Le Matricule des Anges, magazine littéraire

   Le mensuel de la littérature contemporaine
acheter le Matriculeabonnementoffrir un abonnementanciens numeros

Les articles       

Banal oubli
de
Gary Victor
Vents d'ailleurs
16.00 €


Article paru dans le N° 098
Novembre-décembre 2008

par Jérôme Goude

*

    Banal oubli

Roman mêlant divagation onirique, virée picaresque et enquête policière, Banal oubli du Haïtien Gary Victor pénètre les mécanismes du mensonge, quel qu'il soit, littéraire ou historique.

Doté du flegme d'un " bon limier ", un brin allumé, Pierre Jean s'abîme dans les affres d'une improbable quête. Une femme malintentionnée aurait subtilisé son " moi " au hasard d'une rencontre dans un bar de Port-au-Prince. Prêt à tout pour recouvrer ce qui lui revient de droit, il se décide à battre la campagne. D'aller là où s'animent d'inquiétantes entités (les vèvès), et où folâtrent étrange parente, zombi et Baron Samedi (dieu vaudou des cimetières). De retour dans la capitale, Pierre Jean s'attelle à l'écriture de Banal oubli, consignant ces aventures sous les traits d'un personnage traître et récalcitrant : Peter Choisson.
Parallèlement à l'intrigue initiale, l'inspecteur Azémar Dieuswalwe, flanqué d'un jeunot " fraîchement émoulu de l'académie ", piste un criminel féru d'acrostiches. Des corps sont retrouvés, inanimés, les mains cloutées, parmi les détritus d'un ravin ou dans une " mare puante et verdâtre ". Des corps-martyrs qui ne sont pas sans convoquer celui d'un enfant violé par un sorcier vaudou dont le père a lui-même subi les persécutions du clergé catholique.
Passé maître dans l'art de l'audience (transcription du substrat légendaire oral haïtien), Gary Victor bâtit là une oeuvre à l'architecture savante et fascinante, une véritable mise en abyme démultipliée. Champ de la révolte des créatures contre un Dieu tyran, des esclaves contre les maîtres, des personnages contre leur créateur, Banal oubli illustre le credo lancinant qu'il renferme : " Vainqueur ou vaincu, surtout vaincu, ne laisse à quiconque, pas même à Dieu, le soin d'écrire ton histoire. Sinon, à la douleur de la douleur, s'ajouteront celles de l'oubli et du mensonge. " Quiconque, c'est-à-dire, ni aux historiens, ni à Pierre Jean, pas même, peut-être, à l'avatar romanesque de Gary Victor...

Après des études en agronomie, vous écrivez des nouvelles dans un journal d'État et des articles pour un quotidien. Vous ne publiez votre premier roman, Clair de manbo, qu'en 1990 (Vents d'ailleurs, 2007). Qu'est-ce qui a motivé ce passage tardif à la forme romanesque ?
J'ai publié, dès 1976, des contes et des nouvelles fantastiques. C'est un genre qui m'a toujours plu. Ensuite, j'ai effectivement travaillé pour le Nouvelliste, le principal quotidien de la capitale haïtienne. J'aime décortiquer les faits apparemment anodins. Traquer l'anormalité, le bizarre. Aujourd'hui encore, j'y tiens une chronique : " Les pieds dans le plat " (rires). La nouvelle permet de saisir le chaos de l'espace urbain. En Haïti, tout est si rapide. Le passage de la vie à la mort, de la raison à la folie. La nouvelle est comme un cliché photographique ; elle immobilise le mouvement. Jusqu'au milieu des années 90, je me suis donc cantonné à cet exercice. Mais dès que j'ai commencé à m'immerger dans la campagne haïtienne, au moment de mes études d'agronomie, j'ai senti le besoin de ralentir les choses et d'écrire des romans.

