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Les articles       

Derrière l’horizon
de
Olivier Maulin
Esprit des péninsules
17.90 €


Article paru dans le N° 103
Mai 2009

par Thierry Guichard

*

    Derrière l’horizon

Le troisième roman d'Olivier Maulin est la réécriture d'un texte antérieur aux deux livres précédents. On y suit deux crétins déjantés dans leur traversée hallucinée du Brésil. Avec le rire pour antidote.

S'il existait, le Prix de la mauvaise foi romanesque irait au narrateur de Derrière l'horizon avec une mention spéciale pour son acolyte Guillaume. Innommé tout au long de ce road novel, on sait que ce narrateur est français, musicien, suivi de son pote au cerveau anesthésié par la drogue et l'alcool. Il a une compagne comme on a des morpions (Sophie) et s'accommode de Joana, une Brésilienne. Si le sexe lui est un moyen de passer le temps, il n'émarge pas à l'arsenal de la communication, encore moins à la mythologie de l'amour. Coucher avec Sophie ne l'empêche pas de porter sur elle un regard sans émerveillement : " - Tu devrais arrêter de te droguer, Sophie. Tu ressembles de plus en plus à une merde ", lui susurre-t-il avant d'aller présenter son anatomie à Joana qui n'en demandait pas tant. On s'imagine que les deux Français sont des rockers revenus de tout, des loques humaines habillées d'une légende trop grande pour eux. Mais même pas. Ce sont deux pauvres cons.
Au café où on les trouve à l'entame du roman, Guillaume se plaint d'une bière pas fraîche, exige que le serveur la change. Ce dernier gentiment refuse malgré les injures de Guillaume : " Guillaume a pris la bouteille pour se servir. Un bouchon de glace empêchait la bière de couler. " Mention spéciale et félicitations du jury.
Nos deux pieds nickelés abandonneront vite les deux filles pour filer seuls vers leur destin qu'ils imaginent au Sud. Une voiture de location, Le Messie de Haendel à s'arracher les tympans dans l'autoradio, et les voilà partis vers nulle part. Ils traversent le désert avec cette acuité du regard qui fait les grands reporters : " Guillaume a coupé le son. Il dit : - C'est bien le désert. Je réponds : - Ouais, c'est bien. Il a remis le son à fond. J'ai allumé une cigarette. Alléluia, gueulaient les choeurs. " Dans leur périple, ils rencontrent des hippies avec lesquels ils partagent effarés drogues et alcools, sexe et conversations de haut vol : " - J'aime Dieu infiniment et Lui seul me sauvera. - Ça a l'air tranquille par ici, a répondu Guillaume. " Ils se dépouilleront de leur voiture (qui n'était pas leur), loueront deux motos, en perdront une et finiront à pied dans la poussière.
On les suit cependant avec pas mal d'entrain, réjoui de la méchanceté quasiment potache de ces deux personnages post-beckettiens sans illusion ni attente. La vacuité des dialogues est hilarante et quelques scènes sous substances illicites sont des morceaux d'anthologie. Surtout, le couple d'amis inaugure a posteriori le triptyque dont les deux premiers volets, En attendant le roi du monde et Les Évangiles du lac nous font attendre le troisième avec impatience.

Olivier Maulin, comment se fait-il que votre troisième roman soit, en fait, votre premier ?
Derrière l'horizon
est issu d'un texte que j'avais publié en 2001 chez Rencontres, qui a fait faillite depuis. Ça s'appelait Dernier combat. Après la publication de En attendant le roi du monde, mon " vrai " premier roman à L'Esprit des péninsules en 2006, j'ai été contacté par Patrick Raynal, ancien directeur de la Noire de Gallimard, passé chez Fayard. Il me demandait un texte. Je lui ai proposé Dernier combat dont j'avais récupéré les droits. Lui et Michel Le Bris ont trouvé ça pas mal, mais voulaient que je rajoute du texte, pour faire au moins 150 pages. J'ai donc écrit la partie chilienne. Entre l'écriture des deux parties, dix ans se sont écoulés. Je pense que ça se sent. La partie chilienne est moins rock n'roll...
J'ai parlé du souhait de Raynal de publier ce livre à Éric Naulleau (directeur de L'Esprit des péninsules, ndlr) qui l'a voulu à son catalogue.

