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Les articles       

Biographie de Pavel Munch
de
Pascal Morin
Rouergue (Editions du)
15.00 €


Article paru dans le N° 106
Septembre 2009

par Jérôme Goude

*

    Biographie de Pavel Munch

Le quatrième roman de Pascal Morin explore,
à travers le bras de fer d'un écrivain et d'un sculpteur, les coulisses de la création.

Au coeur de la Drôme provençale, un petit d'homme soulève l'ourlet du plaid sur lequel il est assis, " découvre la terre nue et bascule ". Ouvrant la main, il en saisit une motte pour la porter à sa bouche. Bien après, malgré une mère négligente et la promesse non tenue de son père, quand il aura gagné la capitale sur les conseils de sa protectrice Roberta, celui qui s'auto-baptisera Pavel Munch n'oubliera jamais le goût âcre de la " belle argile beige, aérée par les lombrics ". Jamais il ne cessera de célébrer les " silices, les roches, calcaires et granitiques ".
C'est ce lien premier qu'un biographe jaloux et opiniâtre tente de cerner aux détours d'une enquête vampirique. En agglomérant les traces de ses infimes balbutiements créateurs, Biographie de Pavel Munch (re)donne vie à ce sculpteur qui, en plus des matières minérales et végétales, aura joui des " textures des corps, (du) goût des sueurs et des salives, des sécrétions et des fluides ". Dès les premières pages, le lecteur, incrédule, apprend la " disparition mystérieuse de Pavel Munch ". Pascal Morin, comme dans son premier roman, L'Eau du bain (Le Rouergue, 2004), instille une inquiétante étrangeté dont le dénouement de Biographie... accroît l'intensité. Quelle est l'identité de ce biographe qui avoue avoir " passé sa vie à fomenter des crimes " et dit les avoir couchés " sur le papier, en s'en délectant " ? Pénétrer la nudité secrète de ce très beau roman - roman qui n'aurait pas à pâlir de la proximité du " Portrait ovale " de Poe et du Chef-d'oeuvre inconnu de Balzac -, c'est peut-être courir le risque de rencontrer le " désir contenu, innommé " de son double...

Comment expliquez-vous la subtile mise à distance induite d'emblée par le titre de votre roman ?
À travers l'usage un peu pervers du mot " biographie ", je voulais donner une impression de réalité très forte ; une impression qui atteste l'existence de ce personnage. Parmi mes textes préférés, il y en a un, assez extraordinaire, de Germaine Stein : Autobiographie d'Alice Toklas. Elle y parle d'elle-même d'une manière détournée, en ce sens qu'elle écrit sur sa compagne. J'aime ce jeu qui consiste à parler de soi d'une façon indirecte en écrivant l'autobiographie de quelqu'un d'autre, de même que j'aime les nombreux détours auxquels la littérature oblige.

Vous êtes-vous inspiré de la biographie d'un quelconque artiste pour créer Pavel Munch ?
Non, pas du tout. Adolescent, j'ai fait de la peinture pendant un ou deux ans dans un atelier à Lyon et, jeune adulte, un peu de modelage dans un atelier de quartier à Paris. J'avais alors été fasciné par ce que les élèves laissaient passer dans la terre, malgré eux. J'en ai gardé des images fortes qui m'ont permis d'élaborer le personnage de Pavel Munch. Voir ce qui sort de la terre, c'est très étonnant. Surgissent de la glaise des formes incroyables, érotiques, inconscientes.
J'ai grandi à la campagne, dans le sud de la Drôme. À moi seul, j'ai l'impression de résumer un siècle d'exode rural (rires). La terre est, comme pour Pavel Munch, ma matière primordiale. Au début du roman, la terre du jardin est la terre qui vient de la mère de Pavel. Une terre qu'il ingère et modèle comme on ingère et modèle une langue.

Biographie de Pavel Munch entremêle détails inventés (cartouches, notes de bas de page...) et éléments référentiels (la galerie Yvon Lambert, les Maeght...). Est-ce une manière de tromper plus avant votre lecteur ?
Au départ, j'avais envie d'aller plus loin encore (rires). J'avais l'intention de fabriquer des cartouches, de les prendre en photo et de les reproduire dans le livre. Voire même d'insérer certaines photos de mon enfance pour mimer le contenu des " vraies " biographies. Mon roman contient une question centrale : comment est-ce qu'on fabrique un personnage romanesque ? Une des solutions était d'utiliser les astuces du réalisme. Je n'ai rien inventé. Il suffit de semer, çà et là, deux ou trois noms propres authentifiables pour situer une action dans un cadre réaliste. Nommer les villes de Gordes, de Lyon et de Paris, suscite de facto un sentiment de " réel ". En fait, écrire ce récit a été, pour moi, très ludique.

Ludique au point d'imaginer un sculpteur ayant les mêmes initiales que vous et de lui opposer un biographe ayant écrit un roman dont le contenu ressemble étrangement à celui de L'Eau du bain...
Oui, et tout cela relève du jeu de séduction ; du jeu érotique entre le lecteur et l'auteur. On peut dire que le texte est aguicheur. Le texte aguiche parce qu'il joue sur le dévoilement, le caché-montré. Ce qui est au coeur même de la petite mécanique du désir. Voyeur, le lecteur ne cherche-il pas obscurément à démêler le vrai du faux ? Le fait qu'un personnage porte mon nom est donc une manière d'en rajouter. Cela participe d'un jeu de renvois, comment dire, trouble. Je crois que ce qui fait la singularité de quelqu'un, c'est tout simplement sa névrose. J'écris avec ma névrose. Même si j'ignore toujours ce que le concept d'autofiction forgé par Doubrovsky signifie (rires), il y a de moi partout. Comment faire autrement ? Je revendique tout à fait le discours psychanalytique et, dans le discours lacanien, le développement sur le stade du miroir, l'acquisition de l'identité par le double. Pour Lacan, la conscience humaine est une ligne de fictions. On est toujours à cheval entre réel et fiction, entre le " je " et le double. En ce sens, je suis fasciné de constater, dans ou en dehors de la littérature, à quel point le langage fabrique de la fiction. On n'a qu'à observer les enfants jouer. Qu'on le veuille ou non, notre quotidien est une fiction élaborée par le langage. On fait l'expérience de la vie en le racontant et, en le racontant, on en fait sa propre fiction. La littérature est dans ce mouvement-là.

