Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

La Confession négative
de
Richard Millet
Gallimard
22.50 €


Article paru dans le N° 100
Février 2009

par Richard Blin

*

   La Confession négative

Pour Richard Millet, écrire ne consiste pas à bondir hors du rang des meurtriers (Kafka), mais à connaître leur sort.
La Confession négative
est une expérience noire de soi, hantée par la face de l'ange dans l'ombre de la mort.

Richard Millet ne viendrait-il pas de nous donner, avec sa Confession négative, ses Fleurs du Mal un " livre atroce ", disait Baudelaire, dans lequel " j'ai mis tout mon coeur, toute ma haine " ? Comment expliquer sinon que, le livre à peine fermé, nous vienne à l'esprit ce qu'en disait Barbey d'Aurevilly. " Après Les Fleurs du Mal, il n'y a plus que deux partis à prendre pour le poète qui les fit éclore : ou se brûler la cervelle ou se faire chrétien.
" Un rapprochement motivé par le fait que cette Confession négative est le récit d'une entrée en littérature qui a tout d'une entrée en religion , se doublant d'une mise à l'épreuve du désir d'écriture passant par la traversée de soi, l'affrontement du Mal et l'engagement physique, à Beyrouth, aux côtés des chrétiens maronites et du Parti phalangiste, lors de la guerre civile qui ensanglanta le Liban dans les années 1975-1976 d'un jeune homme de 22 ans, voyant le monde " avec les yeux de Malraux ", venu au Liban " chercher la poésie ", et n'y trouvant que " la fleur inverse de (sa) propre abjection ". Un investissement total qui consonne encore, de troublante manière, avec une pensée à laquelle Baudelaire semble particulièrement tenir puisqu'il la formule par deux fois, dans Mon coeur mis à nu. D'abord en affirmant qu'" il n'existe que trois êtres respectables : le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer et créer. Les autres hommes sont taillables et corvéables, faits pour l'écurie, c'est-à-dire pour exercer ce qu'on appelle des professions ". Ensuite en notant qu'" il n'y a de grand parmi les hommes que le poète, le prêtre et le soldat. L'homme qui chante, l'homme qui bénit, l'homme qui sacrifie et se sacrifie ". Si l'on ajoute que le récit n'est " que la version dégradée d'un sacrifice, le souvenir d'un culte disparu " (p. 284), et que la couverture indique qu'il s'agit d'un récit et non d'un roman, on saisit l'ampleur de ce qui est en jeu ici, un chant des morts porté par la magnificence d'une langue mettant en tension l'angoisse, le doute, l'attente ; l'amour, le temps, la langue ; le désir, la mort, la littérature.
Un récit déployant la confession d'un double fictionnel de l'auteur, une sorte d'alter ego romanesque et romantique, nous confiant comment, après avoir vécu jusqu'à 16 ans, une enfance solitaire et sauvage à Siom, au coeur de ces hautes terres limousines dont on sait la place qu'elles tiennent dans le légendaire intime de Richard Millet, il s'est retrouvé à Montreuil-sous-Bois, avec une mère quasi indifférente et une soeur qui n'en était pas une. Après des études de Lettres à Vincennes, en plein règne structuraliste, le voici donc libre et seul, ne connaissant rien de la vie mais bien décidé à devenir écrivain. " La littérature pouvait tout, avais-je très tôt pensé, y compris me dispenser de voyager, et peut-être, je le dis sans forfanterie, de mener la vie de tout le monde, laquelle s'oppose à la vraie vie dont la nature, ou le sel, me restait cependant à découvrir, fût-ce pour mourir de soif ". Un être désaccordé déjà, séparé, vivant " dans l'inappar-tenance ", quasi étranger à lui-même et pour qui l'amour n'est encore qu'" un département du songe ". N'étant rien, n'aimant que la nuit, l'exception, l'excès, et espérant bâtir sur ce néant sa condition d'écrivain, il va bientôt s'en remettre à la guerre " comme à un maître éclatant et ténébreux ".
Cette attente de la grâce qui lui ferait écrire son premier livre, c'est au Liban qu'il va la vivre. Parce que tous les Voyages en Orient qu'il a lus et la Bible en est un à sa façon ont fait de lui un être désirant, et du Liban l'équivalent du Tibet pour Segalen ou du Japon pour Claudel. Parce qu'il est le point de rencontre de l'Orient et de l'Occident, le pays de la fiancée du Cantique le non-dit secret de tout voyage en Orient , le lieu enfin où s'est conservée une forte présence religieuse. Alors, parce qu'il ne peut pas accepter que certains veuillent en finir avec la présence chrétienne au Liban, lui qui a " toujours eu en horreur les militants, les enthousiastes, les fanatiques, les puritains ", il va s'engager aux côtés des chrétiens, moins par conviction donc que par principe, " ignorant des enjeux réels de cette guerre " mais persuadé qu'elle seule peut donner à l'écrivain qu'il veut être, sa vérité, encouragé en ce sens par Hemingway, Jünger, Faulkner, Malaparte ou T.E. Lawrence.

