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Les articles       

L' Ann?e de l'?clipse
de
Philippe de la Genardiere
Sabine Wespieser
26.00 €


Article paru dans le N° 096
Septembre 2008

par Jérôme Goude

*

   L' Ann?e de l'?clipse

A travers les déboires de Basile, cinquantenaire déphasé et dépressif, L'Année de l'éclipse de Philippe de la Genardière interroge la perte de sens du vivant.

Subir, coup sur coup, le départ d'une femme à bout de souffle et celui d'une gamine, peut vous enrayer la comprenette. Qui plus est lorsque vous avez pris le pli de taquiner les jarrets anachroniques de feue Madame la Philosophie, qu'une pente descendante vous incite à squatter les balcons mélancoliques et que l'âge sonne le tocsin. Voilà, parmi la somme des psychopathologies quotidiennes, ce dont souffre l'antihéros de L'Année de l'éclipse. Enseignant en arrêt maladie, névrosé lorgnant le sésame de l'inconscient dans le cabinet d'un certain Dr Floch, Basile cherche, bon an mal an, à " revenir dans la partie ". Quand bien même le désamour de Carole et de Juliette, le " pacte maffieux entre la finance, les médias et la publicité ", la Fnac, Surcouf, trois verres de whisky et le " vernis sociologique ".
Un tantinet moins exalté que ses frères de papier, Ignace Capel et Athanase, les deux originaux de Morbidezza et Gazo (ovnis littéraires parus chez Actes Sud ; en 1994 puis 1996), le nouveau personnage façonné par l'astucieux Philippe de la Genardière nous entraîne, sourire aux lèvres, le long d'une trajectoire où le bas pourrait n'être qu'hauteur inversée. Ainsi, à l'apogée d'une fulgurante renaissance, après s'être " masturb(é) comme un gamin de seize ans " dans la chambre de sa fille Juliette, Basile croise les formes aériennes d'une impudique créature : Shadi. Reine d'une végétation capiteuse, cette apparition orientale va-t-elle " faire d'une chute annoncée le plus sublime des envols " ? Notre " as de la maïeutique " va-t-il, au contact des appâts de cette entêtante soprano, recouvrer l'aspiration nécessaire à la pensée contestataire de ses maîtres, Marcuse et Kostas Axelos ? L'amour pourra-il défaire les noeuds spéculatifs de son essai, " Éclipse philosophique ", et redonner du sens à ce qui n'en a plus ?
Pour réponse à toutes ces questions lancinantes, le lecteur n'aura pas d'autres choix que de se laisser porter par les phrases généreuses de L'Année de l'éclipse. Drôle, légèrement provoquant et ironique, Philippe de la Genardière convoque le vivant et entremêle les sens. Fascinant écheveau de métaphores et d'affinités philosophico-littéraires, son roman va sans aucun doute compter parmi les plus belles réussites de la rentrée. Quant à Basile, il fera sûrement son lit dans quelque espace vacant de notre esprit.

Comment avez-vous conçu l'architecture romanesque de L'Année de l'éclipse ?
Je tente toujours d'appréhender le monde et la fiction sous un angle différent. J'ai écrit ce livre au passé, dans un genre très établi. J'ai eu peur que cette forme tellement ancienne du roman ne me contraigne. L'objet ne change pas. C'est seulement une manière de parcourir les choses autrement pour, éventuellement, me donner plus de chance d'atteindre un but qui, de toute façon, se refuse toujours. J'aime l'idée de l'enjeu. Toucher un bout de l'univers. On peut dire ça de mille manières. Chaque livre est une tentative de traversée du réel dont l'issue importe sans doute moins que le chemin qui reste à parcourir...

Ce roman, à l'instar de Simples mortels (Actes Sud, 2003), est très ancré dans le monde contemporain. À quoi tient ce désir de témoigner, de rendre compte de l'actualité ?
Ah oui ! Ça me fait très plaisir d'entendre ça. Pour moi, écrire ne peut se limiter à se situer dans la mémoire ou, pire encore, dans la nostalgie. Chaque fois que je commence un livre, ce doit être un acte. Un acte qui se situe aujourd'hui, dans le monde d'aujourd'hui tel que je le perçois... qu'il m'attire ou me rebute. Mes livres sont très inscrits dans le présent. Et cela résulte d'une appréhension inquiète du réel. Même si, dans L'Année de l'éclipse, le personnage éprouve davantage de difficulté à faire se rejoindre passé et présent.
Le roman est un espace virtuel où peuvent se déployer les idées. Il faut pouvoir alterner les séquences réflexives sur la société dans laquelle nous vivons et les aventures romanesques des différents protagonistes. Basile, qui est à la fois sujet malheureux, sujet amoureux et sujet pensant/écrivant, symbolise tout cela.