En mettant en scène ce narrateur et son ami Guillaume, deux êtres immondes, vouliez-vous faire l'apologie de la méchanceté ?
Non (rires). Mais c'est vrai que c'est drôle de créer des personnages méchants surtout dans notre société si gentille, où la gentillesse est fausse. La méchanceté, c'est drôle ! Il n'y a qu'à lire Léautaud.
Mes personnages sont orduriers, mais mon désir était quand même de les faire remonter un peu après avoir été si bas. Malgré leur côté infect, ils ont une humanité qui à la fin, si le livre fonctionne, devrait ressortir. J'aimerais que le lecteur ait quand même une certaine sympathie pour ces deux-là.
Ce sont des types au bout du rouleau, des nihilistes complets. Ils aimeraient croire, mais n'y arrivent pas. Il y a dans ce livre l'idée que le monde dans lequel on vit est complètement désenchanté et la réalité obscène ne suffit pas pour vivre. C'est un peu ma thématique. Les deux livres précédents sont une forme de réponse à ce constat : mes précédents héros vont tenter de souffler sur les braises pour réenchanter la réalité.
Dans Derrière l'horizon, les deux personnages sont confrontés à leur néant. Ils n'ont même plus ce côté enfantin qui permet de croire que le monde est un peu plus beau.

Ceux qui croient en cette beauté du monde, ce sont les hippies que croisent sans cesse nos deux lascars. Pourquoi vous être intéressé à ces communautés hippies du Brésil ?
Les hippies m'ont toujours fait peur. C'est un roman, mais ce que j'écris n'est pas si faux. Je suis allé dans le Nordeste et c'est peuplé de hippies français, hollandais et allemands qui se sont réfugiés là-bas et ont coupé tous les ponts. Ils veulent finir leur vie peinards. C'est un peu flippant.

Comment avez-vous travaillé les scènes où le narrateur est sous l'emprise de la drogue ?
C'est vrai qu'ils se défoncent pas mal, mais je ne me suis pas défoncé pour écrire le livre. Je me suis servi de souvenirs et d'imagination. La première version du livre, je l'ai écrite en écoutant Nick Cave à fond... J'étais plus rock n'roll que maintenant. Nick Cave me mettait dans l'ambiance. À l'origine, les deux amis l'écoutaient à fond dans la voiture ; j'ai changé ça : maintenant c'est Le Messie de Haendel qu'ils écoutent en boucle et très fort. Ce qui est encore plus rock n'roll...

Le sexe aussi est très important dans vos livres. Ici, elle est désenchantée, très mécanique. Elle n'est cependant pas sans plaisir...
Non, elle n'est pas tragique. Surtout dans mes deux autres livres. Dans Derrière l'horizon, elle est parfois un peu sinistre quand même. Dans les deux autres livres, la sexualité est plus enchantée, le sexe est plus festif, il est plus païen, il n'y a plus de culpabilité.
Je pense que j'ai évolué en dix ans, dans ma façon d'écrire et dans celle de voir les choses. Dans Derrière l'horizon, il y a des résidus d'une vision plus houellebecquienne du monde...Aujourd'hui ma façon de vouloir le réenchanter passe aussi par le sexe.

