Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros

Les articles       

Campo Santo
de
W.G. Sebald
Actes Sud
21.00 €


Article paru dans le N° 101
Mars 2009

par Sophie Deltin

*

    Campo Santo

Fascinante par son phrasé à longue et lente arabesque et sa confrontation lancinante avec l'Histoire, l'oeuvre de W.G. Sebald n'a cessé de sillonner les lignes, réelles ou imaginaires, d'une mémoire en extinction. Double parution : Campo Santo, sa dernière oeuvre restée inachevée, et un recueil d'entretiens et articles.

Qu'y a-t-il de plus terrible que les idées qui grouillent sans cesse dans notre tête ? " s'interroge Sebald à propos d'une gravure que lui offrit un jour son ancien ami d'école devenu peintre, Jan Peter Tripp. De cette gravure qui montre un magistrat mentalement dérangé avec une araignée dans le crâne, on pourrait tirer une image puissante qui touche au coeur de l'activité littéraire telle que s'y est adonné Sebald - un trouble du comportement de l'ordre de la " monomanie " - et donne à sentir le mouvement même de son effort d'écrire - " le patient travail de ciselure et la mise en relation, dans le style de la nature morte, de choses qui semblent fort éloignées entre elles ".
/I> Car tel un motif inlassablement tricoté, qui relierait des points de l'espace et du temps selon une logique inaccessible à notre seule raison, les livres de Sebald (Vertiges, Les Emigrants, Les Anneaux de Saturne, Austerlitz) participent, outre d'un tempérament mélancolique, d'une obsession incurable : exhumer et traquer les traces, sauver, quitte à le fabriquer dans la fiction et la photographie, le fil à souvenirs d'une mémoire condamnée à l'engloutissement dans la fosse convulsive de l'Histoire. L'araignée, captive de sa propre toile, n'est-elle pas la triste conscience morale du narrateur solitaire, même lorsque, choisissant le retrait, elle se fait le porte-voix de l'histoire, des souvenirs et des tourments des autres protagonistes ?
Cette obsession a certes de quoi se laisser comprendre quand on est né allemand, en 1944, d'un père officier de la Wehrmacht. Quand on s'appelle Winfried Georg et que l'on a grandi avec la suspicion que quelque chose vous a été délibérément caché - à la maison, mais aussi à l'université et dans la société tout entière, régie par la " conspiration du silence ". Quand malgré tout, on a cherché sans relâche à en savoir plus, y compris chez les écrivains d'après-guerre dont " l'énorme déficit moral " échoue finalement à fournir les souvenirs manquants. Pour Sebald, sans doute l'émigration volontaire en Angleterre à l'âge de 22 ans fut-elle l'unique moyen pour affronter ce passé irréductiblement allemand. " Regardez un chien qui obéit à son flair, la façon dont il traverse un bout de terrain est absolument imprévisible. Mais invariablement, il trouve ce qu'il cherche ", explique dans un entretien ce grand adepte de la marche en liberté qui de Manchester à Londres, en passant par Paris ou la Belgique, aura érigé le hasard en méthode d'investigation. Incapable de revenir habiter en Allemagne, l'écrivain aux initiales discrètes resta pourtant indéfectiblement attaché à la langue et à la culture de ce pays dont il estima ne pouvoir jamais s'exempter (" J'ai hérité de ce fardeau (être allemand) et il faut que je le porte, que ça me plaise ou non "). Les hommes brisés dont il assume ainsi par solidarité le récit - des émigrants, des exilés, des victimes au bord de la dissolution et de la ruine silencieuse, condamnés à l'errance par les forces inexorables de l'Histoire - ne restent-ils pas tous hantés par leurs origines et leur langue perdues, par ce qu'aurait pu être leur vie, s'ils n'en avaient été brutalement dépossédés ? Parfois, ils sont tellement flous que leur existence ne tient plus qu'à leur matérialisation fantomatique sur des photographies, ou à l'inscription à peine déchiffrable de leurs noms, pourtant gravés sur les pierres tombales d'un cimetière.

" C'est seulement dans la littérature que l'on a affaire, au-delà de l'enregistrement des faits et au-delà de la science, à une tentative de restitution. "