Vous mettez systématiquement en scène des parias donquichottesques embarqués dans de folles épopées. Vos personnages reflètent-ils l'absurde " réalité " d'Haïti ?
Réalité absurde de mon pays... et d'ailleurs. Je crois que les zombis sont de tout bord. Les zombis aux cerveaux lobotomisés par la misère. Les zombis aux cerveaux lobotomisés par le confort, par la consommation. Pour moi, la fiction a pour objet de montrer du doigt une autre fiction, celle-là désespérante : la négation du genre humain.
L'humanité oubliée, les miséreux, ont toujours fasciné les écrivains. C'est dans l'envers du décor qu'affleurent les mensonges, les fractures, les oublis, le mépris. À la marge, évoluent des personnages portant sur leurs épaules toutes les tares de nos sociétés. Je parle d'eux comme je parle des Suisses ; ces esclaves qu'on avait armés durant la période révolutionnaire de Saint-Domingue lors des luttes entre les propriétaires blancs et les propriétaires créoles. Initialement armés par les Blancs, ils vont combattre du côté des Créoles contre la promesse de leur liberté. Mais, vainqueurs, les Créoles vont revenir sur leur promesse lors des négociations avec les Blancs. Je pense qu'on oublie trop l'apport essentiel de ces combattants dans la lutte pour la liberté.

Justement, l'intrigue de Banal oubli repose, pour l'essentiel, sur la faillibilité de la mémoire. Pierre Jean, le principal protagoniste, oublie son " moi " en sortant d'un bar. Toute écriture serait-elle, de fait, écriture de l'oubli ?
Je crois que partir en quête de sa mémoire, de son enfance, déconstruire les codes sociaux dont on est prisonnier, eh bien, tout ça reste quelque chose de très difficile, voire de très dangereux. L'être humain s'englue rapidement dans le confort, dans l'habitude. Les prêtres, les politiques, les intellectuels, les autorités de tous bords, pensent pour nous et nous disent ce qui est bon, ce qui est mauvais. Se reprendre en main, une fois coulé dans le moule, reste une entreprise très ardue qui peut déstabiliser, voire détruire. Suite à une rupture amoureuse, Pierre Jean veut recouvrer la part oubliée de lui-même. Accepter sa mémoire. Accepter un traumatisme pour, peut-être, le surmonter...
On crée toujours à partir de soi. On crée pour ne pas être seul. Pour disposer d'un miroir qui permette de mieux saisir son reflet. Pour se dire. Pour se justifier. Raconter sa propre histoire. Mais peut-on se raconter quand on est toujours dans le jeu de la représentation, quand le regard de l'autre aliène et déforme. Donner à l'autre le droit de raconter votre propre histoire, c'est, quelque part, renoncer à sa liberté. Or les vainqueurs ont toujours raconté l'histoire pour les vaincus, les généraux pour la troupe. Ce qui provoque, de fait, une falsification de la mémoire. Voici les réflexions personnelles qui ont présidé à l'écriture de Banal oubli.

Falsification de la mémoire qui n'est pas, chez vous, sans lien avec une certaine conception de l'Histoire...
Je ne suis pas un historien ; mais je suis, comme tout écrivain, acteur et observateur d'un lieu déterminé. S'interroger sur son présent, c'est forcément questionner sa mémoire. Et questionner la manière dont elle s'est constituée. On constate hélas qu'il y a toujours, quelque part, un processus de manipulation de la mémoire. Un individu, seul, peut intentionnellement, voire même inconsciemment, la trafiquer. Comme Pierre Jean... Lequel se cache derrière la création d'un double littéraire, Peter Choisson, lui-même frère de Peter Schlemihl, l'antihéros du poète et écrivain allemand Adelbert von Chamisso...Schlemihl perd son ombre. Quant à Pierre Jean, il craint de la perdre au moment où sa personnalité est hors de son contrôle. Dans cette référence, il y a un jeu subtil entre ce qu'on croit être l'ombre et ce qu'on croit être la lumière. Et si le refoulé n'était que lumière, vérité ; et ce qui est montré à l'autre, part d'ombre, mensonge...

Diriez-vous de votre écrivain schizophrène qu'il est une personnification d'Haïti et Banal oubli, une allégorie de son histoire chaotique ?
Tous mes personnages se livrent à une course-poursuite dont le but final est l'acceptation de la mémoire avec tout ce qu'elle comporte d'impensable. Leur quête est un moyen de bien faire ressortir la spirale de la violence d'une société qui a constamment eu à subir le viol de l'Occident. L'élément déclencheur du drame de Banal oubli, c'est la mort de ce prêtre vaudou, torturé, mis à mort par un curé catholique sous les yeux d'un enfant de 6 ans. Cet enfant, une fois devenu grand, va reproduire cette violence. C'est peut-être ici toute l'histoire d'un continent livré, à un certain moment de son histoire, à la cruauté chrétienne.
Alors, oui, Banal oubli est un roman qui peut être lu comme une allégorie de l'Histoire trafiquée d'Haïti. Une allégorie du viol de la conscience, quelle qu'elle soit, collective ou individuelle.