Un peu de psycho-analyse donc... L'enfance de Pavel Munch est placée sous la protection de Roberta, une vieille Anglaise qui compense les manquements maternels...
Le fait que Pavel ait des parents absents ou déficients est une ressource romanesque. Il fabrique lui-même la légende de ses origines. Je pense à tout ce que Marthe Robert a développé dans Roman des origines et origines du roman et, surtout, à l'idée selon laquelle chaque enfant se fantasme une autre famille. Roberta est bien, pour Pavel, une espèce de figure maternelle idéale qui le nourrit d'art et de culture, le comprend à demi-mot, l'accepte et le laisse s'envoler quand le moment est venu.

L'apprentissage de Pavel Munch est intrinsèquement noué à la matière-terre. Athée, amoral, sensuel et sexuel, votre personnage ne serait-il pas un fieffé païen ?
Oui, j'aime bien l'idée.... J'ai moi-même un rapport très essentiel à la nature ; j'ai conscience de ma propre matérialité. Je suis un corps, avant tout ; et un corps fait de matière. Voilà peut-être ce qui justifie le fait que Pavel Munch expérimente ce que c'est que d'être un corps en dehors de toute morale. On vit dans une époque où certaines manifestations du corps sont si soigneusement refoulées. Pour Pavel, il n'y a pas de Dieu qui serait mort et qui aurait été présent à un moment donné. Le motif du divin est balayé d'un revers de la main, tant les discours sur la foi lui semblent totalement farfelus. Comme vous le suggérez, Pavel Munch serait en ce sens une figure prophétique païenne, une sorte de gourou.

L'omniprésence du corps, ses sécrétions, l'ingestion et la digestion, tout cela ne relève-t-il pas, dans ce récit, d'une métaphore de la gestation sculpturale et littéraire ?
Il se trouve que je suis tout à fait fasciné par les phénomènes biologiques qui fabriquent notre corps. Des actions telles que manger et boire, qui sont quotidiennes, opèrent une métamorphose absolument incroyable. Avaler un fruit, ce n'est pas seulement alimenter une machine, mais aussi en fabriquer les pièces. Je trouve que cela résume assez bien les processus de création. En utilisant le matériau du vécu de Pavel Munch pour en faire un roman, le biographe ingère puis restitue sous une autre forme les étapes de cette existence. Je pense, au fond, faire la même chose. Quand mes expériences sont devenues assez lointaines pour être malléables, je les utilise en les transformant pour produire de la fiction. C'est cette digestion qui permet l'écriture. On est ce qu'on mange et la manière dont on le transforme.

Votre inquiétant biographe émaille son enquête d'incises invalidant la véracité de ce qu'il énonce. Pourquoi usez-vous de ces artefacts ?
Chez les auteurs des années 60 et 70, j'ai appris que la réalité, retranscrite par les mots, est instable. Beckett et Simon ont fait la démonstration que le texte est une forme de tâtonnement. Chaque histoire racontée est une des multiples versions possibles de la même histoire. C'est pour cela que le biographe de Pavel Munch utilise des tournures de phrases dans lesquelles il révèle ses hésitations, ses interprétations et ses inventions. Il ne cache pas qu'il élabore certains épisodes en en proposant une lecture en elle-même contestable. Il rappelle aux lecteurs que, tout en étant une biographie, son texte reste sujet à caution. Il n'est pas un narrateur omniscient, adoptant une attitude du passé, mais bien un homme d'aujourd'hui, habité par les questionnements qui fondent la littérature contemporaine.

Ces questionnements affectent-ils votre appréhension formelle de l'écriture ?
J'essaye de travailler la phrase au plus près d'une forme d'énergie mentale, à savoir une espèce de tournure d'esprit. Là où tombent les virgules, les points, éventuellement certaines répétitions, le rythme, les sonorités, pour moi, est crucial. Dans le travail d'écriture, il y a l'idée que les mots vont coller à la façon dont ils affleurent à la conscience. C'est une représentation qui est liée à l'immédiateté de la conscience verbale. D'ailleurs, la volonté que j'ai est d'arriver à un état d'équilibre du texte où je peux le relire en entier à haute voix en une seule fois sans que rien n'accroche. Je le travaille oralement, en le parlant. Si la langue est mensongère, le phrasé, lui, ne l'est pas.

Indépendamment de la littérature, quel lien entretenez-vous avec l'art contemporain ?

J'ai toujours aimé l'art comme la promesse d'un ailleurs. Je sais que cette formule est grandiloquente, mais je l'assume. Ayant grandi à la campagne, je voyais les musées et les galeries comme des lieux sacrés. Dans l'art, ce qui me touche par-dessus tout, c'est quand il a partie liée avec le corps. Je suis, entre autres, très sensible au travail du chorégraphe Jan Lauwers, ainsi qu'à celui du plasticien Isaac Julien.

Biographie de Pavel Munch de Pascal Morin
Éditions du Rouergue, 155 pages, 15,50 e

 Biographie de Pavel Munch de Pascal Morin

 

 

 

 

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