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Les articles       

De A à X
de
John Berger
Olivier (L’)
19.50 €


Article paru dans le N° 101
Mars 2009

par Camille Decisier

*

    De A à X

Romancier, théoricien de l'art, peintre et scénariste militant, John Berger a la tête dure. Deux parutions, dont une nouveauté, viennent enrichir la version française d'une oeuvre en faveur de toutes les émancipations.

John Berger est presque un apatride. Il a répudié son Angleterre natale, qui le lui rend bien. Lui a préféré pour y vivre la France, qui persiste à le méconnaître. A 83 ans, il ne s'en porte pas plus mal. Ses deux derniers ouvrages traduits en français, un roman et un essai, complètent un inventaire déjà remarquable des lieux de résistance. Endroits géographiques de la désobéissance, qui taisent parfois leur nom véritable et n'en sont que plus exemplaires ; refuges corporels, affectifs et idéologiques de l'insurrection, qui montrent l'homme champ de bataille autant que combattant.
Berger porte en lui les stigmates de l'espérant lucide, marqué par ses sympathies marxistes : une attention précise à la souffrance et la conviction que son éviction est non seulement nécessaire, mais possible. Avec une vigueur de pensée et d'écriture inchangée depuis les années 70 (ses premiers textes critiques, notamment Voir le voir, imposent le rôle social de l'art considéré comme seule alternative crédible au terrorisme), Berger continue à dénoncer l'oppression, l'injustice, mais surtout la privation d'un libre-arbitre dont nous nous sommes fait déposséder muettement et dont nous ne pleurons pas même la perte. Son oeuvre met en scène ceux qui ont fait le geste simple mais héroïque de s'emparer à nouveau de leur liberté de choix, pour choisir le refus. C'était, dans King, le chien ange-gardien de la zone, compagnon d'infortune des SDF, si doué de parole et d'humanité qu'on se demandait parfois si ce n'était pas un homme rendu chien par la rue, ou l'inverse. C'était G., qui, dans le roman éponyme, voulait amener les femmes à un degré de jouissance sexuelle qui les libérerait d'une condition sociale inférieure. C'est aujourd'hui un médecin de campagne dans l'Angleterre laborieuse (Un métier idéal) et l'amoureuse farouche d'un prisonnier politique (De A à X) qui portent haut l'étendard de la résistance selon John Berger.
Tous deux ont en commun d'être portés par un amour absolu qui, si l'on en croit l'auteur, est le préalable incontournable à toute lutte. L'infatigable docteur Sassal, fervent lecteur de Conrad - ce dernier personnifiant l'Imagination qui lui est, par évidence professionnelle, interdite - arpente sans relâche la froide campagne anglaise. Berger le suit pendant deux mois, accompagné du photographe Jean Mohr - avec lequel il réalisa plusieurs ouvrages, en particulier Le Septième Homme, étude sur la condition des travailleurs immigrés. Le fruit de cette triple collaboration (regards croisés du praticien, du plasticien et du penseur) est une singulière oeuvre d'investigation, au cours de laquelle la philosophie, la réflexion politique et esthétique prennent souvent le relais de la narration. Car le champ d'action du médecin dépasse le seul cadre de ses compétences pratiques. Il est celui que nous autorisons à accéder à notre corps, privilège intime qui n'est accordé, par ailleurs, qu'à l'amant. Il est le témoin convié à l'instant de notre naissance et à celui de notre mort, " et le réconfort cruel mais réel que les morts nous offrent à travers lui est encore celui de la fraternité ". L'analyse de Berger ne se limite pas à l'exemple britannique ; il est clair que le contexte dans lequel évolue Sassal révèle de lourdes " carences culturelles " qui empêchent la population concernée, rurale et ouvrière, de formuler correctement ses émotions, générant ces difficultés de communication qu'on reconnaît parfois aux Anglais. Mais c'est une hypothèse bien plus universelle que cherche à cerner John Berger, en empruntant à la profession médicale une vision strictement réaliste qui la met en contact frontal avec les drames humains et sociaux. " Il est dans la nature de ce monde que les voeux pieux et les nobles protestations s'interposent rarement entre le coup et la douleur. (...) Lorsque le coup est dirigé contre un homme, rien ou presque ne vient l'amortir. Il existe une frontière stricte entre la morale et l'usage de la force. Une fois qu'on a été poussé de l'autre côté de la frontière, la survie dépend du hasard. " Seules les photographies attestent qu'Un métier idéal a été publié en Angleterre en 1967 ; les conditions de vie des hommes en souffrance évoluant moins vite, hélas, que les modes vestimentaires, costumes en velours et robes à fleurettes...

Quelle peut être la valeur sociale d'une souffrance soulagée dans une société incapable de déterminer la valeur d'une vie humaine.