Récit tout entier traversé par le sens du tragique, La Confession négative est aussi une éducation sentimentale, une réflexion éclatée sur l'écriture.

S'il lui semble que son ignorance a été une condition nécessaire à son engagement, il n'en a pas moins conscience que celui-ci " a quelque chose d'injustifiable ", mais que c'est justement au nom de cet injustifiable qu'il écrira et qu'il écrit encore le présent récit. Parce qu'écrire " n'est peut-être qu'une manière de montrer son inappartenance à l'humanité ", de vouloir " se sauver en se damnant ". Parce que ne procédant ni du rentable, ni de l'immédiat, ni de l'expression et surtout pas du divertissement, la littérature met en jeu des éléments relevant de l'intime, de l'intolérable, de l'a-social. C'est Flaubert affirmant que " l'humanité nous hait, nous ne la servons pas, et nous la haïssons, car elle nous blesse " (phrase placée en épigraphe). C'est Baudelaire écrivant dans une lettre à Manet : " Je me fous du genre humain, et il ne s'en est pas aperçu ", ou constatant qu'" il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l'une vers Dieu, l'autre vers Satan ". Joie de monter et joie de descendre qui à l'instar du Bien et du Mal, de la pureté et de l'abjection, de l'amour et de la mort sont irrémédiablement liés.
Comment vivre avec ça sinon en recherchant l'innocence dans un surcroît d'abjection et en faisant l'expérience d'un " pouvoir mourir " à travers la haine de soi, le triomphe de l'excrémentiel, la splendeur et l'horreur de l'hubris, cet orgueil démesuré qui transforme Achille en bloc de colère pur et de cruauté sordide ? Le fracas, la fureur, l'insensé de la guerre, l'urgence, la fièvre, la peur, les combats, les exécutions et les massacres en disant beaucoup plus sur les hommes que bien des livres. " J'étais là pour tuer quelque chose en moi, sans savoir exactement quoi, mais devinant que ce serait une forme d'innocence ou d'illusion, ou encore l'esprit de sérieux ". Car dans cet abîme d'égarement et de déraison qu'est la guerre, dans ce qu'elle suppose d'indifférence envers sa propre existence comme envers celle des autres, il semble que s'exténue " quelque chose d'extraordinairement obscur, et qui rend le fait de tuer aussi proche de la prière que de l'acte sexuel ou de l'écriture ". Comme si aimer, tuer, écrire était tout un, des états que l'absolu sous-tend, porte à l'incandescence et que notre monde ne saurait souffrir tant il relève d'une humanité capable de toutes les ignominies.
Ce sont ces états, cette sensibilité décalée, ce rapport au monde et à autrui que l'oeuvre de Richard Millet, forte à présent d'une quarantaine de titres, ne cesse d'interroger avec obstination. Revendiquant une littérature liée à la perte, à l'opprobre, à l'effroi, au silence de Dieu et à la mort, c'est son éclatante complexité qu'il veut nous faire entendre. Un pari risqué, en cette époque obsédée de transparence et d'humanitarisme, mais qui est peut-être la seule façon de dire le réel dans l'écriture, de montrer ce qu'a d'irréductible le langage littéraire. Grâce à un style, à la musique de la syntaxe, aux torsions, à l'ampleur, et à la respiration d'une phrase à laquelle il faut s'abandonner, en la laissant nous conduire au coeur du plus obscur, là où le corps désirant ou souffrant entre en relation avec la nuit de l'être, cette part maudite en quoi réside sans doute la vérité ambiguë de la littérature.
Récit tout entier traversé par le sens du tragique, La Confession négative est aussi une éducation sentimentale, une réflexion éclatée sur l'écriture, la France, la langue, la solitude. Un obituaire également du nom du registre où l'on consigne le nom des morts, ici essentiellement ceux de l'année 76, Pierre Jean-Jouve, Heidegger, Malraux, Visconti... autant qu'un voyage dans le propre oeuvre de Richard Millet. Une autobiographie intellectuelle enfin, se déclinant au fil des livres qui ont décidé de sa vie, tout un arrière-pays allant du Perceval de Chrétien de Troyes au Bataille de la sexualité conçue comme un dialogue hallucinatoire avec la mort, en passant par l'enfer d'Artaud ou la violence et le sacré de René Girard. Une mise en ténèbres où l'innocence côtoie l'innommable et où ne cesse de palpiter ce qui saurait ne s'éteindre - et encore - que dans le sang ou un ventre de vierge.

La Confession négative de Richard Millet, Gallimard, 528 pages, 22,50 e

Bio express

1953 Naissance
à Viam, en Haute Corrèze

1960-1967 Enfance au Liban

1983 Premier livre publié, L'Invention du corps de saint Marc (P.O.L), qui a déjà le Liban pour décor

1994 Le Sentiment de la langue reçoit le Prix de l'Essai
de l'Académie française

1995 La Gloire des Pythre

2003 Ma vie parmi les ombres

La Confession négative de Richard Millet

 

 

 

 

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