Le style mélange des phrases teintes d'un lyrisme désabusé, et d'autres plus plates, comme relâchées. Par exemple, l'utilisation du " et " vous permet de rajouter des actions les unes derrière les autres sans plus de manières. Ce relâchement visait à être en phase avec vos personnages ?
Quand j'ai repris le livre pour en rajouter une centaine de pages, il me fallait rester dans un style qui n'était plus le mien. J'ai voulu faire un peu de lyrisme, mais en essayant de conserver la manière un peu froide, un peu blanche que j'avais avant.
Les " et ", j'aime bien. Je pensais que ça me donnait un style plus littéraire que dans mes deux précédents livres qui ont été écrits à l'arrache parfois ; je n'ai pas un style très coquet.
La question de la langue est importante. Je crois en la littérature, sinon j'aurais déjà sauté par la fenêtre. Mais, c'est vrai que les écritures formelles, à la Perec par exemple, ça m'a toujours un peu effrayé. Je préfère une littérature beaucoup plus charnelle où la langue est au service d'une histoire. Je n'aime pas l'expérience purement esthétique. Mon écriture est plus... pratique.

Derrière l'horizon semble avoir été influencé par la littérature américaine et notamment Bret Easton Ellis, c'est le cas ?
Oui. Je lisais beaucoup ça à l'époque. C'est incontestable. J'étais gavé de cette littérature-là.
L'auteur que je place au sommet, c'est Cormac McCarthy. Ce ne sont que des histoires d'errance. J'aime ces histoires de fuite, cette idée d'aller voir derrière l'horizon ce qui s'y trouve. Moi, j'étouffe dans cette société, alors j'ouvre les fenêtres, je convoque les lutins. Parce qu'on voit bien que l'Occident se referme.
Ça signifie que vos livres auraient une portée politique ou moraliste ?

J'essaie de dire des choses, c'est vrai, mais ce ne sont pas des livres politiques. Un livre politique est raté par définition. Qu'il y ait une vision qui puisse se traduire politiquement, pourquoi pas ? On m'a déjà dit que mes livres avaient un côté réac, anar de droite. C'est possible, mais je n'ai pas de posture politique.
Moraliste ? Peut-être oui au fond. Dans le sens où au final je juge cette société et souhaite une évolution d'après des critères moraux. Les deux livres précédents parlent de ça : dans ce monde matérialiste, issu de la révolution industrielle, qui nous permet d'être dans un certain confort, il manque quelque chose. On a formé des cons. Les gens sont devenus crétins. Ce monde extrêmement cartésien est fatiguant.
Je suis très nostalgique du Moyen Âge : le fait de ne pas tout comprendre ou de ne pas croire qu'on comprend tout, le fait de croire que dans les forêts vivent des fées, c'est gai. J'ai la nostalgie d'un monde enchanté.

C'est important pour vous de provoquer le rire dans vos livres ?
Le but n'est pas d'être drôle ou de faire du comique. Je me rends compte qu'il y a des passages drôles, qui peuvent même me faire rire quand je les écris... J'essaie de réfléchir à ça. Je pense que ce comique naît de certaines positions qui sont les miennes mais que je ne peux pas dire de manière sérieuse, parce que les gens rigoleraient à mes dépens. Je mets donc une distance, je me moque de moi parfois avec mes histoires de lutins. Le rire peut aussi être une arme pour détourner la censure morale. Si tu mets les rieurs de ton côté, tu peux tout dire.
Ce que je travaille le plus, ce sont les dialogues. Ça peut m'arriver de changer ou de rajouter des dialogues même quand le livre est terminé. Je veux qu'ils aient une apparence de spontanéité absolue. Parfois je privilégie plus la musique du dialogue que le sens lui-même. Je me définis un champ assez large de la discussion et je mets une réplique en dehors de ce champ et du coup ça donne un côté décalé, et l'autre répond en tapant encore à côté du champ défini, ce qui fait que les deux ne se parlent pas du tout... Les dialogues dans Derrière l'horizon sont là aussi pour montrer que les deux personnages sont complètement déconnectés.

Ne craignez-vous pas que vos livres soient pris pour de purs objets de divertissement ?
Si, c'est un risque. Il y a des gens qui pensent ça. Mais je ne me pose pas trop ce genre de question. Je fais mon boulot.

DerriÈre l'horizon de Olivier Maulin
L'Esprit des péninsules, 86 pages, 17,90 e

 Derrière l’horizon de Olivier Maulin

 

 

 

 

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Thierry Guichard

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