Alors que dans la plupart de vos textes vous employez alternativement le " vous " et le " tu ", L'Année de l'éclipse est tout entier construit autour du " il ", la " non-personne ". Pourquoi ?
Simples mortels
, Morbidezza et Gazo, sont en effet des textes écrits au vocatif. L'emploi de celui-ci autorisait d'infinies possibilités. Puis ça posait la question de l'adresse. Il y a le lecteur bien sûr ; mais ce peut être personne et tout le monde. Le " tu " peut aussi bien glisser vers l'adresse au lecteur que souligner, dans le monologue intérieur, un dédoublement du personnage. Quant au " vous ", moins direct et physique que le " tu ", il rassemble et vise à l'universel.
Avec L'Année de l'éclipse, j'ai éprouvé le besoin de déplacer quelque chose pour que ça tourne différemment, étant tenu à des choses plus réalistes, moins délirantes. Voilà pourquoi j'ai adopté cette troisième personne du singulier.

Cette impersonnalité n'accentue-t-elle pas la dimension burlesque de votre personnage ?
Beckett, oui... Le malaise de Basile vient du manque qui est celui de tous et qui ne peut pas être comblé. Quelque chose échoue toujours. Basile se bat pour réintégrer son corps, le monde, la pensée. Il se sent hors du coup. Toute l'effervescence intellectuelle et politique qu'il a connue est au point mort. Basile appartient à cette génération pour qui la logique mondialiste n'entravait pas encore le sujet. C'est un pseudo-philosophe qui a vibré à l'aventure de l'esprit dialectique (rires). Son affaire, c'est de relancer les dés, de reprendre possession de lui-même.

" Mon personnage est un flâneur parisien. (...) Figure d'accouplement, la ville nous enlace, nous dévore ".

Paradoxalement, Basile semble vivre dans la nostalgie d'une certaine tradition philosophique. Sa quête du sens n'est-elle pas un peu vaine ?
Pour Basile, il s'agit avant tout de renouer avec, non pas la tradition, mais la pensée philosophique. Retrouver le fil métaphysique que Deleuze et Derrida, mais aussi Foucault, ont rompu. Les années 60/70 ont été entièrement consacrées au développement des sciences humaines : l'anthropologie, la psychanalyse et la sociologie. C'est une période d'une grande richesse ; mais au terme de laquelle il y a comme un effondrement. Donc, ce que veut Basile, dans une sorte de folle utopie, c'est essayer de reformuler les anciennes questions philosophiques : Anthropos, Theos et Cosmos. Là, il est un peu dérangé, car le savoir s'est tellement démultiplié, déconstruit et éparpillé en toutes sortes de spécialités, qu'il est quasi impossible de penser l'aventure humaine dans le Grand Tout.

Espaces de la parole circulaire et fragmentaire, les rendez-vous de Basile chez un psychiatre, le Dr Floch - pendant du Dr Gache de Morbidezza - ne stigmatisent-ils pas le caractère insensé de cette quête ?
Ces séances chez le psychiatre sont comme autant de dialogues socratiques (rires). Le Dr Floch renvoie Basile à lui-même. Il se montre très dur, impassible, froid, voire provoquant. J'aimais bien cette manière de faire sortir mon personnage de ses gonds. Leurs dialogues évoluent vers une tension, une sorte de pari pascalien. Est-il possible, en dépit des difficultés, d'aimer le monde, ce qu'il produit, détruit ? Les autres ?

En sortant de l'une de ses séances, Basile rencontre inopinément Shadi, une jeune Iranienne dont le corps va réalimenter son ardeur sexuelle...
Le monde féminin va momentanément le réenchanter. Shadi se dresse sur son chemin ; mais son apparition, sa conquête, ne sont pas une fin en soi. C'est une remise en selle, si j'ose dire (rires). Shadi rempli son office, mais il est déjà trop tard.
Tout ce qui est lié à la jouissance sexuelle, au corps, au corps féminin vu du point de vue mâle ; tout cet univers de sensations touche à l'idée de brasier, de foyer. Le sexe de la femme est un lieu d'incandescences, de rêveries, de promesses et de confusions. Comme un lieu d'appel auquel l'homme ne peut échapper et qui, au-delà des victoires, des extases et des illusions, demeure énigmatique. Son approche par l'homme ressortit de la mythologie.

Cet orgasme bestial, au coeur d'un jardin public, ne relève-t-il pas d'une subversion du mythe d'Adam et Ève ?
Basile et Shadi se trouvent dans un lieu propice au retour à l'état de nature. Ce Jardin des plantes symbolise le point de jonction entre culture et nature. C'est une aire de jeu incestueuse où pèsent encore " jardin d'Éden " et " péché originel ". Leur instinct sexuel n'est pas innocent. Tous deux sont trop savants.
Écrire consiste à franchir les tabous, à ne pas reculer devant certains interdits. Aujourd'hui, une scène sexuelle, ça ne peut pas être innocent. En outre parce que ça reste lié à l'écriture. Il y a une force physique dans l'écriture qui va vers la jouissance. Le moment où la phrase épouse sa forme (quasi) parfaite n'est pas sans lien avec l'orgasme sexuel. Et puis on écrit pour dévoiler la face cachée de la réalité.