Vous-même êtes né en 1958 à Port-au-Prince, un an après l'arrivée au pouvoir de François Duvalier. Qu'est-ce que vivre au jour le jour, enfant, sous la pression des " tontons macoutes ", cette milice instaurée par celui que vous surnommez ironiquement le " Président Éternel " ?
Ce qui me reste de mon enfance, c'est la peur qui était partout présente. C'est la voix du dictateur, retransmise dans toutes les radios, qu'on entendait chaque matin à huit heures pour la montée du drapeau. Je me souviens aussi du jour où mon père a failli se faire arrêter sur une fausse dénonciation. Il était avec des amis à boire et à festoyer, dans notre quartier, à l'occasion d'un anniversaire anodin. Avant l'arrivée des " tontons macoutes ", prévenu par un proche du régime, il a eu le temps de se cacher et d'éviter une éventuelle arrestation. Je me souviens aussi que nous nous cachions, chez nous, pour écouter Radio Havane Cuba, Radio Moscou et la Voix de l'Amérique. Il était absolument interdit de se servir des radios à ondes courtes.

Vous avez longtemps travaillé en tant que fonctionnaire au ministère de l'agriculture. Quel était votre rapport au pouvoir ?
Quand le pouvoir est dévoyé, comme c'est toujours le cas en Haïti, tout fonctionnaire se retrouve, à un moment donné, dans une posture très délicate. Cela m'est arrivé trop souvent. C'est pourquoi j'ai tourné le dos à la fonction publique. Dans un pays où la précarité économique est la norme et où la voyoucratie règne, on est constamment, partout, dans une position inconfortable.
Quand un hôpital public de Port-au-Prince reçoit vingt couveuses de l'étranger, seulement quelques jours suffisent avant qu'elles ne disparaissent. On les retrouve ensuite dans le service d'un hôpital privé ; hôpital auquel les pauvres n'ont pas accès...

Est-ce pour toutes ces raisons que vous assimilez Haïti à une " monstrueuse imposture " et que Port-au-Prince apparaît comme une ville rongée par la lèpre ?
Il faut remettre cette phrase dans son contexte. Elle est énoncée par un paysan, un laissé-pour-compte : Djo Kokobe. Ce personnage de Clair de manbo revendique l'héritage des Marrons, ces esclaves qui, refusant l'enfer des plantations coloniales, luttaient et fuyaient les persécutions. Le peuple que l'élite prétend représenter est ignoré. Il a toujours été méprisé par l'État, que ce soit sous François Duvalier, sous Jean-Bertrand Aristide... et même aujourd'hui encore, sous René Préval... Ce n'est pourtant pas là que se situe la monstruosité, mais dans le fait que bourreaux et victimes, pauvres et riches, se serrent les coudes. Djo Kokobe flirte avec ceux qu'il dénonce. Vous savez, en Haïti, la misère est achetable, monnayable...

Banal oubli, mais aussi La Piste des sortilèges et Clair de manbo, dépeignent une société en proie à l'imaginaire vaudou, aux superstitions religieuses. Vous y dénoncez notamment les relations entre le pouvoir et les sociétés secrètes haïtiennes...
En Haïti, les politiques utilisent les croyances pour asseoir leur pouvoir. L'imaginaire devient un instrument de manipulation. On se sert des mythes. Le drame chez nous, c'est l'extrême disponibilité des cerveaux. Des cerveaux qui sont hantés par la folle du logis...
En Occident, les individus ont totalement intégré les codes de l'univers chrétien, même s'ils se targuent d'athéisme. Le refoulement des pulsions sexuelles n'a-t-il pas à voir avec le poids du dogme chrétien ? Je vis dans un lieu entièrement imprégné des énergies de la religion, de l'univers vaudou. En tant qu'écrivain, m'approprier poétiquement cette matière, tout en gardant le recul nécessaire, me permet de porter un regard lucide sur l'humain. Un regard lucide qui n'est pas raillerie, mais participe d'une quête essentielle : la quête animiste par-delà les craintes superstitieuses.

