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Les articles       

Bastard battle
de
Céline Minard
Dissonances
20.00 €


Article paru dans le N° 097
Octobre 2008

par Eric Dussert

*

    Bastard battle

Céline Minard dépasse encore une fois les bornes : son roman de chevalerie techno-médiéval aux allures de manga donne à la modernité littéraire du lustre et de la joye.

Selon toute probabilité, ceux qui ont déjà abordé aux rives de la Bastard Battle de Céline Minard savent que le livre-surprise de la rentrée ne peut-être que celui-ci. Pour peu qu'ils sachent se laisser bousculer, apprécier (toutes) les audaces et rire aux éclats. Mais après avoir lu R. (Comp'act, 2004), La Manadologie (MF, 2005) et Le Dernier Monde (Denoël, 2006), ses trois précédents livres, on sait faire tout cela. Et on y a pris goût. Avec une pointe d'impatience, on se doutait que ne s'arrêteraient pas en si bon chemin ses transgressions et ses expérimentations - qui, du reste, ne l'autorisent plus à rejoindre les fanges oiseuses de la littérature conventionnelle ou de commerce.
Répondant à la commande de la graphiste Fanette Mellier - cette dernière s'était signalée avec ses étonnantes maquettes pour La Main de singe (nouvelle série) ; en résidence à Chaumont (Haute-Marne), elle offre aujourd'hui au texte de Céline Minard une superbe édition princeps, graphique et colorée, qui vaut déjà son pesant de deniers , c'est aux fanges boueuses et grasses des guerroiements de cette bonne cité, où auraient pu s'étriper aux alentours de 1437 quelques coquillards et un ramassis de soudards commandés par un second bâtard sanguinaire et en armure, Aligot de Bourbon, qu'elle nous convie pour des ripailles langagières.
Comme dans les bons westerns-spaghetti, la chronique des combats recueillie par Denysot-le-Clerc, " dit le Hâchis, dit Spencer Five ", fait rendre gorge aux vilains qui n'imaginaient guère l'existence de l'Asiate Vipère-d'une-Toise " dite la Jaunisse ", une femme redoutable armée d'un sabre inouï, ni de ses amis vifs comme un alezan et forts comme une épice. C'est, il faut dire, une brillante campagne militaire, doublée d'un " Cape et épée " épatant. Mais les vertus de la bataille du Bâtard tiennent toute dans son énergie cinétique et dans la langue de haute graisse inventée par Céline Minard, qui, percutant les manières et langages du Moyen Âge et de notre époque, forge un autre ailleurs et un autre temps singuliers, assurément médusants. Cette faille dans l'espace-temps, Mont Joye ! Saint Denis !, on en sort ragaillardi. Oncques ici n'évita la Question...

Vous avez publié quatre romans, tous aussi tranchants que possible sur la production standard, notamment en terme de " projet " et, par conséquent, de nature. À quel moment, la cristallisation entre l'idée et la forme se produit-elle ?

Très en amont, je suppose, ce sont souvent des lectures, un faisceau de lectures qui font émerger à la fois une forme et un fond simultanément. Mais rien ne cristallise, justement, il s'agit toujours d'un mouvement, la forme n'est pas arrêtée d'un côté pour coller à l'idée ou aux idées, ni l'inverse, tout vient ensemble, la langue et le sujet. Comme le cercle est la trace du mouvement circulaire, il n'y a pas de véritable idée qui soit fixe. Ce sont des séries d'ajustements, de bricolages, de micro bricolages, de jeux d'influence et d'écarts qui forment et déforment le texte au fur et à mesure de son écriture. Dans mon imaginaire, la marche par exemple, est profondément rousseauiste et son débit est clair. Les fictions sont des constructions de questions et de rapports.

Vous avez la particularité - très remarquée _ de vous renouveler systématiquement...
Mes livres sont assez différents les uns des autres, même si on peut trouver des cheminements communs, il s'agit à chaque fois d'une aventure nouvelle. R se promenait dans le dix-huitième siècle, c'était son allure. Le Dernier Monde, on ne sait quand dans le futur, idem pour La Manadologie. Mais finalement, ce n'est pas tant une question d'époque que d'espace. De la même façon que je ne range pas les genres littéraires, je ne date pas les styles ou les formes de la langue, ils n'appartiennent pas au passé ou au présent, ils sont tous potentiellement vivants et dessinent des espaces singuliers, des espaces de pensée, des images propres, que je déplace.

Bastard Battle paraît plus villonien, rabelaisien ou agrippadaubignesque que rousseauiste. On y marche cependant et l'on y pratique des tas de jeux... sportifs. Votre pratique des sports de combat est-elle intervenue ?
Dans Bastard Battle, on court plus qu'on ne marche. D'ailleurs, c'est ce que dit un des protagonistes des Sept samouraïs de Kurosawa, à la guerre, il faut savoir courir, c'est le point essentiel. Cette vitesse, encore humaine, cette accélération par rapport à la marche, je l'ai trouvée dans la langue très ramassée du Moyen Âge tardif, inventive, pleine de volte-face et de contractions musculaires, de liberté aussi dans le mouvement d'écriture et l'orthographe. Rien n'est fixé, les règles sont en cours de formation, la loi se fait et se défait en fonction des usages et des abus. La langue porte sa violence, c'est elle à proprement parler, le sport de combat ! C'est d'elle que surgissent les batailles et les rebondissements, les controverses d'étiquette chevaleresque aussi bien que les massacres de boucherie, les tortures immondes. Elle charrie une histoire, une stature, une posture d'homme sur terre, une durée de vie, un imaginaire que nous voyons à travers le prisme de six siècles, intact et hybridé comme une chimère.

