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Les articles       

Une guerre sans fin
de
Bertrand Leclair
Maren Sell ?diteurs
20.00 €


Article paru dans le N° 091
mars 2008

par Virginie Mailles Viard

*

   Une guerre sans fin

Entre enquête et fiction, Bernard Leclair reconstitue la mémoire abîmée de la guerre d'Algérie. Pour que cesse la malédiction des " planqués du Sahara ".

Quand le narrateur-auteur Bertrand Leclair retrouve son ancien collègue et chroniqueur Thierry Lavergne, il n'a aucune idée de la tempête de sable qui couve là, au creux des cassettes que lui confie celui qui est devenu l'ombre de lui-même. De ces enregistrements surgit la verve rocailleuse de David Berthon, " un ancien conscrit revenu d'Algérie une main en moins ". Ces cassettes, réceptacles des entretiens menés par Thierry Lavergne pour recueillir le témoignage du manchot, sont autant de boîtes de Pandore. S'en déverse par vagues discontinues le déroulement de la " mission de pacification " menée par les commandos de chasse sur le territoire algérien.
Lavergne n'a qu'une complainte : que son ami " consigne la vérité ", réécrive le livre qui réhabilitera ceux que l'on appelait " les planqués du Sahara ", " ces histoires qu'il a rassemblées d'anciens troufions bouffés par le cancer... " Pour mener l'enquête Leclair a la voix et les souvenirs de Berthon, et le nom de Patrick Langellier. Il était jeune mécano, et jeune papa Langellier quand on l'expédie au Centre saharien d'expérimentations militaires. Mais une " littérature subversive " tapie au fond de son placard, Les Temps modernes, va le projeter dans l'enfer de la Kabylie, au milieu des " furieux qui ne se cachaient pas de ne penser qu'à bouffer du fell ". Finie la planque, voilà venu le temps des morts, le temps de " crapahuter jour et nuit, les uns sur les autres, (...), le sang dans la bouche. " Voilà venu le temps des tortures, des viols, pour celui qui ne rêvait que d'une chose, retrouver sa femme, sa fille et sa Dauphine. Le narrateur Leclair jongle au milieu de toutes ces mémoires, celles enregistrées, et celles qu'il va recueillir de sa plume. Les personnages et leurs voix se multiplient au fur et à mesure où il dévide la bobine des histoires. Elles sont là, prégnantes, dans toute leur oralité, leurs tonalités particulières : la rage gouailleuse et avinée de Berthon - " Parce que, l'Algérie, petit, excuse-moi... Tiens, verse encore un coup que je me rince (...). L'Algérie en tout cas, c'était pas la romance, petit... " - qui rêve de " faire la peau à Guy Mollet ", la parole entravée quarante-cinq années durant de Langellier, qui devant Leclair enfin se libère.
Le récit court au rythme des notes, au rythme du cahier qui se remplit sans s'essouffler, soutenu par une langue qui presque jamais ne se pose. Des propos récoltés et des silences, le narrateur recompose les événements, remonte à la source, remet en scène les protagonistes. Qu'ils soient à Paris ou au Sahara, Leclair poursuit sa mission de biographe, d'historien des petites vies balayées par la grande Histoire. Des destins qui se croisent sous la plume du scribe, qui patiemment raccommode les lambeaux de souvenirs, et reconstitue la fresque d'une guerre qui ne disait pas son nom. Mais quelque chose dans le récit de Berthon, retient la main de l'enquêteur. L'histoire que narre l'ancien des Aurès à Thierry Lavergne a été trafiquée, malmenée, orientée à des fins toutes personnelles. Vengeance, adultère, suicide... les pions de la tragédie d'Une guerre sans fin se mettent en place pour une représentation d'une mémoire aliénée, réécrite, amputée, ou mieux ensevelie. " La chape de silence sur la guerre vécue, le sarcophage à double épaisseur ". Un enterrement mené de concert par les pouvoirs français et algériens. Qui sait aujourd'hui que les Touaregs ramassent encore sous les dunes de sable les objets contaminés que les Français ont cachés avant de partir ? Que la France refuse toujours la vérité aux irradiés français du Sahara ? Qui tient l'Histoire, qui est tenu par elle ? " Quand vous êtes entre les pattes du lion, vous ne lui dites pas que son haleine pue ", dit un proverbe algérien. Le roman de Bertrand Leclair desserre cette étreinte, et dans son approche polyphonique de l'Histoire, soulève les sables sahariens, découvre enfin ce qu'ils enfouissaient.

Une guerre
sans fin

Bertrand leclair
Maren Sell
320 pages, 20 e

Une guerre sans fin de Bertrand Leclair

 

 

 

 

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Virginie Mailles Viard

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