Panthéon vaudou, récit policier, merveilleux, fantastique, burlesque, tragique et pornographique, votre prose procède d'un brouillage des genres et d'une grande nuance de tons...
Ce qu'ici vous appelez merveilleux, fantastique, n'est pas du tout vu comme tel dans l'univers caribéen. Le réel pour le sujet caribéen, et plus particulièrement en Haïti, est un tout où le visible et l'invisible se côtoient en permanence. Affirmer à un citoyen de Port-au-Prince que la métamorphose est le fruit d'une imagination fantasque, que les animaux ne peuvent pas parler, relève, pour le coup, du fantastique (rires).
Voilà pourquoi j'écris des récits qui participent à la fois du domaine dit " réaliste " et du domaine de l'imaginaire, du mythe, de l'onirisme. Leur construction tend à briser les cloisons trop imperméables du genre romanesque. Je dois cette attitude à l'influence de ma mère qui avait des goûts très éclectiques en matière de littérature. Contrairement à mon père, sociologue à la fois désabusé et lucide qui cultivait un classicisme austère, elle lisait tout ce qui lui tombait sous la main, BD, polars, revues, romans, etc.

Dans Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin, vous énoncez que la " maîtrise de la langue française dans ce pays est un moyen de pouvoir. " En faire un usage littéraire est-ce une manière de combattre cette dimension coercitive ?
Non, je n'écris pas en français dit " standard ", mais en haïtien. C'est étrange, on parle de l'américain, de l'indien, du jamaïcain, tout cela pour désigner différentes formes de l'anglais. Et ceci, sans complexe. Il n'y a pas, dans la langue anglaise, un centre qui impose ses diktats. En France, on s'en tient à une conception frileuse de la langue française qui, d'ailleurs, est le risque de son péril. La vitalité de la langue anglaise n'est pas seulement due aux facteurs économiques, à la mondialisation, mais à une acceptation du dynamisme de la langue. Pourquoi ne pourrait-on pas dire qu'on écrit en québécois, en haïtien, en camerounais, pour désigner différentes spécificités de la langue française ? Les romans de Gabriel Garcia Márquez ne sont-ils pas traduits du colombien et non de l'espagnol ? Et puis, vous savez, je pense que toute langue, le créole inclus, peut se transformer en instrument de domination, soumettre l'autre.

Ce créole haïtien qui émaille l'ensemble de vos textes l'employez-vous afin d'injecter de l'étrangeté, pour dynamiter la langue française, la malmener ?
Non, je l'emploie seulement quand le récit et le sentiment l'exigent. C'est souvent un vocabulaire bien de chez nous qui ne peut supporter aucune traduction. Par exemple, au début de Clair de manbo, si j'emploie le terme " dogwe ", c'est justement parce rien ne peut correspondre à ce que le français traduit par " embarcation ". Mais, comme vous le suggérez, cela peut en effet paraître étrange, exotique... surtout au lecteur parisien... habitué à penser que la langue française est propre et qu'il ne faut surtout pas la déflorer (rires).

Le rythme très syncopé de vos phrases fait immanquablement songer au jazz que, par ailleurs, vous évoquez à travers le personnage de Belange...
Quand je commence un roman, ça part d'un titre, d'un thème d'ensemble. Puis j'improvise, je pars à la découverte, je développe. J'essaie d'être le moins conscient possible au moment où je déploie le récit, au moment où je donne vie à mes personnages. Et pour moi, le plus difficile, c'est en effet de donner du rythme au récit. Voilà pourquoi j'écris souvent en écoutant du jazz. Parfois, je vais jusqu'au psychédélique. Chaque écrivain a son rituel, ses petites obsessions. Moi, il faut que je me déconnecte de la réalité immédiate pour pouvoir écrire (rires).

Banal oubli de Gary Victor, Vents d'ailleurs, 190 pages, 16 e

 Banal oubli de Gary Victor

 

 

 

 

pub

 

© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs

Jérôme Goude

accueil l Le Matricule l courrier l forum l l articles l auteurs l vidéos