Le Matricule des Anges, magazine littéraire

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Les articles       

La Route
de
Cormac McCarthy
Olivier (L’)
21.00 €


Article paru dans le N° 089
Janvier 2008

par Jean Laurenti

*

   La Route

Dans un roman d'une beauté austère et effrayante, Cormac McCarthy poursuit sa méditation sur le monde en train de se défaire. La question humaine y est portée à l'incandescence sous le feu de la parabole apocalyptique.

Certains livres nous emmènent où on voudrait n'être jamais allé. Et pour cela ils nous sont infiniment précieux. Ce sont des livres qui nous forcent à regarder, sans rien désigner à notre regard que l'énigme et la question taraudante qu'elle suscite. On ne sort pas indemne, bien sûr, de ces lectures. Tout comme nous transforment certains voyages, certaines paroles, certaines rencontres, ou telle musique, telle oeuvre qui nous aura fait entrevoir les contours d'une vérité douloureuse qu'on pressentait, tout en feignant de pouvoir encore l'ignorer.
Ces livres, donc, comme des bornes sur le bord du chemin où on est engagé. La Route, de Cormac McCarthy, dernier opus en date du vieux solitaire de Santa Fe, Nouveau-Mexique, s'inscrit dans la lignée de ceux qui se confrontent au mystère insondable ; livres qui installent le lecteur au bord de l'abîme, lui font éprouver le vertige de n'être pas seul à habiter les cauchemars qu'il sait être les siens, quand bien même il ne les a pas encore faits. Parmi ces diamants noirs, constitués de la matière de l'inquiétude immémoriale qui nous traverse, les livres de Kafka, bien sûr, Le Procès, Le Château, Amerika, Dans la colonie pénitentiaire... Et d'autres aussi comme Le Navire de bois, de Hans Henny Jahnn, Le Chercheur de traces, de Kertész, ou encore En attendant les barbares, de Coetzee, pour ne citer que quelques membres de cette aimable compagnie de sondeur d'âmes.
Publié par les Éditions de l'Olivier un an après Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme, La Route a obtenu le prix Pulitzer aux États-Unis. On imagine que cette distinction n'a pas dû révolutionner l'existence de reclus de McCarthy, malgré les excellents tirages qu'elle a suscités. Ce roman à la dimension testamentaire constitue un nouveau chapitre d'une oeuvre dont la radicalité se fait sentir davantage avec le temps, notamment parce qu'elle s'octroie des moyens de plus en plus réduits, repoussant loin d'elle tout ce qui n'est pas indispensable à sa respiration fiévreuse. Roman spartiate, donc, que cette Route, comme on pourrait le dire du théâtre de Beckett à qui il nous arrive de songer au cours de la lecture.
Cormac McCarthy est passé maître dans l'art de s'inscrire dans un genre ou un registre bien identifié et d'en subvertir les codes. Ainsi de l'odyssée de Suttree, personnage éponyme du roman paru chez Actes Sud en 1994, qui loin de toute ode à la libre errance, conte l'histoire d'un hobo survivant grâce aux déchets de la rivière Tennessee, le seul lieu qu'il juge acceptable pour y cuver l'atroce blessure autour de quoi sa vie s'est resserrée. Méridien de sang est un livre bâti autour d'un épisode de la conquête de l'Ouest, où le carnage et l'abjection se sont substitués à l'épopée. Avec la magnifique Trilogie des confins, McCarthy en finissait avec le western en épuisant le mythe de la frontière, en ruinant le rêve d'un monde à inventer que portaient les pionniers et les garçons vachers. Roman policier crépusculaire, Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme (voir Lmda N°79) est l'épilogue de cette marche désespérée : désignés par un doigt implacable, les protagonistes creusent leur tombe dans la terre même de la frontière ; un lieu sur quoi plane l'ombre des puissances mauvaises qui se sont levées, où la vie humaine vaut infiniment moins que les marchandises - armes et drogue - qui y circulent.
Après tant de noirceur, il fallait bien que Cormac McCarthy s'engage sur La Route. Dans ce roman plus bref que les précédents, il n'y a plus ni Texas ni Mexique ni Amérique ni oiseaux et presque plus de ciel. C'est un livre d'après l'apocalypse, comme la littérature en a engendré en des temps où l'arme atomique était une invention assez neuve et insolite pour inspirer les romanciers. Dans La Route, rien ni personne n'est précisément nommé. Les deux protagonistes qui marchent vers le sud et vers la mer sont " il " et " le petit ", un homme et son petit garçon, un enfant qui n'a pas connu le monde avant sa destruction. " À la première lueur grise il se leva et laissa le petit dormir et alla sur la route et s'accroupit, scrutant le pays vers le sud. Nu, silencieux impie. Il pensait qu'on était en octobre mais il n'en était pas certain. Il y avait des années qu'il ne tenait plus de calendrier. " L'homme et l'enfant vont sur les routes au milieu d'un paysage gris, calciné, parsemé de villes en ruine, recouvert de poussière et de cendres. Ils poussent un caddie de supermarché contenant leurs couvertures et les quelques denrées qu'ils parviennent à débusquer dans ce monde devenu stérile. Mais ces trouvailles qui ne font que différer l'issue fatale inspirent au marcheur de sombres réflexions : " un coup de chance pouvait n'être rien de tel. Rares étaient les nuits où, allongé dans le noir il n'avait pas envié les morts. " Accessoire hautement beckettien, le caddie est équipé d'un " rétroviseur de motocyclette chromé " qui leur sert à prévenir les assauts des bandes meurtrières qui comme eux errent à la recherche de nourriture. L'obsession de chaque instant est celle de la survie. Se réveiller le matin " dans l'indécise lumière tout autour, frissonnante et sans origine, réfractée dans l'averse de suie à la dérive ", marcher, ne pas mourir de froid, trouver de quoi manger. Et protéger cet enfant de tous les dangers effroyables qui le guettent, continuer d'y croire malgré le doute qui chaque jour s'insinue davantage, malgré le sang qu'on crache à chaque quinte de toux. Il y a chez le père, au-dessus de toutes les peurs, celle que la mécanique flanche et qu'il ne puisse poursuivre sa tâche de veiller sur l'enfant. Une tâche sacrée : " Mon rôle c'est de prendre soin de toi. J'en ai été chargé par Dieu. Celui qui te touche je le tue. Tu comprends ? " Cette parole fruste est prononcée par un homme dont on devine que jadis il a fréquenté de tout autres sphères de la pensée. Sa vie est désormais affaire de calcul et le résultat est toujours désastreux. Évaluer les chances de survie à l'aune du contenu du caddie, des progrès de la maladie, de l'épuisement de l'enfant. L'esprit des Lumières a déserté l'univers, il ne peut plus traverser la brume opaque qui dissimule jusqu'à l'idée de ciel. L'errant est comme Job qui, frappé par le malheur, vacille sous l'incompréhension, la perte du sens de toute chose. " Es-tu là, demande-t-il à l'Invisible. Vais-je te voir enfin ? As-tu un cou, que je puisse t'étrangler ? As-tu un coeur ? Maudit sois-tu pour l'éternité as-tu une âme ? Oh Dieu, chuchotait-il. Oh Dieu. "