Au terme d'une confrontation saisissante, Basile embrasse une femme SDF. On pense à l'étreinte de Julien et du Lépreux dans " La Légende de Saint Julien l'Hospitalier ", l'un des trois contes de Flaubert...
Non, cette scène, comme beaucoup d'autres, n'est pas préméditée. C'est l'avancée dans le roman qui m'a amené à cet endroit. Cela correspond à l'aboutissement des pérégrinations de Basile dans Paris. Cette femme sans domicile est là, sur son chemin. Basile s'y soumet ; elle est plus forte que lui. Et elle reçoit l'acte d'amour vers lequel il tendait depuis le début. C'est la rencontre qui donne son sens à tout son parcours, comme un rendez-vous avec la mort, une sorte de chemin de Damas. Avec le baiser, il franchit le cap du dégoût de la chair sale. Ce qu'il arrive à reconnaître dans ce corps dégradé, c'est son double, son alter ego.

Basile se frotte à l'Autre de la femme, à l'Autre de la misère, mais aussi à l'Autre de l'Orient. Vous avez vous-même effectué un long séjour en Iran de 1974 à 1976...
Battue
, plus encore que L'Année de l'éclipse, porte les traces de cette rencontre, à travers de nombreuses allers et venues entre Paris et Shiraz. C'est très lointain pour moi, tout ça ; mais il est vrai que l'Iran s'est définitivement inscrit dans ma mémoire personnelle. J'y étais coopérant. Je me suis retrouvé à Shiraz - la ville des poètes -, dans le sud de l'Iran. On était à l'époque du Shah ; les Américains étaient un peu partout. Les cours de langue française que je dispensais dans une petite faculté de langue anglaise n'avaient pas de réelle importance. Non, ce qui comptait, c'était surtout cet éloignement vers l'Orient. Un chemin qu'à cette époque beaucoup prenaient... pour vivre des expériences... la drogue... ou des choses dans le genre (rires)... L'Iran, ce fut une grande découverte, ça m'a libéré. C'est là que j'ai écrit mon premier texte dont j'ai proposé le manuscrit à Flammarion.

S'agit-il du manuscrit de Battue, votre premier roman ?
Non. Mais, grâce à cet envoi, de fil en aiguille, je suis entré comme lecteur chez Flammarion. J'y suis resté six ans, à plein temps. Cette période, fin 70 début 80, correspondait à la fin de ce qu'on appelait les avant-gardes, la collection " Textes ", la revue Tel Quel, etc. J'ai fait la connaissance de gens comme Jean Ristat ou Bernard Noël avec qui j'ai travaillé sur la publication de textes de Claude Louis-Combet, de Mathieu Bénézet, etc. En fait, j'ai été très tôt mêlé, non pas à l'establishment, mais à une sorte de laboratoire littéraire. J'étais assez au fait de ce qui s'écrivait. Ça me nourrissait constamment. Après, j'ai été moins attentif à la littérature des années 80/90. Certains tournants m'ont moyennement plu. Je pense particulièrement aux Éditions de Minuit. Autant des auteurs tels que Michel Butor et Claude Simon m'ont profondément captivé, autant La Salle de bain de Jean-Philippe Toussaint signe, pour moi, la fin de Minuit.

Il y a tout de même des auteurs de valeur comme Laurent Mauvignier, par exemple, et son roman Dans la foule...
J'allais le dire ! Dans la foule est un livre formidable. Parce que, justement, j'y retrouve une syntaxe et un monde d'une grande amplitude.

Justement, la foule, mais aussi la ville, Paris, la Seine ; tout cela ne procède-il pas, chez vous, d'une métaphore organique ?
La ville est un poumon : l'organisme vivant par excellence. Une fois sorti de sa tanière ou descendu de son balcon, Basile se rend bien compte que la vie est en bas. La rencontre des foules, de ce qui bouge, le ravit et le dégoûte. Vous savez, j'ai toujours ressenti, alors même que j'écris de la prose, la posture du poète comme plus enviable, plus accomplie. Que ce soit dans L'Année de l'éclipse ou dans Morbidezza, mon personnage est un flâneur parisien. Paris, c'est en même temps le regard de Baudelaire, de Rilke et de Benjamin. Paris, comme une femme qu'on parcourt inlassablement, comme un corps qu'on touche, pénètre. Figure d'accouplement, la ville nous enlace, nous dévore...

Comme Paris, la musique semble hanter votre esthétique. Jusqu'à rendre hommage au célèbre pianiste Samson François dans Le Tombeau de Samson (Actes Sud, 1998)...
Il est vrai que les interventions de la musique sont quasi systématiques. Le personnage principal de Battue interprétait déjà des Suites de Bach au violoncelle. J'ai moi-même joué de cet instrument en amateur. Quant au Tombeau de Samson, c'est un livre autobiographique qui narre l'histoire d'un enfant faisant de la musique tout en rêvant à la figure héroïque de Samson François, à son inaccessible virtuosité.

Écrire, est-ce, selon l'expression que vous employez dans L'Année de l'éclipse, une manière de " remettre le chant au coeur du monde " ?
Ça, c'est vraiment une bonne formule (rires)... oui... et c'est peut-être pour cela qu'on écrit dans le silence...

L'Année de l'éclipse de Philippe de la Genardière
Sabine Wespieser, 490 pages, 26 e

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