Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

Entre chagrin et néant
de
Marie Cosnay
Laurence Teper éditions
14.80 €


Article paru dans le N° 102
Avril 2009

par Thierry Guichard

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    Entre chagrin et néant

Les deux livres de Marie Cosnay qui sortent simultanément fouillent une même question, dans deux formes esthétiques presque opposées. Comme s'il s'agissait d'illustrer, dans cette variation formelle, l'idée que la différence conduit à la similitude. Noces de Mantoue est probablement le livre le plus étrange de la romancière. Ici, le " conte " fuit tout code narratif. Disons qu'il y est question (avec les parallèles mythologiques adéquats) d'une femme errante et alcoolique qui laisse derrière elle des corps d'hommes (et d'une femme) morts, décapités. Cette femme-là a un pouvoir d'attraction qui ne doit rien à sa beauté mais qui va fasciner Rémi un architecte qui travaille sur le Palais du Té à Mantoue et Giulio le commissaire qui, à l'arrestation, préfère la compréhension de la fugitive.
Il est ici question aussi du corps d'un enfant mort, souvenir obsédant qui donne peut-être à l'héroïne l'énergie de traverser les Alpes. Il y est question beaucoup de l'eau (celle d'un lac autant que celle qui recouvre, sous forme de brume, la ville de Mantoue). Mais il faut vite abandonner le fil narratif, trop ténu pour servir de rampe au lecteur qui plonge dans cet univers onirique. Ce sont des images qui s'enchaînent, comme en un collage plus cubiste que surréaliste : le roman agit alors comme une succession de bains dans quoi on abandonnerait nos peaux, dans lesquels on se déshabillerait de notre part sociale, pour nous dissoudre dans l'émulsion de ces phrases qui accrochent une compassion universelle. " (...) c'est un tout premier jour, elle se lève, elle connaît les arbres, les ciels du matin, ce que l'on touche est poreux comme un ciel, une peau moirée qui ne sépare pas mais unit, elle se laisse parfaitement regarder (...) il regarde, elle sourit comme si elle pouvait quelque chose pour lui, dans sa situation de désastre si elle pouvait quelque chose pour lui, le sourire balaie le vin, elle essuie sa bouche avec un pan de chemisier qu'il lui tend, se courbant, qu'il reprend, elle repose, parle, il écoute immobile. " Le livre im
Entre chagrin et pitié
progresse à l'opposé dans un dénuement rhétorique. Il s'agit ici de porter témoignage des comparutions d'étrangers sans papiers auxquelles l'écrivain a assisté chaque semaine, entre mai et octobre 2008, au Tribunal de Grande Instance de Bayonne. Dire ce qu'elle y a vu, ce qu'elle y a entendu et les interrogations qui naissent d'un présent qui nous marque, nous Français, d'un sceau honteux. Pour ce faire, la romancière s'est effacée (mais pas totalement) pour porter sa voix au plus près de ces destins aux récits impossibles. Des portraits nous sont donnés, emplis d'une humanité qui indique à quel point cet autre qu'on brise nous ressemble. On sort de ce livre avec une envie de crier, en même temps, et c'est son paradoxe, qu'on éprouve une sorte de joie ou de plaisir à avoir rencontré un moment vrai de notre époque. La question de la langue y est primordiale : du réel impossible à comprendre d'une langue l'autre à celle avec quoi on forge une société xénophobe. " Il faudrait des compétences exceptionnelles et partagées pour analyser, à partir du vocabulaire et de ses minuscules glissements, comment une société (dont on entend les représentants, car ils ont la parole) devient peu à peu, d'escalade en escalade, raciste et dangereuse. " Ce livre le montre assez bien même si Marie Cosnay ne se pose pas en philosophe ou sociologue mais seulement en témoin. Un témoin qui sait voir dans l'autre la part de nous tous.
Les deux livres interrogent ainsi la question de l'identité. Être sans-papiers (ce que certains en France considèrent comme un délit) signifie parfois qu'on est sans identité. Une défiguration à quoi un ministère de l'immigration qui ne raisonne plus qu'en résultats chiffrés apporte sa contribution effarante. Avec notre consentement...

Noces de Mantoue et Entre chagrin et néant
Éditions Laurence Teper, 174 et 154 pages, 16 e et 14,80 e

 Entre chagrin et néant de Marie Cosnay

 

 

 

 

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Thierry Guichard

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