" Es-tu là, demande-t-il à l'Invisible. Vais-je te voir enfin ? As-tu un cou, que je puisse t'étrangler. As-tu un coeur ? "

La route est scandée par les dialogues étiques des deux vagabonds. Le père éprouve une sorte de dévotion pour les mots de son enfant, des mots qui contiennent une sagesse à laquelle il s'efforce de rester fidèle : " l'enfant était son garant. Il dit : S'il n'est pas la parole de Dieu, Dieu n'a jamais parlé. " Quelquefois la confiance absolue que l'enfant a en son père vacille brièvement sous le poids de leur accablement :
" Tu crois que je te mens ?
Non.
Mais tu crois que je pourrais te mentir quand tu me demandes si on va mourir ?
Oui.
D'accord. Je pourrais. Mais on ne va pas mourir.
D'accord. "

Le père parle le moins possible à son fils du monde d'autrefois. Lui-même semble avoir renoncé à s'en souvenir, par peur de ne pouvoir supporter ce qu'est devenu celui d'aujourd'hui. Les cauchemars ne sont pas les rêves les plus dangereux : " Quand tu rêveras d'un monde qui n'a jamais existé ou d'un monde qui n'existera jamais et qu'après tu te sentiras de nouveau heureux, alors c'est que tu auras renoncé. Comprends-tu ? Et tu ne peux pas renoncer. Je ne te le permettrai pas. " Lorsqu'ils arrivent enfin au bord de la mer, ce sont " des rouleaux de vagues mornes couleur de plomb " qu'ils découvrent. Le père ne peut que regretter d'avoir promis une couleur qui a déserté le monde. " Je te demande pardon elle n'est pas bleue, dit-il. Tant pis, dit le petit. "
La Route
n'est pas tant un livre sur les conséquences de la folie des hommes et de leur désir meurtrier de puissance et de domination qu'une méditation sur la mélancolie inhérente à la paternité. Cormac McCarthy, vieil homme et jeune père lui-même, écrit une parabole sur la fragilité des pères, sur la prise de conscience de leur incapacité à protéger durablement ceux qu'ils voient aller vers les dangers du monde où eux bientôt ne seront plus. Une mélancolie qui se mue ici en angoisse lorsque, lâchant la main du petit garçon quand les dernières forces s'en vont, il faut lui dire encore de vivre malgré tout, l'enjoindre de ne pas consentir à " l'accablant contre-spectacle des choses en train de cesser d'être. "

La Route
Cormac McCarthy
Traduit de l'anglais (États-Unis)
par Francis Hirsch
Éditions de l'Olivier
245 pages, 21 e

Cormac McCarthy

1937 Première escale, à 4 ans, vers le sud (Tennessee) de ce natif de la Nouvelle-Angleterre.

1961 Premier mariage avec la poétesse Lee Holleman ; premier enfant.

1965 Premier roman, The Orchard keeper (Le Gardien du verger), publié par Albert Erskine, l'éditeur de Faulkner.

1999 Deuxième enfant, avec sa troisième épouse. Le petit John Francis lui inspirera La Route.

La Route de Cormac McCarthy

 

 

 

 

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