La constance de cet impératif moral, chez un écrivain qui emprunte à tous les " genres " (de l'autobiographie à l'essai, du documentaire à la fiction), tel est ce que confirme le recueil posthume Campo Santo, en fait un montage éditorial qui réunit des " petites proses " - des fragments certes, mais un précipité pur du style sébaldien - et des " essais " consacrés à diverses figures littéraires, tous parus entre 1975 et 2001 dans des revues spécialisées ou des journaux.
C'est un de ces fils, la présence des disparus comme une doublure plus ou moins visible dans la trame des jours, que l'on retrouve ici sans surprise. Dans une " petite excursion à Ajaccio ", se laissant guider à la Casa Bonaparte par les impressions du jeune Flaubert, le narrateur itinérant franchit avec aisance les abîmes du temps, et dans une atmosphère traversée de signes et d'échos, se laisse surprendre par l'affleurement des fantômes du passé... Dans " Campo Santo ", tandis qu'il visite le cimetière de Piana, le narrateur se livre à des digressions mi-sociologiques mi-poétiques sur les rites funéraires et les croyances aux fantômes qui ont cours en Corse. Partant de ce constat que jusqu'au milieu du XIXe siècle les morts restaient intégrés à la communauté des vivants, inhumés sur les terres familiales, il s'inquiète du sort et de la place - aux sens propre et figuré - que nos sociétés modernes urbaines, " où chacun est remplaçable dans l'instant, et en fait superflu dès sa naissance ", accordent à leurs défunts. Dans leur manière " hâtive et minable " d'en prendre congé, n'est-ce pas la pérennité du souvenir, sa légitimité même, qui se trouve mise en péril ? Comment ne pas craindre qu'à force de " jeter sans cesse du lest par-dessus bord ", " le passé se dilu(e) en une masse informe, non identifiable et muette " ? L'entropie, la constante disparition de la vie, dans tous ses états et espèces, jusque dans ses restes les plus ultimes - ses cadavres, tous les écrits de Sebald en portent dans un même élan conjuratoire, le poids obscur, le ralenti. La littérature, en sa profonde mise en acte, voilà le seul " campo santo ", ce cimetière ou champ de mémoire qu'il nous reste pour traverser " la frontière de la mort ", a fortiori quand il s'agit d'honorer " le souvenir de ceux qui ont subi la plus grande injustice ". " Il y a de nombreuses formes d'écriture, conclut l'auteur dans le dernier essai du recueil ; mais c'est seulement dans la littérature que l'on a affaire, au-delà de l'enregistrement des faits et au-delà de la science, à une tentative de restitution. "
Cette tentative de restitution, les essais - chez cet universitaire peu académique, une singulière alchimie de narration et de réflexion - en font à leur tour leur objet permanent. Pas plus que Séjours à la campagne (Actes Sud, 2005), où l'auteur évoquait déjà ses auteurs de chevet (Rousseau, Keller, Hebel et Mörike), cet ensemble de textes disparates n'est en marge de l'oeuvre proprement dite. Encore moins un simple exercice d'érudition. Car Sebald n'est pas seulement un lecteur hors pair : sans conteste quand il parle d'auteurs aussi divers que Handke, Nabokov, Jean Améry ou Bruce Chatwin, et parfois sous des angles inattendus (" Kafka au cinéma "), il y met une connivence, une empathie telle que c'est bien l'énigme de son propre geste littéraire qui se laisse éclairer. D'ailleurs, ne pousse-t-il pas leur compréhension au point d'en faire parfois des personnages dans ses livres - tel Kafka dans Vertiges, ou Nabokov, en la présence du garçon au filet à papillons, dans Les Emigrants ? Ces quatre récits qui " gravitent autour du suicide à un âge avancé ", ne font-ils pas également écho au destin de l'écrivain autrichien Améry, dont Sebald se dit concerné - " quoique, précise-t-il, d'une manière abstraite " - par le même " syndrome du survivant " ? Qu'il évoque la conscience du " fardeau de deuil " chez Peter Weiss ou Wolfgang Hildesheimer, ou la passion des fantômes de Nabokov, c'est bien de lui-même que Sebald parle, et de la mort qui l'a toujours accompagné. Tant de remarques sur l'auteur d'Autres rivages pourraient être lues comme un commentaire de sa propre prose. Un passage inoubliable entre tous suggère combien Sebald est redevable à son compagnon d'exil pour avoir compris mieux que tout autre écrivain, qu'" il ne saurait y avoir de nostalgie de l'abolition du temps sans le rappel, le plus précis possible, des choses depuis longtemps emportées par l'oubli. "
C'est cette même reconnaissance à l'égard de ses maîtres (Thomas Bernhard) et d'autres figures littéraires pour lui décisives (Stifter, Walser) dont fait preuve Sebald à la faveur du formidable exercice des conversations sélectionnées ici dans L'Archéologie de la mémoire - indispensable, en ce qu'il inclut aussi une critique solidement argumentée à propos de son essai controversé De la destruction comme élément d'une histoire naturelle.

Campo Santo de W.G. Sebald, traduit de l'allemand par Patrick Charbonneau et Sibylle Muller et L'Archéologie de la mémoire Conversations avec W.G. Sebald, traduit de l'anglais par Delphine Chartier et Patrick Charbonneau, Actes Sud, 170 et 208 p., 21 et 20 e

Bio express

1944 Naissance de Winfried Georg Sebald dans le village de Wertach (Bavière)

1947 Son père, officier dans la Wehrmacht, revient après avoir été fait prisonnier

1966 S'expatrie en Angleterre. Enseigne la littérature à l'université de l'East Anglia

1990 Parution en Allemagne de Vertiges puis Les Emigrants (1992), Les Anneaux de Saturne (1995), Austerlitz (2001), tous traduits chez Actes Sud

2001 Mort en Angleterre dans un accident de voiture

 Campo Santo de W.G. Sebald

 

 

 

 

pub

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

Sophie Deltin

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos