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Les articles       

Les Techniciens du sacré : anthologie
de
Jerome Rothenberg
José Corti
33.00 €


Article paru dans le N° 093
Mai 2008

par Marta Krol

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   Les Techniciens du sacré : anthologie

gyptiens, chinois, hébreux, irlandais, aztèques, esquimaux, indiens, suédois... Une anthologie par le poète américain Jerome Rothenberg, de textes " primitifs " rigoureux qui se côtoient dans une féconde différence.

Cinquante ans après sa première édition aux États-Unis, paraît en français un livre singulier. Recueil imposant de textes issus des sociétés traditionnelles, il avait répondu, à l'époque, à un " désir de vie chargée de sens ", " d'une vie vécue sur le plan de la poésie " de toute une génération. En défendant une thèse forte, celle de la ressemblance plurielle et multiforme, qu'explicite précisément la partie " Commentaires ", entre la démarche des chamans, chanteurs ou guérisseurs, et celle des poètes du XXe siècle. Lors de leur séjour en France, nous avons rencontré Jerome Rothenberg et son épouse Diane, anthropologue, pour nous éclairer sur ce projet toujours en mouvement.

En quoi consisterait l'analogie entre la poésie des sociétés " primitives " et la poésie des avant-gardes du XXe siècle ?
L'important n'était pas tant pour moi de relever des ressemblances que de montrer que les acteurs des sociétés traditionnelles étaient eux aussi engagés dans une démarche poétique, et que c'était une démarche créative, qu'ils allaient vers des formes nouvelles. C'était un processus d'invention et de découvertes. Soudain, avec cette poésie " primitive, " des univers poétiques entiers, nouveaux, s'ouvraient à nous. C'étaient de nouvelles manières de pratiquer la poésie, non seulement par le sens, mais aussi par des supports nouveaux.

La poésie d'aujourd'hui, cinquante ans plus tard, est-elle devenue matérialiste, étrangère au sacré ?
Au contraire, je crois que la plupart des poètes d'aujourd'hui ont ce même désir d'une vie chargée de sens. Il est probable qu'il y ait eu désillusion par rapport à cette idée, mais ce n'est pas pour autant que la quête ait été abandonnée.
Mais surtout, il n'est pas certain que ce dont traite la poésie primitive ne soit pas également matérialiste, à la base. Pour moi, le sacré ne relève pas du transcendantal ou du métaphysique. L'idée de la transcendance m'intéresse peu. Il s'agit plutôt d'une attitude de questionnement, d'interrogation par rapport à la vie, la vie dans son expression la plus matérielle, concrète. Il est important de comprendre que ces traditions, dont on a tendance à penser qu'elles étaient dotées de certitudes, qu'elles étaient convaincues de la réalité et de l'évidence de leur existence, dans les faits ne l'étaient pas plus que nous. Je cite souvent ce chant indien : " Can this be real, can this be real, this life which I am living ? "

Le sacré est-il à chercher non pas dans la motivation du poète, mais dans le résultat, sur le plan purement langagier ?
La question centrale, par rapport au sacré, est bien celle du langage, et de la réalité : comment le langage représente-t-il la réalité ? Quel rapport entretient-il avec elle ? Il est important de comprendre à quel point le langage faisait partie de la démarche des peuples traditionnels. L'Indienne mazatèque Maria Sabina décrit son expérience chamanique comme étant essentiellement une expérience du langage. Après avoir utilisé un champignon hallucinogène, elle découvre " le livre du langage " (the book of language). Alors qu'elle ne savait ni lire ni écrire, ce livre, elle parvient à le lire. Elle accède à la guérison, et apprend à guérir les autres, par le langage. Cette fonction-là, nous ne la lui accordons plus.

Sauf en psychanalyse ?
(rires) Oui, peut-être. La différence est que le psychanalyste guérit le sujet en le faisant parler, alors que le chaman guérit les gens en parlant lui-même.

Le sacré est-il donc une sorte de ressort sous-jacent à l'élément langagier, ressort que la démarche poétique s'attache à découvrir et à faire fonctionner ?
Ce livre est paru un peu avant le mouvement de Language Poetry. Les poètes qui le représentaient (comme Charles Bernstein, Michael Palmer, Lyn Hejinian), une génération de quinze ans plus jeune que moi, croyaient avant tout en la centralité du langage. Ils mettent l'accent sur le langage, davantage que sur l'expérience. Mais pour moi, la démarche poétique associe au même titre l'expérience et le langage. Quant à la notion même du sacré, tous les poètes (y compris ceux qui me sont proches) ne le revendiquent certainement pas, sans qu'il soit absent de leur démarche. En fait, j'ai moi-même vécu et évolué quelque part entre les entreprises " expérientielles " de la Beat Generation, par exemple, et les postulats de la poésie littérale, et ma poésie se situe dans cette sphère-là, elle se tient entre les deux. Je me considérais en réalité comme étant lié à un ensemble encore plus étendu de poètes, non seulement aux États-Unis mais ailleurs dans le monde contemporain.

Parlons de la notion d'unité...
L'idée de l'unité de l'univers était très importante pour la Beat Generation (Ginsberg, Snyder, McClure, etc.) et autres poètes de l'époque. Nous étions habités par l'idée que dans les cérémonies anciennes, il y avait toujours cette tension à unir, à unifier les choses, à les considérer comme étant en harmonie universelle, et ce malgré les doutes existentiels omniprésents. Ce sentiment aussi que la vie elle-même était une, unifiée, que l'être humain n'était pas séparé du reste de l'univers. Nous partagions fortement cette conviction, mais elle n'est pas proprement poétique. Par exemple, c'est aussi ce qu'exprime à sa façon la théorie de Darwin. La question centrale était pour moi de savoir comment défendre une poétique du sacré dans un monde nécessairement séculier.

Ne pensez-vous pas que cette idée soit aujourd'hui mise à mal... ?
Je crois qu'elle a toujours été fragile et menacée, y compris à l'époque des sociétés traditionnelles. Et je pense qu'au contraire, elle a pu être renforcée par des découvertes scientifiques ; par exemple, le déchiffrement du code ADN plaide plutôt pour l'idée que nous sommes un avec la nature. Certains poètes ont ainsi véritablement célébré l'unité de la vie. Il y a une chose importante qui s'est passée, contemporaine au projet des Techniciens du sacré : c'est l'avènement de la pensée écologique. Celle-ci a contribué à forger une fonction du poète comme défenseur de la vie.
Je ne me considère pas excessivement optimiste, mais je crois qu'il reste possible de défendre l'idée de la relation entre l'homme et le monde, et de considérer qu'on peut encore sauver le monde de ce qui arriverait si on baissait les bras. Cette question dépasse bien sûr le domaine de la poésie : si la plupart des poètes que je connais s'en sentent concernés, elle regarde plus généralement tous les " thinking people ". Mais la question demeure entière de savoir si la poésie peut jouer un rôle dans cette interrogation fondamentale, et quelle poésie. Quelqu'un comme Gary Snyder était à la fois un porte-parole des mouvements écologistes, et poète, et je pense qu'on lui a confié cette fonction aussi parce qu'il était poète. Je ne trouve pas nécessaire de rejeter l'idée d'une poésie politique, engagée. Même si ce que je fais n'est pas de la poésie politique, dans toute mon oeuvre il y a une dimension d'engagement constante. Mais, je précise, je ne pense pas que ce soient seulement des formes poétiques qui me sont proches, qui sont à même d'agir sur le monde.

Quels étaient vos critères de choix des textes ?
Je cherchais des textes qui m'apparaissaient à moi comme étant réellement de la poésie, c'est-à-dire comme porteurs d'interrogations, de doutes sur le réel. Car je crois, encore une fois, que l'essentiel, en poésie, est de poser des questions. Il s'agissait aussi de contrer ce stéréotype dont nous avons déjà parlé, selon lequel les peuples " primitifs " auraient une attitude naïve, pétrie de certitudes. Par ailleurs, je me suis beaucoup intéressé à des textes qui avaient des caractéristiques dérangeantes, qui pouvaient gêner mes contemporains (et qui dérangent encore aujourd'hui), par exemple par une expression inattendue de la sexualité.

Comme dans " Le chant de la vulve d'Inana " de Sumer...
...voilà, c'est ainsi que j'ai été à l'affût des textes surprenants, voire choquants, allant à l'encontre de notre idée conventionnelle, sur les peuples " primitifs. " De la même façon, j'ai retenu des poèmes qui se moquaient ouvertement de valeurs établies, par exemple en tournant en dérision les divinités, en les présentant comme risibles. Ça, on ne s'y attend pas de la part des cultures traditionnelles. Or, de telles pratiques étaient non seulement autorisées, mais nécessaires : elles pouvaient se trouver au centre d'une culture.

La nouvelle section dédiée à l'Europe pose la question du centre et de la marge de la littérature.
Il ne faut pas oublier que beaucoup de textes issus par exemple des traditions africaines, asiatiques et amérindiennes se trouvaient déjà au centre de leur culture : les chamans, les chanteurs, étaient des personnes de première importance dans leur univers. En cela, leurs productions fonctionnaient de manière analogue à la littérature. Ces textes se transformaient au fil du temps : la transformation, la reprise, était un élément essentiel. La poésie n'était pas une chose figée. Il a donc fallu que je prenne une décision quant à la section européenne : tenir compte seulement de l'aspect folklorique et anthropologique, ou inclure des textes reconnus comme littéraires, des textes majeurs, qui à mes yeux reprenaient, transformaient et prolongeaient des caractéristiques " primitives ". J'ai fait ce dernier choix, en sélectionnant des passages de Blake, de Rabelais ou de Shakespeare.

Le sacré est-il cet élément profond et finalement politique qui ne se laisse pas digérer par des oppressions ou des dictatures de l'esprit, ce qui résiste à des manipulations de toute sorte de pouvoir ? Ainsi conçu, le sacré serait bien une affaire de technique, une matière qui se crée, qui se transmet et se manipule ?
C'est bien ce que j'ai tenté d'exprimer dans Les Techniciens du sacré et dans mes autres livres. Le sacré ainsi défini se trouve dans les aspects les plus anciens et les plus profonds de toutes les cultures et chez tous les peuples. Aujourd'hui il est assailli de toutes parts ; les attaques viennent aussi bien du côté de la religion que du monde séculaire. Il s'agit d'un " esprit " tel que défini par Tristan Tzara, qui relève non seulement de l'imagination mais aussi des techniques nécessaires pour permettre à l'imagination de prendre une forme concrète et désentravée. Depuis les premiers poètes romantiques et encore aujourd'hui, la question centrale de la poésie est de savoir comment réserver les droits de l'imagination et du sacré à une époque et dans un contexte donné.
(merci à Martyn Back)
Les Techniciens
du sacré

Anthologie
de Jerome
Rothenberg
Version française
établie par
Yves di Manno
José Corti
679 pages, 33 e

Les Techniciens du sacré : anthologie de Jerome Rothenberg

 

 

 

 

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