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Les articles       

Bêtes sans patrie
de
Uzodinma Iweala
Olivier (L’)
18.00 €


Article paru dans le N° 097
Octobre 2008

par Anthony Dufraisse

*

    Bêtes sans patrie

Uzodinma Iweala, auteur à 23 ans de ce monologue halluciné d'un enfant-soldat au coeur de la brousse à feu et à sang, est une révélation.

Je ne parle pas beaucoup parce que j'ai fait plus de choses horribles que même vingt mille hommes ensemble ". C'est sur cette confession que s'achève, ou presque, le livre d'Uzodinma Iweala, Américain d'origine nigériane inconnu chez nous et pour cause, c'est là son tout premier. Il y est question des small-soldiers, en bon français des enfants-soldats, enrôlés de force dans des guerres sans cause. " Petit minimum d'homme " selon sa propre description, Agu est l'un de ces children soldiers, livré à lui-même et embrigadé à son corps défendant dans une faction semant la mort sur son passage dans un de ces pays d'Afrique en proie à la guerre civile, nom pudique des guerres tribales.
Sierra Leone, Liberia ou ailleurs, dans quel pays exactement nous ne le saurons pas, et à dire vrai peu importe. Ce qui compte pour l'auteur n'est pas la géographie du crime, sa localisation, mais bien la psychologie de ces criminels en culottes courtes, damnés de la terre hauts comme trois pommes. C'est le processus de bestialisation qui avant tout intéresse Iweala. Et ce qu'il implique psychiquement et moralement. Tout le roman est sous-tendu par ce questionnement d'une métamorphose irréversible.
Bêtes sans patrie
est donc le récit d'une errance macabre, celle d'un garçonnet de 9 ans qui, au contact d'un escadron de têtes brûlées par la folie et le cagnard, s'en va, machette au poing, commettre sur ordre les pires exactions. On pense aussitôt, si on l'a lu, au Kourouma d'Allah n'est pas obligé. En toute franchise, il n'est pas sûr que le conteur ivoirien gagne à la comparaison. La bouffonnerie épique et burlesque de son livre rivalise mal avec l'intensité de ce récit-là, tout en ambiguïté et ô combien plus bouleversant. La solitude, l'angoisse, le trouble, l'incompréhension font de ce texte une lente plongée dans l'enfer moite de la brousse. Il règne autour de cette armée de gosses une drôle d'atmosphère, entre la terreur et la transe. Dans la peau de ce tueur miniature, Uzodinma Iweala se place au coeur d'une barbarie inouïe, cette sauvagerie d'autant plus sidérante que perpétrée par des mômes. C'est au plus près, au milieu de cette horde famélique de mercenaires dépenaillés que se retrouve le lecteur. Viols, raids, tueries, pillages, bien des scènes sont glaçantes, toutes racontées de l'intérieur avec une naïveté enfantine proprement désarmante, qui n'infantilise cependant jamais l'insoutenable.
Dans une langue approximative, truffée d'à-peu-près et tissée de tournures bancales, Agu parle " dans lui-même " à jet continu. Il " se gosille " mais en vain : l'exercice de la parole ne semble pouvoir le délivrer de ses visions d'horreur. C'est que les mots ne conjurent pas les morts, et les spectres, des aimés disparus ou des ennemis dépecés, le hantent, apparitions intermittentes de sa mauvaise conscience. Quand soi-même, à force de massacre à répétition, on est devenu une bête apatride, sans foi ni loi, ni pitié, que reste-t-il de l'enfance ? Plus rien sinon la souillure, la flétrissure, la blessure, toutes choses béantes qui constituent peut-être le vrai sujet de ce roman, au-delà du réquisitoire évident contre les " choses de la guerre ". Il reste cela et les ombres gémissantes, et les balles qui sifflent, et les hurlements et, dans les nuits d'insomnie, le bruit des machettes qui fracassent les crânes. Et " aussi les cadavres partout partout ". C'est ce chaos, ce fracas des armes et des âmes qui font de Bêtes sans patrie une longue plainte d'une grande beauté tragique, et de son auteur un griot surdoué.

BÊtes sans patrie d'Uzodinma Iweala,
traduit de l'anglais par Alain Mabanckou,
Éditions de l'Olivier, 176 pages, 18 e

 Bêtes sans patrie de Uzodinma Iweala

 

 

 

 

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Anthony Dufraisse

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