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Les articles       

Le Latin est mort, vive le latin !
de
Wilfried Stroh
Belles Lettres
25.00 €


Article paru dans le N° 098
Novembre-décembre 2008

par Gilles Magniont

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   Le Latin est mort, vive le latin !

La langue latine se décline, elle bouge encore. Wilfried Stroh lui consacre un récit enthousiasmant.

Quoi de commun entre Saint Jérôme, Dante, Leibniz, Jean Jaurès ? Ceux-là, et tant d'autres, s'exprimèrent en latin. Petite histoire d'une grande langue, annonce le sous-titre ; professeur à l'université de Munich, Wilfried Stroh raconte une aventure de deux mille cinq cents ans. Comment la voix du Latium supplanta le grec et devint langue dominante, avant, dit-on, de s'évanouir (lors des invasions barbares ? avec les réformes de l'enseignement ?)... puis de réapparaître sous d'inédits atours, comme dans ces blogs nourris au Gaffiot : cela fait beaucoup, mais l'exploration (de la langue et des civilisations) est ici alerte.
Stroh sait mettre en valeur sa belle héroïne : " le propos du livre c'est, disons, le sortilège du latin ", ce à quoi visent plusieurs gros plans qui alternent heureusement avec les panoramas. " Qu'il est excitant, ce rire qui trahit la jeune fille dans le coin retiré. Et le gage arraché du bras et du doigt, qui se défend comme il peut " : l'auteur montre que la traduction ne rend qu'à moitié justice de ces quelques vers d'Horace, où le très libre ordre des mots - chacun " rayonnant à droite et à gauche ", Mallarmé s'en souviendra - parvient à nous piquer au jeu de l'élucidation, comme pour creuser le cache-cache du rendez-vous galant.
Fil rouge à la narration, un audacieux point de vue qu'annonce tout de go la bilingue préface : affirmo eam linguam non nunc, sed duo milia abhinc annorum vita defunctam esse. Autrement dit le latin n'est pas mort aujourd'hui, mais il y a deux mille ans, avec Marcus Tullius Cicero. Stupeur : " le prodige Cicéron ", orateur qui donna ses formes à l'éloquence périodique, philosophe qui prouva que toutes les pensées pouvaient être habillées de romanité, c'est celui-là même qui aurait occis la langue ! Ou plutôt, il s'agit de ceux qui s'abstinrent de toucher à l'instrument glorieux, par Lui forgé. " Je crois que c'est ce sentiment qui fait que la langue latine a pris secrètement la décision, comme Oscar dans Le Tambour de Günter Grass, d'arrêter sa croissance, de demeurer au point qui avait été atteint (...). Baudelaire fait dire à la Beauté : " Je hais le mouvement qui déplace les lignes ", c'est peut-être ce que le latin s'est dit " - avant de mourir en beauté au début du premier millénaire, devenant par là éternel. Les Romains, pétris de sentiment national, ont fixé un modèle impérissable : quand celui-là se diffuse, quand il devient langue de la chrétienté, il est déjà mort, en atteste sa base grammaticale immuable (nulle rupture dans l'ordre des déclinaisons et de la conjugaison, juste le vocabulaire qui s'élargit) que n'entamera pas même le Moyen Âge.
On laisse aux spécialistes le soin de contester cette thèse. Elle a l'avantage d'être belle, et d'être formulée avec art - pas étonnant que notre pédagogue, alors qu'il vient de citer l'élégant Pétrarque exaspéré du latin dénaturé de ses contemporains (philosophantis infantia et perplexa balbuties : " une philosophie sans voix et un bégaiement confus "), s'emporte lui aussi contre la raideur de ses confrères : " Qui ne songe avec fureur en lisant cela au jargon scolastique de bien des universitaires actuels. Qu'ils comprennent que, depuis Pétrarque, les philosophes ont à nouveau le devoir d'écrire une belle langue compréhensible ". Pari ici tenu, et ce jusqu'au chapitre final où Stroh, tout à la fois logique et rêveur, défend le retour au latin comme langue universelle de communication : à la différence de l'anglais, il a pour lui de n'être la langue maternelle de personne ; et le bon Dieu ne s'y est peut-être pas trompé, lui qui, délaissant l'hébreu et le grec, s'abandonne au sortilège depuis Augustin. Alors, au moins, " il serait équitable que le latin fût la seule langue véhiculaire au Ciel (...). Le latin, nous l'ignorons tous. "

Le Latin est mort, vive le latin !
de Wilfried Stroh - traduit de l'allemand et du latin par Sylvain Bluntz, Les Belles lettres, 302 pages, 25 e

Le Latin est mort, vive le latin ! de Wilfried Stroh

 

 

 

 

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