" Trop aveugle pour distinguer la conclusion avec certitude, uniquement conscient des alternatives ", Berger élude la difficulté de conclure ce portrait par un parallèle habile avec la peinture (à laquelle il se consacra exclusivement jusqu'à l'âge de 25 ans) : le tableau, dit-il, change d'apparence au moment de la mort du peintre, car nous en devenons les protagonistes. Ce qui nous préoccupe n'est plus alors son interprétation, mais bien ce que nous en ferons. Or, Sassal n'est pas mort. Il continue à soulager la souffrance, et Berger se demande avec lui quelle peut bien être la valeur sociale d'une souffrance soulagée, dans une société incapable de déterminer la valeur d'une vie humaine. " Pas habitués à choisir, par habitués à assister aux choix des autres, nous ne possédons pas d'échelle de valeur qui nous permette de nous juger ou de nous évaluer les uns les autres. Le seul critère qui nous reste est celui de nos goûts personnels - ou sa variante commerciale, à savoir la Personnalité. Beaucoup estimeront que c'est notre chance. J'en doute. " Il est certain que l'homme se définit par la possibilité de choisir, possibilité qui lui est souvent épargnée. La question de savoir ce que vaut une vie humaine ne pourrait s'élucider qu'en recommençant à exercer cette liberté de choix. Ce que nous pouvons tous, par nos propres moyens, nous efforcer de faire.
Ce choix de l'action résistante, Aïda le porte à bout de bras. Les mots d'amour qu'elle fait parvenir à Xavier, emprisonné pour pratiques terroristes, en sont l'acte de foi. " Miraculeusement " retrouvées par Berger dans la cellule N°73 de la prison de Suse, ces lettres sont l'essence de la fidélité à un double idéal, dans lequel s'épousent en permanence l'amour et le politique. Sans désespoir mais sans aveuglement : " Nous n'avons pas l'espoir : nous lui donnons refuge. " Il est difficile de commenter une telle performance d'écriture : Berger se glisse dans la peau d'une femme (car c'est bien de chair qu'il s'agit, autant que d'esprit) avec une aisance et une pudeur saisissantes. Nulle trace de voyeurisme. Il parvient à imaginer l'expression écrite d'une sensualité féminine, douceur et colère mélangées, cherchant à alimenter le feu de la résistance chez l'amant condamné à la réclusion à perpétuité. " Quand je relis ta lettre et que je suis enveloppée de ta chaleur, les mots que tu as écrits appartiennent au passé lointain, et nous regardons ces mots ensemble, au loin, derrière nous. Nous, nous sommes dans le futur. Pas celui dont nous savons si peu de chose. Nous sommes dans un futur qui a déjà commencé. Un futur qui porte nos noms. Tiens-moi la main. J'embrasse les cicatrices à ton poignet. "
L'endroit d'où écrit Aïda ne figure pas dans les atlas. Il porte le nom de Sucrate, qui est, lui, recensé dans les dictionnaires, composé chimique issu du mélange du saccharose avec un oxyde métallique. Savoir si Berger a pris ou non en compte cette symbolique alliance du sucre et du fer n'est en réalité pas très important. Pas plus que de savoir si la prison de Suse désigne cette ancienne possession irakienne des Nations Unies, reconvertie en unité pénitentiaire en 2005. La résistance n'est pas affaire de territoire ; elle doit intervenir partout où le besoin s'en fait sentir. En ce sens, De A à X possède une double portée spectaculaire. C'est, d'une part, le récit d'une passion unique mettant en présence, avec un violent désir de vie, deux corps empêchés. C'est aussi une fable moderne dans laquelle la prison est le lieu allégorique de l'oppression, A. et X. figurant chacun d'un côté de la muraille, avec les mots écrits pour tout contact, les mots obligés de convoyer à eux seuls la force et l'érotisme que les corps ne peuvent plus se transmettre. " Les mots ont été torturés jusqu'à ce qu'ils crachent leur exact contraire ; Démocratie, Liberté, Progrès, une fois ramenés à leurs cellules, ont perdu tout leur sens. Et puis, il y a d'autres mots, Impérialisme, Capitalisme, Esclavage, auxquels on n'accorde pas le passage, qu'on refoule aux postes-frontières, et dont on confisque les papiers pour les refiler à des imposteurs tels que Globalisation, Libre Marché, Ordre Naturel. La solution ? S'en remettre à la langue nocturne des pauvres, qui sort quand le jour tombe. Grâce à elle, certaines vérités peuvent être dites, et tenues. "
John Berger défraya la chronique à plusieurs reprises ; lauréat du Booker Prize en 1972 pour G. (aujourd'hui réédité chez Points), il reversa la moitié de la somme reçue aux Black Panthers. Il boycotta, l'an dernier, un Salon du livre qui mettait Israël à l'honneur. Il tourna délibérément le dos à l'Angleterre qui, dans les années 70, n'était pas un creuset multiethnique en ébullition mais une société claustrophobique, en plein repli identitaire. Son oeuvre est, au regard de son ampleur, passée relativement inaperçue en France, car son approche éminemment précise et étayée des normes sociales constitue un appel dangereux à leur transgression. Incitation d'autant plus prise au sérieux qu'elle est portée par une écriture presque cinématographique, issue d'une longue pratique des arts visuels, et qui sait restituer le mouvement, le vacarme et le silence, les couleurs, les sursauts. Infatigable, Berger prépare une traduction anglaise des poèmes de son ami Mahmoud Darwich, disparu en août 2008, cet autre explorateur des liens entre l'art et l'engagement politique, qui prônait " le chuchotement de la poésie contre la force des armes ".

à lire

De A à X, traduit de l'anglais par Katya Berger Andreadakis et Un métier idéal (avec Jean Mohr), traduit de l'anglais par Michel Lederer, L'Olivier, 210 et 170 pages, 19,50 e chaque

 De A à X de John Berger

 

 

 

 

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