéfectible, par son histoire, sa force d'être vivant et unique, alors qu'elle se trouve engagée dans le périple terrifiant des clandestins - passagers de la misère pour qui " le voyage pouvait durer des mois, des années ".

À la croisée de ces histoires, la flèche de l'exil révèle la façon dont le monde nous fragilise lorsqu'il nous déplace loin de nos désirs, rêves, positions.

Trois récits, reliés presque secrètement. Le personnage de Khady Demba, par ses points d'ancrage auprès des deux autres femmes (elle est servante chez le père de Norah, cousine par alliance de Fanta) agit comme la clé de voûte du livre, et contribue à nous offrir, dans une prise de vue vertigineuse, plusieurs facettes d'une réalité sociale et politique - et l'on pense à certain découpage cinématographique, tel celui de Short cuts, de Robert Altman et à sa formidable efficacité narrative.
Car Trois femmes puissantes transcende les particularités de ces seuls destins. C'est aussi le lieu où, au détour des lacis de l'âme, se posent les questions de l'esclavage moderne, des mariages forcés - ou monnayés, ce qui revient souvent au même - du malheur d'être née fille, dans certaines parties du monde, ou face à certains pères, qui ne prennent en compte que les fils. Autant de réalités qui traversent aujourd'hui encore la condition de la femme. À la croisée de ces histoires, la flèche de l'exil, et l'inflexion qu'elle imprime au coeur des trajectoires - déchéance physique et financière du père de Norah, celle, intellectuelle, de Fanta, à laquelle elle oppose la dignité de son refus silencieux, ou qui atteint Khady en plein élan -, éclaire la façon dont le monde nous fragilise lorsqu'il nous déplace - ou qu'on le laisse nous déplacer - loin de nos désirs, rêves, positions, en maintes occasions.
Mais, comme en écho aux fins de chapitres qui introduisent un " contrepoint " à l'histoire juste narrée, le roman est aussi un vibrant hommage au pouvoir de la connaissance, à laquelle chacune de ces femmes peut accéder, selon ses moyens, par sa conscience - tel l'apprentissage par Khady des pièges qui attendent le migrant - ou par son vacillement - la mémoire altérée de Norah -, ouvrant un espace de savoir autre, plus aiguisé, et nécessaire à la traversée du danger. Connectées à cette richesse de l'intelligence et du discernement, ces trois femmes sont puissantes de leur compréhension de la situation, de leur capacité à ne pas être dupes, à lutter contre l'ignorance dans laquelle leur milieu familial, leur conjoint, ou les circonstances, pourraient les cantonner, pour mieux les humilier.
Travaillé dans une langue épurée, Trois femmes puissantes est le plus réaliste des romans de Marie Ndiaye, peut-être le plus politique. Roman de la maturité, il ne cède rien à la délicatesse de l'écrivain - sa précision jusqu'au coeur des esprits - ni à sa capacité magistrale à décaler nos niveaux de lecture en dévoilant l'étrangeté des choses, réitérée ici par la présence troublante des oiseaux ; le père " homme implacable " perché sur le flamboyant, et qui emprunte un " oeil dur et rond, hostile, menaçant " aux vautours ? aux marabouts ? (on imagine un de ces charognards, oiseaux ventrus au cou décharné, engoncé, entre les épaules comme relevées, sans qu'il soit nommé), la buse attaquant Rudy sur la route - hommage hitchcockien, et l'on se rappellera les corneilles de La Sorcière -, les corbeaux dansant devant les yeux de Khady - miroitements des événements, qui peuvent receler, selon le regard qu'on leur porte, et le goût que l'on a de la vérité, autant de menaces que de liberté.
Et c'est toute la force de Marie Ndiaye de nous faire entrer en communion avec cette multiplicité des courants de conscience qui maintiennent l'âme à l'écart des défaites, quand bien même le corps, la survie matérielle, sont atteints - une puissance primordiale, radicale et vivace, comme logée au coeur des os.

Trois femmes puissantes de Marie Ndiaye Gallimard, 317 pages, 19 e

 Trois femmes puissantes de Marie Ndiaye

 

 

 

 

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Lucie Clair

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