C'est justement l'énergie avec laquelle vous menez le combat qui frappe. D'où la tirez-vous ?
Des frictions entre les univers, des fissions ou des fissures qui se produisent dans la langue quand elle est frottée à ce qu'elle ne devrait pas. En l'occurrence, le vieux français, le déplacement géographique invraisemblable (peut-être pas si invraisemblable que ça d'ailleurs, nous croyons trop facilement que les gens du XVe siècle ne voyageaient pas, ce qui est faux), les anachronismes. Elle vient aussi de la violence, que nous connaissons tous, qui est sans doute la chose la mieux partagée et qui se transforme en énergie quand elle passe par une certaine étrangeté et qu'elle est lancée loin de soi, avec suffisamment de précision pour dessiner une trajectoire bien nette et dérangeante. C'est aussi une question de condensation, d'impulsion, de rythme.
À votre avis, pourquoi l'anachronisme accorde-t-il toujours si bien ses vertus à celle de l'étrangeté que vous décrivez ?

L'anachronisme, s'il reste assez léger, produit un trouble qui se communique à l'ensemble du texte, un petit hiatus, une sorte de bégaiement, comme une orthographe inhabituelle, une " faute " qui place le récit dans le champ de l'imaginaire et de l'invention. Ce décrochage rend étrange ce qui est déplacé d'une époque à une autre (les piftolets de Billy par exemple sont imperceptiblement différents des pistolets de Billy the Kid). Il rend également étrange l'époque de réception (les pistolets existent ou n'existent pas en 1437 ?) et l'époque d'extraction (le Moyen Âge du far-west, c'est quand exactement ?). Ce n'est pas seulement un trouble du savoir historique, c'est aussi un trouble des images mentales liées aux deux époques en prise, un petit dérapage qui permet de voir le pistolet, entre autres, comme un objet non évident.

Chez quels auteurs avez-vous rencontré l'énergie qui vous importe tant ?
Je peux citer Villon à nouveau qui me paraît un maître de la densité et de l'attaque et la feinte. Ses envois sont d'une grande ambiguïté, son rapport au pouvoir aussi. Il est doté d'une parfaite élégance et quand on le traduit, trois de ses lignes en donnent six en français moderne. Comme Arno Schmidt qui disait que si on ajoutait de l'eau à ses courtes proses (l'eau qui délaye la plupart des romans), on obtiendrait un volume de 500 pages. La vitesse a beaucoup à voir avec l'énergie, elle est très présente dans Shakespeare, la saine colère chez Artaud.

Comment vous situez-vous au coeur de la littérature française d'aujourd'hui ?
Je ne me situe surtout pas, ça m'arrêterait. Ce que je peux dire, c'est que j'aime la fiction, les images, les histoires, que la narration m'importe autant que la langue et que je tiens à raconter quelque chose.

Et l'humour ?
L'humour est un fabuleux réservoir d'énergie. Dans la Bastard Battle, il est très cru, assez proche du mauvais goût, scatologique et outrancier, et le genre de rire qu'il provoque peut être assez inquiétant. Le vrai rire est inquiétant, le fou rire l'est encore plus parce qu'on ne comprend pas tout à fait par quoi il est produit, une irrévérence profonde sans doute, une menace, un usage involontaire et irrépressible de la liberté.

Un manga à nous recommander ? Et quel est le plus beau film de Kurosawa selon vous ?
Dômu, rêves d'enfants
d'Otomo, on y voit des destructions immobilières assez époustouflantes. Mais les livres d'heures enluminés de la bibliothèque de Chaumont valent aussi le détour ! Les Sept samouraïs bien sûr ! Et Après la pluie, dont il a écrit le scénario mais qu'il n'a pas tourné, où les mouvements des âmes et des sabres sont très beaux.

Êtes-vous une grande consommatrice de dictionnaires, de glossaires ?
Mon dictionnaire préféré est le Dictionnaire historique de la langue française dirigé par Alain Rey, je vais souvent voir aussi dans le Vocabulaire européen des philosophies qui s'occupe des difficultés de traduction de certains concepts, un ouvrage touffu, dans lequel on ne peut pas regarder simplement une définition mais toujours une volée de définitions. Je n'ai pas encore trouvé un bon dictionnaire visuel, pour le vocabulaire technique des métiers, des matériaux etc., je procède tous azimuts, en piochant dans les revues spécialisées, sur internet, dans les musées, les entretiens, les journaux.

À part Villon, de quels textes du Moyen Âge vous êtes-vous imprégnée pour tenir aussi nettement la langue sonore et ronde de Bastard Battle ?
Les plus importants ont été Rutebeuf (qui oeuvre rudement), les Chroniques de Froissart, le Journal d'un bourgeois de Paris, Rabelais, Montaigne dans sa nouvelle pléiade, Tuetey, Les Écorcheurs sous Charles VII, La Châtelaine de Vergy, quelques trouvères, pas mal de fabliaux, les podcasts des cours de Michel Zink au Collège de France. Sans oublier Au bord de l'eau de Shi Nai-An et Luo Guan-Zhong dont le glossaire en fin de volume est d'ailleurs très riche.

Vous paraissez très à l'aise dans les changements de formats, de formes. On s'attend désormais à vous lire en vers ou sur les tréteaux : utopies aberrantes ou hypothèses plausibles ?
Plausibles, oui ! L'oralité est une matière qui m'intéresse de plus en plus. La présence physique, la voix, j'aimerais les faire vivre aussi un peu autrement. Vedramo, comme on dit en italien !

Bastard Battle de Céline Minard
Édition princeps : avec des interventions graphiques de Fanette Mellier,
Dissonances (7, rue de la Santé 75013 Paris), 112 pages, 20 e ;
Édition seconde : Léo Scheer, 103 pages, 12 e

 Bastard battle de Céline Minard

 

 

 

 

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Eric Dussert

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